Le 20 mars 2025, la préfecture de l'Isère a autorisé STMicroelectronics à doubler sa production de plaquettes de 300 mm à Crolles, par l'arrêté n° DDPP-DREAL UD38-2025-03-14, selon le rapport d'inspection de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes daté du 21 mai 2026. Ce même arrêté plafonne le prélèvement du site sur le réseau d'eau potable à 800 m³/h, soit 19 200 m³ par jour et 5 531 000 m³ par an. Dix-huit mois plus tard, en pleine sécheresse, le collectif STopMicro manifeste devant la préfecture et trois parlementaires écrivent à la préfète. Le débat public sur STMicroelectronics, l'eau et les PFAS à Crolles tourne autour de quelques affirmations reprises d'article en article. Je les reprends une par une, face aux documents officiels qui les éclairent.
Le site prélève-t-il plus que ce qu'il a le droit de prélever ?#
Non, selon l'inspection. Le site de Crolles est classé Seveso seuil haut et relève de la directive IED ; il emploie environ 4 200 salariés et s'y trouve depuis 1992, d'après le rapport d'inspection du 30 avril 2026. Sa première autorisation date de l'arrêté n° DDPP-ENV-05-23 du 20 mai 2016.
L'arrêté de 2025 fixe deux ressources distinctes. Le réseau d'eau potable, d'abord, alimenté par la Romanche et le Drac selon le tableau de l'article 3.1.1. Des forages en nappe, ensuite, réservés au secours du recyclage RECLAIM : 450 m³/h au maximum, soit 10 800 m³ par jour, 788 400 m³ par an et 1 752 heures de fonctionnement annuel au plus. L'arrêté complémentaire du 4 juillet 2025 n'a pas modifié ces plafonds d'eau.
L'inspection du 30 avril 2026 a confronté ces plafonds aux déclarations de l'exploitant : 5 283 757 m³ par an d'eau potable, 11 000 m³ d'eau souterraine, 5 294 757 m³ au total. Sa conclusion tient en une phrase : « Les valeurs sont inférieures aux maximas autorisés. »
Le chiffre de 160 litres d'eau potable par seconde, repris par ICI Isère et par STopMicro, vient des chiffres communiqués par ST en 2023, selon ICI. C'est un ordre de grandeur relayé par la presse, pas une donnée de l'inspection.
Où l'inspection a-t-elle relevé un dépassement ?#
Sur un point plus technique, que les comptes rendus de manifestation citent rarement. L'arrêté fixe aussi des seuils de consommation spécifique, rapportés à la surface de plaquette produite. Pour l'atelier C200, le rapport écrit que « le seuil de 6,5 L/cm² équivalent 20 niveaux masques est dépassé pour la production de wafers C200 avec une moyenne de 8,33 L/cm² » en 2025. L'indicateur global reste sous son seuil : 3 l/m² pour 4,5.
La réponse de l'exploitant figure dans le même rapport : « dans le contexte d'un arrêt de la production C200 prévu fin 2027, il ne prévoit pas d'action sur ce secteur pour rétablir la conformité du rejet ». L'inspection clôt sa visite sur 3 demandes d'actions correctives et 6 observations.
| Document | Date | Ce qu'il établit |
|---|---|---|
| Arrêté préfectoral | 20 mars 2025 | Plafond réseau : 19 200 m³/j et 5 531 000 m³/an ; PSH et plan PFAS |
| Inspection DREAL (PFAS) | 16 octobre 2024 | Rejet de PFAS « de l'ordre de 6 g/j dans l'Isère » (campagne fin 2023) |
| Tableau régional final DREAL | 20 octobre 2025 | Point aval : 7,16 g/j de PFAS, 155,25 g/j d'AOF |
| Inspection DREAL (eau) | 30 avril 2026 | C200 à 8,33 l/cm² pour un seuil de 6,5 ; 3 demandes correctives |
| Arrêté sécheresse de la préfète | 20 août 2026 | Zone Chartreuse-Guiers en « Crise », au plus tard jusqu'au 30/09/2026 |
ST est-il le troisième émetteur de PFAS de la région ?#
C'est l'affirmation la plus reprise, et celle dont l'origine appelle le plus de prudence. Le rang de « 3e plus gros émetteur » est une lecture du collectif STopMicro, rapportée par Place Gre'net le 28 juin 2024, à partir des premiers résultats publiés en avril 2024. La DREAL présentait elle-même ces résultats comme provisoires : 135 établissements, 22 % des analyses, avec cet avertissement en toutes lettres, « les résultats publiés ci-après ne représentent donc qu'une photographie intermédiaire de la surveillance ».
Le tableau final est daté du 20 octobre 2025. Fin octobre 2025, 550 établissements sur les 558 concernés avaient achevé leur campagne de trois analyses, selon l'ARS Auvergne-Rhône-Alpes, qui situe le plus gros flux régional chez Arkema à Pierre-Bénite, site déjà épinglé par les rapporteurs de l'ONU.
