37,63 tonnes. C'est le volume de chlorure de vinyle monomère que le site Kem One de Saint-Fons a rejeté dans l'air en 2023, près du double du plafond réglementaire de l'époque, 21,08 tonnes. Le chiffre figure noir sur blanc dans un rapport d'inspection de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes daté du 4 avril 2025. La presse régionale, elle, a retenu un autre nombre : un plafond abaissé de 21 à 17 tonnes à partir de 2027. Personne n'a relayé le dépassement de 2023, ni la série complète qui l'entoure.
Ce que l'arrêté du 8 octobre 2025 change vraiment#
L'arrêté préfectoral complémentaire n° DDPP-DREAL 2025-193, signé le 8 octobre 2025, ne se limite pas à resserrer un seuil. Ses considérants sont explicites sur le motif : « cet état dégradé est dû aux concentrations de chlorure de vinyle monomère (CVM) rejetées de façon chronique par l'exploitant ». Le texte reconnaît aussi une lacune : l'évaluation des risques sanitaires de 2024 « n'a pas analysé la compatibilité des activités du site vis-à-vis des cibles riverains adultes et enfants ». Concrètement, l'arrêté prescrit une actualisation de cette évaluation en trois échéances, un programme de quatre campagnes de mesure de 15 jours en 2026 et quatre autres en 2027 chez les riverains, un seuil d'alerte à 10 µg/m³ dans un établissement sensible, et un objectif de réduction de 40 % des rejets liés aux vannes dites block and bleed, à mettre en œuvre au plus tard lors de l'arrêt annuel de l'atelier PVC prévu en octobre 2026.
Ces campagnes de mesure sont prescrites, pas terminées : leurs résultats ne sont pas encore publics, et rien ne permet aujourd'hui d'anticiper ce qu'elles montreront.
Une série de quatre ans que personne n'a recomposée#
Le rapport d'inspection du 4 avril 2025 publie la suite complète des flux annuels de CVM à Saint-Fons : 16,68 tonnes en 2021, 10,20 tonnes en 2022, 37,63 tonnes en 2023, 20,26 tonnes en 2024. Le pic de 2023 s'explique, selon le même rapport, par une réévaluation opérée par l'exploitant lui-même, qui « s'est rendu compte que certains rejets étaient sous-estimés et les a réévalués ». Autrement dit, le chiffre le plus haut de la série n'est pas un accident de mesure extérieure : c'est l'entreprise qui a corrigé sa propre sous-estimation à la hausse.
Sur ce même dossier, deux documents se contredisent sans jamais se croiser. La réponse ministérielle à la question écrite n° 8406, publiée au Journal officiel le 29 juillet 2025, affirme que le contrôle du 4 avril « n'a pas relevé de non-conformité ». Le rapport d'inspection qu'elle cite, lui, propose une demande d'action corrective sous six mois sur l'inventaire des sources d'émission, après avoir noté des « incohérences » avec le dossier de réexamen. La demande porte sur la façon dont les rejets sont caractérisés, pas sur un dépassement de valeur limite au sens strict ; il n'empêche que les deux textes ne racontent pas tout à fait la même histoire à qui les lit l'un après l'autre.
Kem One n'est pas Arkema France#
C'est le point que la plupart des reprises de presse effacent, et c'est la clé de tout le dossier. Les rejets atmosphériques de CVM à Saint-Fons relèvent de Kem One depuis que la société a repris le site, le 23 janvier 2013, selon la fiche officielle Infosols du ministère de la Transition écologique. La pollution historique des sols et de la nappe du quai Louis Aulagne, elle, une contamination détectée en 1993 et dont l'origine remonte à 5 000 tonnes de résidus de distillation déversés entre 1965 et 1972, relève d'un tout autre dossier : celui d'Arkema France, désignée dernier exploitant au sens de la réglementation. Le Conseil d'État a tranché cette question le 9 novembre 2015 : « le pourvoi de la société Arkema France est rejeté ». La cour administrative d'appel de Lyon, dans son arrêt du 11 avril 2013 (n° 11LY02991), avait déjà rejeté la contestation d'Arkema sur le même terrain. La charge de la remise en état, confirmée en appel puis définitivement, reste donc attachée à Arkema, pas à Kem One.
