Depuis le lundi 22 juin 2026, 23h45, la centrale nucléaire de Golfech ne produit plus rien. Son réacteur n°2 s'est arrêté cette nuit-là ; le n°1 était déjà à quai pour maintenance. Bilan : un site 100 % hors production, en pleine canicule, au moment où le pays réclame de l'électricité pour tenir ses climatiseurs. Selon EDF, la cause tient en une donnée. La température de la Garonne.
Ce n'est pas une panne. C'est une règle qui s'applique. L'arrêté du 18 septembre 2006 impose à l'exploitant de réduire ou couper la production dès que la température moyenne journalière de la Garonne dépasse 28 °C en aval de la centrale. Fin juin, le seuil était franchi.
Un fleuve trop chaud pour refroidir l'atome#
Une centrale nucléaire fonctionne à l'eau. Elle prélève dans le fleuve de quoi refroidir ses circuits, puis restitue ce volume, un peu plus chaud. À Golfech, EDF chiffre ce réchauffement à 0,2 °C en moyenne sur l'eau rendue à la Garonne. En temps normal, l'écart se noie dans le débit du fleuve. En sécheresse, avec un cours d'eau bas et déjà brûlant, ces quelques dixièmes suffisent à pousser la Garonne au-delà du plafond réglementaire.
Le mécanisme n'a rien de nouveau. Il protège la vie aquatique, poissons et micro-organismes, d'un choc thermique qui les tuerait. Mais il inverse une logique que l'on croyait acquise : la centrale censée fournir l'électricité des grosses chaleurs s'éteint précisément quand la chaleur culmine. Les données publiques, elles, racontent une saison hors norme. Selon Selectra, qui cite Météo-France, le printemps 2026 a été le plus chaud jamais enregistré en France, avec 1,7 °C au-dessus des normales et un déficit de pluie d'environ 30 %. Golfech est entré dans l'été sur un fleuve déjà éprouvé.
Bugey, Nogent : quatre gigawatts effacés en trois jours#
Golfech n'est pas un cas isolé. Le jeudi 25 juin, à 9h00, EDF a arrêté le réacteur n°3 de la centrale du Bugey, pour des raisons environnementales liées au Rhône, d'après Lyonmag qui reprend une citation directe de l'exploitant. Quinze minutes plus tard, à 9h15, c'était au tour de l'unité n°1 de Nogent-sur-Seine, cette fois à cause de la Seine.
En quelques jours, trois fleuves différents ont sorti des réacteurs du réseau. Selon atoo-energie, environ 4 GW de capacité nucléaire ont été retirés fin juin, soit près de 6 % d'un parc qui pèse autour de 63 GW. RTE, le gestionnaire du réseau, a jugé ses capacités disponibles suffisantes malgré ces indisponibilités, une assurance qu'il faut prendre pour ce qu'elle est : un point de situation, pas une garantie sur la durée. Sur la suite, je reste prudente. Aucun communiqué public consulté ne dit à quelle date Golfech redémarrera.
Ce que ces chiffres ne disent pas, c'est le calendrier. Ces coupures interviennent au tout début de l'été, pas à son cœur. La marge qui rassure aujourd'hui a été entamée avant même le pic saisonnier de consommation.
L'eau manque partout, l'industrie cale#
Pendant que les réacteurs s'arrêtent, les préfectures serrent la vis. D'après Selectra, qui s'appuie sur les données VigiEau et BRGM au 1er juillet, plus de 80 départements métropolitains étaient soumis à un arrêté de restriction. Dans le détail, et le périmètre compte : 84 des 96 départements comptaient au moins une commune restreinte sur l'eau potable ; 92 sur 96 tous usages confondus. Douze territoires seulement échappaient encore à toute restriction, dont la Charente-Maritime, le Lot et, ironie de géographie, le Tarn-et-Garonne qui abrite Golfech.
Cette pénurie ne frappe pas que les jardins. Elle stoppe des chaînes de production. Selon L'Usine Nouvelle, le fabricant de chips breton Altho a mis à l'arrêt deux usines de la marque Brets du 25 au 28 juin, faute d'eau disponible, une interruption équivalente à cinq jours de vente. Une douzaine d'autres entreprises bretonnes, laiteries et transformateurs alimentaires en tête, tournaient au ralenti sur la même période. L'eau n'est pas qu'une ressource domestique : c'est un intrant industriel, et quand elle manque, l'usine s'éteint aussi sûrement que le réacteur.
Le lien entre les trois, l'eau, l'énergie et l'industrie, cesse d'être théorique. Il se lit dans un même arrêté préfectoral, un même bulletin de sécheresse, une même semaine de fin juin. C'est ce nœud que les tensions de l'été rendent visible, bien au-delà du seul débat sur les nappes phréatiques ou sur les restrictions d'eau du printemps.
Ce que 2022 avait déjà écrit#
Rien de tout cela n'est une surprise pour qui suit le dossier. L'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection rappelle qu'en 2022 déjà, EDF avait sollicité des modifications temporaires de ses limites de rejets thermiques pour maintenir des réacteurs en marche pendant la canicule. Le précédent existe, documenté, à quatre ans d'écart.
J'ai passé un été à suivre des étiages sur le terrain, à écouter des hydrologues répéter la même phrase : ce n'est pas la crue qui tue une rivière, c'est la chaleur qui s'installe. Ce que je voyais alors comme un cas d'école devient une contrainte de gestion du parc électrique. La projection de la Cour des comptes, relayée par greenetvert, va dans ce sens : les arrêts de réacteurs liés à la chaleur pourraient être multipliés par trois à quatre d'ici 2050, avec des pertes de production estimées à 1,4 % en 2035 et 1,5 % en 2050. Chiffres modestes en apparence, sauf qu'ils se concentrent sur les jours où le réseau est le plus sollicité.
Le nucléaire n'est pas coupable de la sécheresse. Mais un parc qui décroche au moment précis où l'on compte sur lui pose une question qu'aucun arrêté de 2006 n'avait vraiment anticipée. Ce constat n'annule pas les efforts de sobriété ni le rôle du nucléaire dans le mix français ; il en déplace le curseur. Reste une inconnue simple, que l'été 2026 pose sans y répondre : si les fleuves dictent désormais la production, combien de gigawatts la France peut-elle encore promettre pour les canicules qui viennent ?
Sources#
- EDF - Adaptation de la production de l'unité n2 de Golfech
- Lyonmag - Un réacteur du Bugey à l'arrêt à cause de la canicule
- atoo-energie - Canicule 2026 et arrêt des réacteurs nucléaires
- Selectra - Canicule, sécheresse 2026 et restrictions d'eau
- ASNR - Conséquences des canicules et sécheresses sur les centrales
- greenetvert - Golfech : l'arrêt de la centrale révèle la fragilité de la Garonne
- L'Usine Nouvelle - Altho (Brets) arrête deux usines à cause de la sécheresse