Pour ST Crolles, le point « Eaux industrielles - Aval », rejeté directement au milieu, affiche une concentration maximale de 0,52 µg/L de somme PFAS et un flux maximal de 7,16 g par jour, puis 10 µg/L et 155,25 g par jour pour les AOF (composés organofluorés adsorbables). Ces valeurs sont des cellules de tableur, sous un avertissement de la DREAL : « Rappel : les données sont issues de la télédéclaration par les exploitants et peuvent comporter des erreurs ponctuelles ». La mesure des AOF y est qualifiée d'exploratoire, et les lignes du tableau sont des points de rejet, pas des établissements. Le « 3e » d'avril 2024 reste donc attribuable au collectif, à sa date, et à une photographie que l'administration disait intermédiaire.
D'où viennent les PFAS, et que prévoit l'exploitant ?#
Le rapport d'inspection du 16 octobre 2024, publié le 24 octobre, est un PDF scanné : les extraits qui suivent ont été lus par reconnaissance de caractères, avec les réserves que cela suppose. Selon ce document, les analyses des rejets aqueux menées d'octobre à décembre 2023 « ont mis en évidence des PFAS (rejet de l'ordre de 6 g/j dans l'Isère) ». Les usages recensés sur le site vont des « résines photolithographiques, tuyauteries, fluides frigorigènes, liquides de refroidissement » à la maintenance et aux gaz d'extinction. Les analyses de l'eau en amont, en novembre et décembre 2023, n'y détectaient pas de PFAS.
Le même rapport signale qu'un « drain a ainsi été identifié comme contributeur majeur, au niveau de Crolles 300, et représentatif des rejets des ateliers de photolithogravure ». ST y annonçait un traitement par charbon actif sur ce drain, puis une technologie destructrice, et une substitution étalée sur plusieurs années. Le tableau d'octobre 2025 reprend ce point en commentaire : « Mise en place d'un traitement sur charbon actif sur l'effluent majoritairement contributeur. »
L'arrêté du 20 mars 2025 a transformé ces intentions en obligation. Son article 3.3.2 prescrit un plan d'actions PFAS (investigation, suppression ou réduction, surveillance) et en donne la raison dans son propre texte : « Afin de mieux caractériser les flux rejetés et d'envisager leur réduction, la mise en place d'un plan d'actions est nécessaire. » Le rejet est surveillé chaque trimestre sur 20 PFAS et sur les AOF. Au niveau national, le décret n° 2025-958 du 8 septembre 2025, pris après la loi PFAS du 27 février 2025, fixe « une diminution de 70 % d'ici le 27 février 2028 » par rapport à 2023, et vise la fin des rejets au 27 février 2030.
Reste l'eau du robinet. Le rôle de l'ARS, tel qu'elle le décrit, consiste à identifier « s'il existe en aval des captages utilisés pour l'alimentation en eau potable » des sites priorisés. Aucun des documents cités ici n'établit de lien entre les rejets du site et une contamination de l'eau distribuée. Pour connaître la situation de sa propre commune, il existe une méthode de vérification des PFAS dans l'eau du robinet.
ST est-il exempté des restrictions sécheresse ?#
Depuis l'arrêté du 20 août 2026 (n° 38-2026-08-20-00004), la zone Chartreuse-Guiers est au niveau « Crise », dispositif valable au plus tard jusqu'au 30 septembre 2026. Crolles est rattachée à cette zone par l'annexe 3 de l'arrêté cadre du 10 juillet 2023. Le 3 août, un premier arrêté l'avait placée en « Alerte renforcée », avec une baisse de 50 % des prélèvements industriels et les mêmes exceptions.
Au niveau Crise, l'arrêté interdit les prélèvements industriels hors mesures spécifiques sécheresse, sauf exceptions. L'une vise les « Installations ayant déjà diminué au maximum leur prélèvement économique (sous couvert d'un PSH pour les ICPE ou d'un plan d'économie d'eau pour les autres) ». Une autre vise les consommations de moins de 7 000 m³ sur le réseau. Le texte ne nomme aucune entreprise. ICI Isère écrit le 10 septembre que ST échappe aux restrictions parce que l'industriel « s'est équipé d'un plan de sobriété hydrique » : c'est l'exception PSH de l'arrêté, pas une exemption nominative. Le même type de dérogation industrielle a pesé sur l'arrêt de Golfech cet été.
