Le 18 juillet 2025, la DREAL Nouvelle-Aquitaine a mis en demeure Toray Abidos, dans les Pyrénées-Atlantiques, de corriger des rejets d'acide cyanhydrique (HCN) qui dépassaient, sur plusieurs cheminées, « au-delà du double des valeurs limites en concentration et flux ». Onze mois plus tard, selon ICI Béarn Bigorre, la préfecture a pris un nouvel arrêté de mise en demeure visant le même polluant chez Toray. Entre les deux dates, quatre rapports d'inspection publiés sur Géorisques et deux arrêtés préfectoraux complémentaires dessinent un dossier plus large, et plus enchevêtré, que ce qu'en dit la presse locale : Toray exploite dans le secteur de Lacq deux établissements distincts, avec deux statuts réglementaires différents, et le cyanure d'hydrogène y pose deux problèmes séparés.
Deux établissements, deux régimes, un même polluant#
Le site d'Abidos fabrique de la fibre de carbone dite « regular tow » sur cinq lignes de production. Le précurseur de cette fibre, le PAN (polyacrylonitrile), est lui produit sur un second site, à Lacq. Les deux usines appartiennent à Toray Carbon Fibers Europe mais ne partagent ni le même statut Seveso ni le même régime administratif. L'article publié le 16 juin 2026 par ICI Béarn Bigorre décrit le site visé par la nouvelle mise en demeure comme « classé SEVESO sur le bassin de Lacq » : le qualificatif vaut pour l'usine de Lacq, pas pour celle d'Abidos, et l'article ne dit pas laquelle des deux est visée.
| Site | Activité | Statut Seveso | Régime | Dossier HCN |
|---|---|---|---|---|
| Abidos | Fibre de carbone, 5 lignes | Non Seveso | Enregistrement | Cheminées TEF1 à TEF5, fours d'oxydation |
| Lacq (PAN) | Précurseur PAN | Seveso seuil haut, IED | Autorisation | Atelier Spinning, laveur 2, tubes vapeur |
Le classement Seveso seuil haut, avec obligation IED, ne s'applique qu'à l'établissement de Lacq. Le dossier de dépassements d'acide cyanhydrique documenté par les rapports DREAL lus pour cet article concerne très majoritairement Abidos, qui reste soumis au régime plus léger de l'enregistrement.
Ce que montrent les rapports d'inspection à Abidos#
Le rapport DREAL du 15 mai 2025 constate des dépassements « quasi permanent[s] » sur la cheminée TEF2, une partie dépassant le double des valeurs limites en concentration et en flux. TEF1 dépasse une fois en concentration et deux fois en flux ; TEF3, TEF4 et TEF5 dépassent eux aussi, parfois au-delà du double. Les valeurs limites d'émission fixées par l'arrêté de 2008, alors en vigueur, étaient de 5 mg/Nm3 en concentration sur chacune des cinq cheminées, avec un plafond de flux propre à chacune.
| Cheminée | VLE en flux HCN (kg/h) |
|---|---|
| TEF1 | 0,068 |
| TEF2 | 0,043 |
| TEF3 | 0,135 |
| TEF4 | 0,11 |
| TEF5 | 0,2 |
L'autosurveillance elle-même était incomplète en 2024 : le rapport relève 4 analyses au lieu de 6 sur la cheminée TEF1, sans analyse de silice, et 5 sur 6 pour les quatre autres. L'inspection rapporte aussi l'explication donnée par l'exploitant sur la difficulté technique du dossier : « une oxydation plus poussée permet de diminuer les émissions en HCN, mais a pour conséquence d'augmenter les émissions en NOx. » Réduire un polluant en aggrave un autre, ce qui borne les marges de manœuvre de Toray sur ses oxydateurs thermiques.
La mise en demeure de juillet 2025, puis un nouvel arrêté en juin 2026#
C'est sur le fondement de l'article L. 171-8 du code de l'environnement que la DREAL a mis en demeure Toray Abidos, avec une exigence immédiate : sous 15 jours, l'exploitant devait « élimine[r] complètement les dépassements en concentration et en flux d'HCN », en priorité sur les autres polluants suivis.