Sur la gestion de cette pollution des sols, Arkema a retenu l'atténuation naturelle plutôt qu'une excavation chiffrée entre 9 et 30 millions d'euros pour 36 600 à 121 000 m³ de terres. D'autres dossiers de sols pollués français racontent le même arbitrage entre coût d'excavation et surveillance prolongée, et la manière dont un exploitant peut disparaître avant d'avoir payé la note est un motif récurrent du réseau. Ici, au moins, un exploitant identifié reste juridiquement redevable. Ce n'est pas rien, sur un terrain où la question se pose si souvent en creux.
Balan, le site jumeau dont on sait très peu#
Un pipeline mis en service en 2003 relie Saint-Fons à un second site Kem One, à Balan, dans l'Ain, également classé Seveso seuil haut. Le dossier sols de Balan est nettement plus léger : une étude imposée par arrêté préfectoral du 16 octobre 1998, un classement « à surveiller » depuis juin 2000, aucun impact constaté sur les eaux souterraines à la date de la fiche officielle. Le champ « polluants identifiés » de cette même fiche affiche, littéralement, « Non renseigné(s) ». Ce vide n'est pas un oubli de notre part : c'est ce que dit le document public. Aucune substance ne peut donc être nommée pour Balan, et aucun bilan chiffré d'émissions n'y est publié, à la différence de Saint-Fons.
Trois arrêtés de mise en demeure ont visé Balan, les 19 octobre 2009 et 19 avril 2010 : ils sont listés dans les dossiers publics, mais leur contenu n'a pas été retrouvé. Honnêtement, je n'ai pas de certitude sur ce qu'ils sanctionnaient, et je préfère l'écrire plutôt que de deviner.
Ce que ce dossier n'établit pas#
Sur les sols, les documents publics ne décrivent que des mesures de surveillance : aucun n'expose de programme de travaux, à Saint-Fons comme à Balan. Ce que recouvre exactement l'obligation de remise en état, et son calendrier, ne ressort d'aucune publication accessible. La cartographie nationale des sites et sols pollués permet de replacer ce type de situation dans l'ensemble du territoire, et le dossier Alteo à Gardanne montre à quoi ressemble, ailleurs, une pollution industrielle portée devant les tribunaux.
Ce qui distingue Saint-Fons, en réalité, ce n'est ni un scandale caché ni une affaire classée. C'est un empilement : un exploitant qui sous-estime ses propres rejets avant de les corriger à la hausse, une administration qui prescrit une surveillance renforcée sans encore en connaître les résultats, et un passif de sols qui appartient légalement à une autre entreprise que celle qui pollue aujourd'hui l'air. Les trois dossiers avancent, chacun à son rythme administratif. Aucun n'est terminé.
Sources#
- Arrêté préfectoral complémentaire n° DDPP-DREAL 2025-193 du 8 octobre 2025 : https://www.rhone.gouv.fr/contenu/telechargement/65783/443371/file/20251008_APC_KEM_ONE_StFons_CVM.pdf
- DREAL Auvergne-Rhône-Alpes, rapport d'inspection du 4 avril 2025 : https://www.georisques.gouv.fr/webappReport/ws/installations/inspection/jJWp5eDwUYAZ6pJbek7hXC8xnALSWPUA
- Réponse ministérielle à la question écrite n° 8406, JO du 29 juillet 2025 : https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE8406.pdf
- Ministère de la Transition écologique, fiche Infosols SSP000774001 (quai Louis Aulagne) : https://fiches-risques.brgm.fr/georisques/infosols/instruction/SSP000774001
- Ministère de la Transition écologique, fiche Infosols SSP000877101 (site de Balan) : https://fiches-risques.brgm.fr/georisques/infosols/instruction/SSP000877101
- Conseil d'État, 9 novembre 2015, n° 369236 : https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000031523039/





