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Gandrange : ce que la DREAL écrivait neuf mois avant le feu

Gandrange : ce que la DREAL écrivait neuf mois avant le feu

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le 12 octobre 2000, un arrêté préfectoral autorise l'installation qui deviendra, vingt-six ans plus tard, le théâtre d'un incendie confinant environ 30 000 riverains. Entre les deux dates, un rapport d'inspection daté du 12 novembre 2025 documente déjà, noir sur blanc, les manques relevés sur la défense incendie du site. Aucun des articles qui ont couvert le sinistre du 2 août 2026 n'en restitue le contenu.

Le 17 septembre 2025, une inspection ciblée sur un seul thème#

L'établissement s'appelle SUEZ Alternative Fuels & Energies, SAFE pour le sigle sous lequel il est connu localement. Il exploite, sous couvert de l'arrêté de 2000 modifié, un centre de transit, de regroupement et de prétraitement de déchets, dans la zone industrielle de Gandrange, sur le ban communal d'Amnéville. Classé Seveso seuil bas, soumis au régime de l'autorisation au titre de six rubriques de la nomenclature ICPE, il relève aussi de la directive IED pour le traitement de déchets dangereux.

Le 17 septembre 2025, l'inspection des installations classées de la DREAL Grand Est, unité départementale de la Moselle, s'y rend pour une visite annoncée deux semaines plus tôt. Un seul thème à l'ordre du jour : le risque incendie. Le rapport qui en sort, publié le 12 novembre 2025 sur Géorisques, ne relaie aucun scoop. Il fait ce que fait une inspection : contrôler des prescriptions, comparer des justificatifs, écrire ce qui manque.

Ce que j'ai retrouvé en le lisant intégralement, c'est un document que la presse locale a paraphrasé en deux lignes début août, sans jamais le citer. Onze pages, six fiches de constats, cinq d'entre elles assorties de suites administratives. La formule de la conclusion générale : « manques et incohérences ». Le rapport parle de « défauts répétés de justification » de la part de l'exploitant.

Ce que l'arrêté de 2000 exigeait, ce que l'inspection a trouvé#

L'arrêté de 2000 fixe des seuils précis pour la défense incendie du site : une réserve d'émulseur d'au moins 21 m3 pour les produits polaires peu solubles, un débit d'eau disponible d'au moins 600 m3/h. Deux chiffres, deux prescriptions vieilles d'un quart de siècle.

L'inspection de 2025 constate que l'exploitant n'est pas en mesure de justifier ni le débit d'extinction prescrit, ni le volume d'émulseur disponible. Un rapport de contrôle du 6 octobre 2023, réalisé par une société spécialisée, mesure un débit unitaire de 200 m3/h sur les deux poteaux incendie qui desservent le site, soit 400 m3/h au total. En dessous du seuil de l'arrêté. Ces poteaux, au passage, n'appartiennent même pas à SAFE : ils sont la propriété d'ArcelorMittal, propriétaire du site sidérurgique sur lequel l'installation est implantée.

Le reste de la liste s'accumule. Treize points de non-conformité électrique relevés en 2025, dont onze déjà signalés l'année précédente, pour un taux de mise en conformité d'environ 50 % d'une année sur l'autre. Deux extincteurs à poudre de 150 kg sur roues dont la présence n'est pas justifiée. Aucune mise en conformité engagée sur la protection parafoudre depuis au moins 2021, alors même que la fréquence de contrôle, elle, est respectée. Sur ce dernier point, l'inspection tranche une objection avant qu'elle ne soit posée : elle rappelle qu'un bon de commande n'est pas un justificatif de retour à la conformité, et qu'il doit être suivi d'effet dans des délais raisonnables pour démontrer la volonté d'agir de l'exploitant.

Sur cinq des six points contrôlés, l'inspection demande à l'exploitant de justifier, sous trois mois, les éléments manquants. Pas de mise en demeure : le rapport l'écrit deux fois, ce n'est pas la voie choisie à ce stade. La nuance compte. Une demande de justificatifs sous trois mois et une mise en demeure ne pèsent pas le même poids réglementaire, et le rapport ne franchit pas ce second seuil.

31 juillet, 2 août : deux jours d'écart#

Le vendredi 31 juillet 2026, le système de défense contre l'incendie du site entre en maintenance. Les sprinklers, ces dispositifs censés détecter la chaleur d'un départ de feu et déclencher l'arrosage automatique, cessent d'être fonctionnels. Une mesure compensatoire est en place : un bassin d'eau installé pour assurer la défense incendie pendant l'arrêt du système automatique. Mais ce bassin est positionné contre le bâtiment qui va prendre feu, ce qui empêchera les pompiers d'y accéder au moment où ils en auront besoin.