Onze mois plus tard, selon ICI Béarn Bigorre, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a pris, dans la semaine précédant le 16 juin 2026, un nouvel arrêté de mise en demeure contre Toray pour des rejets d'acide cyanhydrique qui dépassent à nouveau les seuils autorisés. L'article ne cite pas le texte de cet arrêté et ne nomme pas explicitement le site visé. La chronologie qu'il rappelle, une inspection en mai 2025 suivie d'une première mise en demeure en juillet, correspond au calendrier du dossier d'Abidos tel que le reconstituent les rapports DREAL, sans que l'article ne l'affirme lui-même : c'est une concordance de dates, pas une confirmation.
Selon ICI, Toray dispose désormais de six mois pour se mettre en conformité, sous peine de sanctions administratives. Le même article recense des dépassements en juillet, septembre et novembre 2025, puis en janvier 2026. Il rapporte aussi la position de la préfecture, pour qui ces dépassements « ne sont pas de nature à présenter un risque sanitaire pour la population », et note que la direction de l'usine contactée par la rédaction n'a pas donné suite à ses sollicitations.
Selon la CGT, des fuites et des évacuations#
Cité par ICI, le délégué CGT Nicolas Cazaubon décrit un déficit d'information de la direction envers les salariés : « Nous n'avons pas été informés par notre direction, nous l'avons appris par les médias. » Il qualifie aussi le produit lui-même sans détour : « Bien sûr que c'est inquiétant. Ce n'est pas un produit anodin, à forte dose l'acide cyanhydrique, c'est mortel. »
Les représentants du personnel, cités par ICI, décrivent un quotidien plus concret que les tableaux de VLE : « nous avons des fuites de HCN (acide cyanhydrique) même dans nos ateliers. » Ils ajoutent : « On a des capteurs portatifs pour nous alerter en cas de dépassement et on doit évacuer les zones si nécessaire. » Sur les correctifs déjà engagés par l'exploitant, leur bilan reste réservé : « Il y a eu des modifications de procédés, de certains équipements, mais force est de constater que ce n'est pas efficace à ce jour. » Nicolas Cazaubon complète sur le calendrier interne : « Une information devrait être faite aux salariés d'ici la fin du mois, mais nous n'avons pas plus d'informations que ça. »
Un arrêté de mai 2026 ajoute un plafond annuel#
Le 18 mai 2026, un arrêté préfectoral complémentaire a fixé de nouvelles conditions pour Abidos après la mise en service d'une sixième ligne de production. Selon les valeurs lues sur ce document scanné, la VLE en concentration d'HCN reste à 5 mg/Nm3, avec cette fois un plafond de flux annuel fixé à 7,5 tonnes pour l'ensemble des conduits. Le même document impose une campagne de surveillance du HCN dans l'environnement d'au moins 14 jours sur trois points, répétée chaque année, et confirme la présence de détecteurs de HCN reliés à une alarme sur l'ensemble des lignes de production.
Le compromis technique entre HCN et NOx documenté plus haut trouve un écho dans ce même texte : la limite en NOx, fixée à 220 mg/Nm3 par l'arrêté de 2008, est relevée à 400 mg/Nm3, avec un flux annuel maximal de 270 tonnes. Un arrêté préfectoral antérieur, du 18 février 2026, avait déjà encadré une période d'essai de trois mois pour cette sixième ligne, du 2 mars au 29 mai 2026, pour une capacité propre de 990 tonnes par an.
Sur la capacité du site, deux chiffres circulent, qui ne mesurent pas la même chose. L'inspection rappelle qu'Abidos est autorisé à produire 6 650 tonnes par an au titre de l'arrêté de 2008, et 7 640 tonnes avec la sixième ligne : c'est un plafond administratif. Toray, dans un communiqué du 9 mars 2026 annonçant le démarrage de la nouvelle installation, évoque une capacité totale portée de 5 000 à 6 000 tonnes : c'est la capacité installée revendiquée par l'entreprise.
