87 434 grammes de PFAS déclarés chaque jour. C'est le rejet du site Euroapi de Saint-Aubin-les-Elbeuf, en Seine-Maritime, qui le place au premier rang des émetteurs français de substances perfluoroalkylées. Le chiffre vient du classement établi par l'association Générations Futures, relayé le 2 avril 2025 par le média Vert.eco. Il écrase tout le reste du tableau : le deuxième site du pays rejette huit fois moins. Mais derrière ce record se cache une histoire industrielle plus tordue qu'il n'y paraît, où le plus gros émetteur de PFAS de France affirme n'en produire aucun.
Dix usines, plus de 99 % des émissions nationales#
Le classement de Générations Futures s'appuie sur une obligation récente. L'arrêté ministériel du 20 juin 2023 impose aux installations classées pour la protection de l'environnement concernées trois campagnes d'analyse de leurs rejets aqueux. Selon l'association, entre 3 800 et 4 000 sites étaient visés ; au 25 mars 2025, environ 2 685 d'entre eux, soit près de 70 %, avaient rendu leurs résultats. De cette masse de déclarations émerge une concentration brutale : 5,4 % des usines analysées sont responsables de plus de 99 % des émissions nationales de PFAS.
Voici les dix premiers émetteurs, tels que publiés par Générations Futures via Vert.eco. Un site qualifie de « gros émetteur » dès que ses rejets dépassent 1 g/jour, ou que la concentration en PFAS totaux franchit 25 µg/L.
| Rang | Site | Commune (département) | Rejets PFAS (g/jour) |
|---|---|---|---|
| 1 | Euroapi France | Saint-Aubin-les-Elbeuf (76) | 87 434 |
| 2 | Gie Chimie (Solvay/Axens) | Salindres (30) | 10 281 |
| 3 | Finorga | Mourenx (64) | 2 200 (TFA) |
| 4 | Sarrel PNA | Marolles-les-Braults (72) | non communiqué |
| 5 | Arkema France | Oullins-Pierre-Bénite (69) | 562,5 |
| 6 | BASF Agri Production | Saint-Aubin-les-Elbeuf (76) | 215 |
| 7 | TotalEnergies Raffinage | Donges (44) | 33,4 |
| 8 | CNPP | Saint-Marcel (27) | 28,4 |
| 9 | Solvay France | Tavaux (39) | 27,7 |
| 10 | Lyondell Basell Services | Berre-l'Étang (13) | 26,3 |
La quatrième ligne mérite un mot. Le site Sarrel PNA de Marolles-les-Braults figure au rang 4, mais l'article source ne publie aucune valeur chiffrée pour lui. J'ai épluché le tableau ligne par ligne : la case est vide. Impossible, donc, de dire combien il rejette. Cette lacune dans une donnée officielle en dit déjà long sur l'état de la transparence.
Euroapi en tête, mais ce sont les effluents de BASF#
Le paradoxe est là. Interrogé, Euroapi affirme officiellement ne produire ni utiliser de PFAS sur son site de Saint-Aubin-les-Elbeuf. Les rejets déclarés sous son régime d'installation classée proviennent des effluents industriels de son voisin sur la même plateforme : BASF. Le géant allemand y synthétise du fipronil, un insecticide interdit en Europe pour l'agriculture, appartenant à la famille des PFAS. Les effluents transitent par la station d'épuration gérée par Euroapi. Résultat : c'est Euroapi qui déclare, et donc qui apparaît en tête du classement, pour une pollution qu'il ne fabrique pas.
Cette mécanique explique pourquoi BASF Agri Production apparaît séparément, au rang 6, avec 215 g/jour à Saint-Aubin-les-Elbeuf. Deux entités, une même plateforme, deux lignes dans le classement. Le régime déclaratif ICPE attribue la pollution à l'exploitant du point de rejet, pas à l'usine qui la génère. Un système de mesure officiel désigne comme premier pollueur de France une entreprise qui affirme, preuves de procédé à l'appui, ne rien émettre. Ce n'est pas un mensonge : c'est un angle mort réglementaire.
Sept associations ont porté plainte contre BASF pour des émissions massives de PFAS dans la Seine, qu'elles font remonter à vingt-cinq ans. Sur ce site, les rejets de TFA sont documentés depuis au moins 2007. Et selon Vert.eco, ils dépassent aujourd'hui ceux de l'usine Solvay de Salindres, dans le Gard, longtemps citée comme la référence française de la contamination record. La carte du BRGM qui recense désormais ces analyses en accès libre rend cette géographie industrielle enfin lisible.
Le record de mai 2024, à ne pas confondre#
Un autre chiffre circule sur Saint-Aubin-les-Elbeuf : 87 kilogrammes de TFA déversés dans la Seine en une seule journée, en mai 2024. Une enquête du média Le Poulpe, reprise par Vert.eco, le présente comme un record français. Sa proximité avec les 87 434 g/jour du classement (soit 87,434 kg) est frappante. Elle est aussi trompeuse.