Le dimanche 2 août 2026, en fin de matinée, un incendie se déclare. Cent trente-cinq sapeurs-pompiers et une cinquantaine d'engins sont mobilisés. Cinq communes, Gandrange, Amnéville, Vitry-sur-Orne, Clouange et Rombas, sont placées sous confinement, une mesure qui touchera environ 30 000 riverains selon des estimations concordantes, avant d'être levée en fin d'après-midi par la sous-préfète de Thionville. Bilan humain : trois blessés légers, deux sapeurs-pompiers et une personne salariée d'astreinte.

Je ne vais pas prétendre que je sais ce que ces deux dates ont en commun. Personne ne le sait, à ce stade : l'origine du feu reste inconnue, et aucune source ne relie les constats du rapport de novembre 2025 à ce qui a mis le feu au bâtiment neuf mois plus tard. Ce que je peux écrire, en revanche, c'est que l'extinction automatique était hors service depuis quarante-huit heures, et que la défense incendie du site, prise dans son ensemble, faisait l'objet l'année précédente de constats de justification non levés. Deux faits distincts, documentés séparément, et rien à ce jour qui permette de les relier. Ce sont les deux enquêtes en cours qui établiront ce qui s'est passé, pas une lecture de calendrier.

Ce que le sinistre n'a pas révélé#

« On ne connaît pas l'origine de l'incendie », indiquaient les autorités le jour même. Deux enquêtes sont ouvertes depuis, l'une administrative, l'autre judiciaire, cette dernière ouverte par le parquet de Metz pour blessures involontaires et manquements aux obligations de sécurité. Aucune des deux n'a rendu de conclusion à ce jour.

Sur le volet environnemental, la prudence s'impose autant que la rigueur. Les mesures réalisées par les pompiers pendant et après le sinistre n'ont pas détecté de polluant lié au dégagement de fumées. Ce n'est pas la même chose que « pas de pollution » : la préfecture de la Moselle a tout de même imposé une surveillance environnementale, avec prélèvements et analyses dans différentes matrices, dont les résultats ne sont pas publics à l'heure où j'écris. Des riverains, notamment à Vitry-sur-Orne, ont retrouvé des débris dans leurs jardins, décrits comme des fragments de fibrociment provenant du bâtiment, une information rapportée par le maire de Gandrange et attribuée par lui à Suez. L'entreprise, de son côté, n'a fait aucune déclaration publique sur l'incendie ni sur les constats de 2025.

Ce que ce dossier ne dit pas#

Cette lecture croisée a ses limites, et je préfère les nommer plutôt que les taire. Aucun arrêté préfectoral post-incendie n'est publié en ligne à ce jour, alors que son existence est évoquée dans la presse locale. Aucune fiche de l'accident n'apparaît dans la base ARIA du BARPI, qui recense normalement ce type d'événement. L'inventaire exact des déchets présents dans le bâtiment détruit n'est pas rendu public, pas plus que la réponse écrite que l'exploitant a pu adresser à la DREAL après le rapport de novembre 2025. Une nouvelle inspection est annoncée pour septembre 2026, sans date précise ni résultat à ce stade. Sur un dossier Seveso, ce sont autant de pièces qui manquent encore au tableau, et je ne les invente pas pour combler le vide.

L'accidentologie industrielle nationale donne un cadre à ce constat local : 2025 a compté 1 533 événements recensés dans les installations classées, le plus haut niveau depuis au moins dix ans selon l'inventaire du BARPI, avec deux accidents majeurs Seveso déclarés à la Commission européenne contre zéro l'année précédente. Gandrange n'est pas un cas isolé dans cette courbe. C'est peut-être ce qui rend le rapport de novembre 2025 plus intéressant que le récit du sinistre lui-même : il montre à quoi ressemble, avant l'accident, le moment où l'administration écrit ce qu'elle constate sans encore savoir si quelqu'un la lira.

D'autres dossiers du réseau montrent le même écart entre ce qu'un texte réglementaire prescrit et ce qu'une inspection constate sur le terrain, comme le rapport d'inspection sur Kem One à Saint-Fons ou la mise en demeure visant l'usine Refinal à Lomme. Le dossier Solvay à Salindres, lui, détaille comment un site Seveso navigue un dépassement chiffré arrêté par arrêté, une mécanique administrative assez proche de celle qu'on retrouve ici.

Sources#

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