Le dossier de Lacq, séparé et moins avancé#
Sur le site de Lacq, le rapport DREAL du 9 décembre 2025 relève deux non-conformités en flux de HCN sur l'atelier Spinning : 0,47 et 1,3 g/h sur le laveur 2, pour une valeur limite de 0,4 g/h, et 1,07 g/h sur les tubes vapeur, pour une limite de 1 g/h. L'inspection relativise elle-même la portée de ce constat : « le flux total en HCN des rejets canalisés demeure inférieur à la somme des valeurs limites d'émission (VLE) en flux de ces mêmes rejets. » La suite donnée est nettement moins sévère qu'à Abidos : une demande de justificatif sous trois mois, sans mise en demeure. Le même rapport rappelle que Lacq doit finaliser sa mise en conformité au regard de son statut IED d'ici le 12 décembre 2026.
Ce que les rapports disent et que la presse ne dit pas#
J'ai épluché les quatre rapports d'inspection DREAL ligne par ligne pour ce dossier, et c'est là, dans les tableaux de valeurs limites plutôt que dans les dépêches, que la distinction entre les deux sites Toray devient lisible. Elle reste absente de l'article qui a révélé le nouvel arrêté de juin 2026, construit sur la chronologie du dossier, la position de la préfecture et la parole des représentants du personnel. Ce que ces derniers rapportent sur les fuites en atelier et les évacuations contraste, sans que l'un contredise formellement l'autre, avec la position de la préfecture sur l'absence de risque pour la population : l'un parle de l'intérieur des ateliers, l'autre de ce qui en sort. J'hésite encore à juger proportionnée la réponse de l'État : un second délai de six mois après une première mise en demeure restée sans effet paraît long, mais la voie administrative laisse à l'exploitant le temps de modifier des fours qu'on ne remplace pas en quinze jours.
Ce dossier n'est pas isolé dans le paysage des mises en demeure industrielles récentes : à Rumilly, Tefal a été sommée d'agir sur ses rejets de PFAS dans l'air ; à Lomme, l'usine Refinal reste sous le coup d'une mise en demeure pour ses dioxines ; à Vergèze, les rapports DREAL sur Perrier ont documenté un tout autre chapitre du groupe Nestlé Waters. Dans chacun de ces dossiers, comme pour Gandrange, ce que la DREAL écrivait avant l'incident compte souvent plus que ce qu'en dit la presse une fois l'affaire publique. Pour un riverain qui voudrait suivre ce type de dossier au-delà de la dépêche, la chaîne de recours reste balisée.
Sources#
- ici.fr, nouveaux dépassements de seuil d'acide cyanhydrique chez Toray, la CGT dénonce un problème récurrent, 16 juin 2026, consulté le 29 septembre 2026
- Rapport d'inspection des installations classées, DREAL Nouvelle-Aquitaine, visite du 15 mai 2025, TORAY ABIDOS, consulté le 29 septembre 2026
- Rapport d'inspection des installations classées, DREAL Nouvelle-Aquitaine, visite du 31 juillet 2025, TORAY ABIDOS, consulté le 29 septembre 2026
- Rapport d'inspection des installations classées, DREAL Nouvelle-Aquitaine, visite du 9 décembre 2025, TORAY CARBON FIBERS EUROPE (Lacq), consulté le 29 septembre 2026
- Arrêté préfectoral complémentaire n° 2342/2026/45 du 18 mai 2026, TORAY ABIDOS, Géorisques, consulté le 29 septembre 2026
- Arrêté préfectoral complémentaire n° 2342/2026/39 du 18 février 2026, TORAY ABIDOS, Géorisques, consulté le 29 septembre 2026
- Rapport d'inspection des installations classées, DREAL Nouvelle-Aquitaine, visite du 18 mai 2026, TORAY CARBON FIBERS EUROPE (Lacq), consulté le 29 septembre 2026
- Toray start up new production facility, communiqué Toray Carbon Fibers Europe, 9 mars 2026, consulté le 29 septembre 2026