La préfecture a donné sa lecture à ICI Isère le 10 septembre 2026, en invoquant l'origine de l'eau, prélevée dans le champ captant Drac-Romanche. Elle conclut, toujours selon ICI : « STMicroelectronics n'est donc pas soumis à une obligation de réduction de 50 % de ses prélèvements au titre de l'arrêté sécheresse applicable dans le Grésivaudan. »
Pourquoi le plan de sobriété hydrique cristallise-t-il tout ?#
Parce que l'exception repose sur lui, et que personne hors de l'administration ne l'a lu. L'article 3.6 de l'arrêté de 2025 impose à ST un plan de sobriété hydrique (PSH) sous six mois et précise : « Ce plan est tenu à disposition de l'inspection des installations classées. Il est mis à jour annuellement. »
La préfecture, citée par ICI Isère le 17 juillet 2026, en tire une autre conséquence : « si elle est assujettie à la réalisation d'un plan de sobriété hydrique, l'entreprise n'est pas tenue de le communiquer aux services de l'État ». Les deux phrases ne se contredisent pas à la lettre, mais elles ne disent pas la même chose : l'arrêté garantit l'accès de l'inspecteur au document, la réponse relayée par la presse insiste sur l'absence de transmission.
ST, citée par ICI Isère le même jour, affirmait : « Notre objectif est clair : diminuer nos besoins en eau brute notamment avec une trajectoire visant au moins 60 % de recyclage à moyen terme ». La section UGICT-CGT de l'entreprise, dans un billet du 2 septembre 2026, avance un recyclage annoncé d'environ 40 %, qu'elle estime à environ 8 % dans les faits, et affirme qu'« aucun investissement ni calendrier de mise en œuvre n'a été présenté en CSE » pour traiter les PFAS. Ces chiffres sont ceux du syndicat, qu'aucune pièce d'inspection ne recoupe.
Côté contestation, le calendrier s'accélère. Le vendredi 17 juillet 2026, STopMicro coupe symboliquement l'eau de la DREAL ; Place Gre'net rapporte ce propos du collectif : « On trouve anormal qu'il y ait des passe-droits pour certains industriels quant à la consommation d'eau ». Le jeudi 10 septembre, une centaine de personnes se rassemblent devant la préfecture, selon ICI Isère, et le collectif dit avoir demandé l'accès au PSH sans obtenir de réponse. Le même 10 septembre, les parlementaires Cyrielle Chatelain, Jérémie Iordanoff et Guillaume Gontard écrivent à la préfète Catherine Seguin et à la DREAL pour demander que le plan soit contrôlé et rendu public ; selon Place Gre'net, qui en rend compte le 25 septembre, le courrier le décrit comme « ni public, ni consultable par les associations ».
Entre voir dans l'exception « PSH » un levier raisonnable, qui récompense l'industriel ayant déjà réduit, ou un angle mort, puisque la preuve de la réduction reste réservée à l'inspection, je penche pour la seconde lecture sans l'affirmer : le dispositif peut très bien fonctionner, mais rien dans le dossier public ne permet à un riverain de le constater. Le dépassement C200 laissé en l'état jusqu'à fin 2027 ne m'aide pas à pencher dans l'autre sens.
Ces tensions dépassent Crolles : la baisse des nappes de l'été 2026 a placé partout les prélèvements industriels sous le même regard.
Sources#
- Rapport d'inspection DREAL du 30 avril 2026, STMicroelectronics Crolles, Géorisques, consulté le 27 septembre 2026
- Arrêté préfectoral du 20 mars 2025, Géorisques (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- Arrêté préfectoral complémentaire du 4 juillet 2025, Géorisques (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- Rapport d'inspection DREAL du 16 octobre 2024 (PFAS), Géorisques, consulté le 27 septembre 2026
- Résultats de la surveillance PFAS des rejets industriels, DREAL Auvergne-Rhône-Alpes, octobre 2025 (ODS), consulté le 27 septembre 2026
- PFAS : la surveillance des rejets industriels dans l'eau et des milieux aquatiques, ARS Auvergne-Rhône-Alpes, consulté le 27 septembre 2026
- Page PFAS de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes, version archivée du 19 avril 2024, consulté le 27 septembre 2026
- Décret n° 2025-958 du 8 septembre 2025 (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- Arrêté sécheresse n° 38-2026-08-20-00004, préfecture de l'Isère (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- Arrêté sécheresse n° 38-2026-08-03-00009, préfecture de l'Isère (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- Arrêté cadre sécheresse du 10 juillet 2023, annexe 3, préfecture de l'Isère (PDF), consulté le 27 septembre 2026
- STMicroelectronics : une manifestation devant la préfecture à Grenoble, ICI Isère, consulté le 27 septembre 2026
- En pleine sécheresse, STMicroelectronics pointé du doigt pour sa consommation d'eau, ICI Isère, consulté le 27 septembre 2026
- Sécheresse en Isère : le collectif Stop Micro coupe l'eau de la DREAL, Place Gre'net, consulté le 27 septembre 2026
- Sécheresse : trois parlementaires de l'Isère demandent à l'État de contrôler le PSH de STMicroelectronics, Place Gre'net, consulté le 27 septembre 2026
- STMicroelectronics Crolles : STopMicro dénonce les rejets de PFAS dans l'Isère, Place Gre'net, consulté le 27 septembre 2026
- L'écologie à ST : eau potable, PFAS et bilan carbone, UGICT-CGT STMicroelectronics, consulté le 27 septembre 2026