Ce sont deux mesures méthodologiquement distinctes. Le pic de mai 2024 est une valeur ponctuelle, mesurée un jour donné, portant sur le seul TFA. Les 87 434 g/jour du classement sont une moyenne journalière calculée dans le cadre de la campagne officielle post-arrêté de 2023, portant sur l'ensemble des PFAS. Sur le lien exact entre ces deux chiffres, j'avoue rester prudente : leur ressemblance numérique est notable, mais rien ne permet de les traiter comme la même donnée.
Le TFA, l'acide trifluoroacétique, illustre un vide réglementaire supplémentaire. La norme française sur l'eau potable fixe un plafond de 100 nanogrammes par litre pour la somme des vingt PFAS prioritaires. Le TFA n'en fait pas partie, et n'est encadré par aucun seuil à ce jour. C'est tout le sujet du PFAS invisible que la surveillance de l'eau potable laisse encore filer. Un arrêté préfectoral de décembre 2024 a tout de même imposé à BASF la mise en place de systèmes de traitement pour réduire ces rejets.
Une amende qui ne vise pas les PFAS#
En octobre 2025, la presse locale annonce qu'Euroapi risque une amende. La lecture rapide laisse croire à une sanction PFAS. Elle n'en est pas une. L'arrêté préfectoral du 6 octobre 2025 prévoit, selon ICI Normandie, une amende journalière de 1 000 euros à compter du 1er avril 2026 si les dépassements persistent. Mais ces dépassements concernent les nitrates et les matières en suspension, pas les PFAS ni le TFA, qui restent hors de tout cadre contraignant. Une mise en demeure avait précédé, en juillet 2024.
Le décompte lui-même est flou. Un chiffre global de 182 dépassements a circulé. Le détail publié par ICI Normandie fait état de 97 cas pour les nitrates et 34 pour les matières en suspension, soit 131 cas documentés. L'écart de 51 avec le total n'est expliqué par aucune des sources consultées. De son côté, Euroapi met en avant près de 40 millions d'euros investis sur dix ans pour réduire l'impact environnemental global du site. Un chiffre à prendre pour ce qu'il est : une communication d'entreprise, non une mesure indépendante.
La leçon vaut d'être retenue. Sur ce site, la seule pollution assortie d'une sanction est celle qui dispose déjà d'une base légale. Les PFAS, eux, restent impunis faute de seuil. La loi PFAS de février 2025 a commencé à combler ce retard, sans encore atteindre les rejets industriels aqueux.
De Salindres à Pierre-Bénite, une carte nationale#
Le classement ne s'arrête pas à dix. Générations Futures a porté à treize le nombre de sites qualifiés de « gros émetteurs », selon Environnement Magazine. Aux dix premiers s'ajoutent Sarrel PNA à Marolles-les-Braults, la raffinerie TotalEnergies de Gonfreville-l'Orcher, également en Seine-Maritime, et deux autres sites non identifiés nommément dans les sources publiques. Là encore, pour Gonfreville, aucune valeur chiffrée distincte n'est disponible : le site est cité, jamais quantifié.
Plus au sud, la plateforme d'Oullins-Pierre-Bénite, cinquième du classement avec 562,5 g/jour pour Arkema, concentre l'autre grand contentieux français. Daikin Chemical France y produit des fluoroélastomères, des PFAS destinés à l'automobile, à l'aérospatial et à la microélectronique, depuis 2003. Selon Décideurs Juridiques, 192 riverains, dont 25 mineurs, ont assigné Arkema et Daikin devant le tribunal judiciaire de Lyon, réclamant 190 000 euros par personne, soit environ 36,5 millions d'euros. Le même dossier a valu aux deux industriels d'être épinglés par quatre rapporteurs des Nations Unies au printemps 2026.
Un site normand qui déclare une pollution qu'il ne produit pas, une raffinerie citée sans chiffre, une plateforme lyonnaise devant les juges : la carte des PFAS français se dessine par fragments. Aucun de ces dossiers n'est relié aux autres dans le débat public. Le seul document qui les rassemble reste ce classement d'avril 2025, généraliste, sans angle. Reste une question que les chiffres ne tranchent pas : combien de temps un système de mesure peut-il désigner un premier pollueur qui jure ne rien émettre, avant que la réglementation ne rattrape la réalité des effluents ?
Sources#
- Vert.eco, BASF, Solvay, Arkema, TotalEnergies : les dix usines qui émettent le plus de PFAS en France
- Vert.eco, Près de Rouen, ils vivent à côté de l'usine BASF championne de France des rejets massifs de polluants éternels
- Euroapi, Mise au point concernant le site de Saint-Aubin-les-Elbeuf
- Environnement Magazine, PFAS : Générations Futures porte à 13 le nombre de gros émetteurs
- ICI Normandie, Saint-Aubin-les-Elbeuf : l'usine Euroapi menacée d'amende
- Décideurs Juridiques, PFAS : près de 200 riverains de la vallée de la chimie assignent Arkema et Daikin en justice
- La Gazette France, Saint-Aubin-les-Elbeuf : l'usine Euroapi près de Rouen menacée d'amende





