Plus de 3,2 millions d'analyses de PFAS dans l'eau sont consultables en ligne par n'importe qui. Le chiffre est celui de juillet 2026, communiqué par le ministère de la Transition écologique. Il désigne le contenu de l'outil cartographique mis en ligne par les pouvoirs publics pour suivre ces polluants dits éternels dans les eaux françaises. La carte ne découvre rien. Elle rend visible, point de prélèvement par point de prélèvement, ce que l'administration mesurait déjà sans le publier de façon accessible. C'est la différence, et elle compte.
L'outil s'appuie sur cinq sources de données. Selon le ministère, la base NAIADES fournit 52,3 % des analyses, ADES 21,9 %, GIDAF 13,1 %, SISE-Eaux 11,4 %, et la campagne exploratoire de l'Anses menée entre 2023 et 2025 le reste, soit 1,3 %. Les données remontent à 2016, année d'application de l'arrêté de surveillance du 7 août 2015. Elles sont actualisées une fois par mois. Rien de spectaculaire dans ce fonctionnement, sinon qu'il existe désormais et qu'il est ouvert.
Une base qui a doublé en un an#
À son lancement, le 31 juillet 2025, la carte contenait 2,3 millions d'analyses. En décembre 2025, selon UFC-Que Choisir, elle en regroupait 2,7 millions. Juillet 2026 : plus de 3,2 millions. La progression tient à l'agrégation continue de campagnes existantes, pas à une soudaine explosion de la contamination. Ce que l'outil documente, ce n'est pas une dégradation, c'est un rattrapage de transparence sur un stock de mesures déjà produites.
L'obligation de contrôler les vingt PFAS réglementés dans l'eau potable est entrée en vigueur le 1er janvier 2026. La montée en charge de la base devrait donc se poursuivre, mécaniquement, à mesure que les collectivités transmettent leurs résultats.
Le cas Meuse-Ardennes, connu avant la carte#
Le point noir que tout le monde cite, c'est le secteur Meuse-Ardennes. Et c'est précisément là que l'outil est mal lu. La carte n'a pas révélé cette contamination. L'Agence régionale de santé Grand Est avait déjà placé seize communes sous restriction de consommation d'eau potable, douze dans les Ardennes et quatre dans la Meuse, dès l'été 2025. La préfecture de la Meuse avait pris un arrêté le 3 juillet 2025, effectif le 5 juillet, pour quatre communes nommées. Tout cela est antérieur, ou concomitant, au lancement de l'outil le 31 juillet 2025.
La cause probable de cette pollution, selon la préfecture de la Meuse, serait l'épandage de boues de papeterie près des captages. Le conditionnel est de mise : rien n'est officiellement tranché. J'ai déjà creusé un cas voisin dans le dossier PFAS à Villy, dans les Ardennes, où la contamination de l'eau potable avait suivi le même type de circuit industriel.
Sur le terrain, une valeur revient : 4,1 microgrammes par litre relevés à Juvigny-sur-Loison, dans la Meuse. Selon les données SISE-Eaux compilées par le site spécialisé Selectra, ce prélèvement du 9 mars 2026 correspond à environ 41 fois le seuil réglementaire. Je précise la date parce que cette valeur fluctue d'un prélèvement à l'autre, et qu'un chiffre sec sans sa date ne veut rien dire. Officiellement, l'eau y est impropre à la consommation. En réalité, ce hotspot était géré par arrêtés bien avant qu'un citoyen puisse le voir sur une carte.
Des seuils français très au-dessus des voisins#
Le seuil réglementaire, justement. La directive européenne sur l'eau destinée à la consommation humaine fixe deux limites : 0,50 microgramme par litre pour le total des PFAS, et 0,10 microgramme par litre pour la somme des vingt PFAS surveillés. Ces valeurs paraissent strictes. Elles le sont beaucoup moins vues d'ailleurs.
Les données publiques, elles, racontent autre chose. Selon UFC-Que Choisir, la Suède applique un seuil de 0,004 microgramme par litre, le Danemark 0,002. Soit, respectivement, vingt-cinq et cinquante fois plus exigeant que la France. Une eau parfaitement conforme à Paris serait donc largement hors limites à Copenhague. La carte française affiche des points au vert qui, ailleurs en Europe, déclencheraient une alerte.
L'association critique d'ailleurs l'outil lui-même : manque de clarté, absence d'explications pédagogiques, nécessité d'additionner à la main les concentrations pour savoir si l'on dépasse le seuil global. Générations Futures, de son côté, a salué la mise en ligne tout en réclamant un code couleur, faute duquel il faut ouvrir chaque point un par un. J'ai testé. Une soirée à cliquer commune après commune pour reconstituer un tableau que l'administration détient déjà tout fait : la transparence existe, l'ergonomie beaucoup moins.
Les trous de la carte#
Reste ce que la carte ne montre pas, et c'est là que le bât blesse. Selon le média environnemental Vert, 2,7 millions de Français vivent dans des zones où les données sont incomplètes. En Occitanie, 67 % des réseaux ne seraient pas renseignés. En Martinique et à Mayotte, aucune analyse n'aurait été publiée. Le site Selectra, à partir des mêmes bases, estimait au 24 avril 2026 que 9 669 réseaux étaient publiés sur environ 23 400 recensés, soit à peine plus de 41 % de couverture.
Autrement dit, une carte de la contamination qui ignore près de six réseaux sur dix ne dit pas où il n'y a pas de PFAS. Elle dit où l'on a regardé. Le nombre de réseaux officiellement non conformes suit la même logique mouvante : quinze au 1er juin 2026 selon Vert, un chiffre qui varie selon la source et la date d'extraction. Là encore, sans date ni source, une valeur brute induit en erreur.
Pour comprendre comment ces seuils s'appliquent au robinet, le détail des normes de qualité de l'eau potable en France et le suivi spécifique du TFA dans l'eau potable éclairent ce que la carte, seule, ne raconte pas.
Un outil public qui met sous les yeux de chacun des données jusque-là dispersées, c'est un progrès démocratique réel. Mais une transparence qui laisse la moitié du territoire en zone grise, et qui affiche comme conforme une eau qui ne le serait pas chez nos voisins, transparence de quoi, au juste ?
Sources#
- PFAS : surveillance de l'état des eaux en France, ministère de la Transition écologique
- Protéger les Français contre les risques liés aux PFAS, communiqué ministère
- PFAS : restrictions de consommation d'eau dans les Ardennes et la Meuse, ARS Grand Est
- Restriction de la consommation d'eau potable pour quatre communes de la Meuse, préfecture de la Meuse
- PFAS dans l'eau du robinet : comment lire la carte des polluants éternels, UFC-Que Choisir
- PFAS : données de consommation et analyses, Selectra





