Le 9 octobre 2026, le chlorpyrifos bascule officiellement dans la liste des polluants organiques persistants à éliminer à l'échelle mondiale. L'inscription à l'annexe A de la Convention de Stockholm, actée par la COP-12 en mai 2025, entre en vigueur un an après sa communication formelle aux Parties. Sur le papier, c'est l'aboutissement de presque quinze ans de procédure. Dans les faits, les Parties ont accordé 22 exemptions là où le comité d'experts en recommandait 7. Voilà tout le problème.
Une interdiction mondiale, vraiment ?#
C'est la question que je me pose depuis que j'ai épluché le dossier. La réponse honnête : oui et non.
Oui, parce que le chlorpyrifos rejoint l'annexe A de la Convention de Stockholm, celle qui vise l'élimination pure et simple. La décision a été prise lors de la COP-12, du 28 avril au 9 mai 2025 à Genève, et son entrée en vigueur est fixée au 9 octobre 2026. À partir de cette date, les Parties signataires s'engagent à interdire la production et l'usage de ce pesticide. C'est un cadre contraignant, pas une déclaration d'intention.
Non, parce que les Parties ont triplé le nombre d'exemptions. Le comité d'examen, le POPRC, avait recommandé 7 usages dérogatoires : protection de certaines cultures (riz, agrumes, arachides, canne à sucre, lutte anti-criquets), traitement des tiques sur les bovins, préservation du bois. Les Parties en ont accordé 22, sans nouvelle évaluation des experts. Ces dérogations courent cinq ans après l'entrée en vigueur, soit jusqu'en octobre 2031.
Vingt-deux exemptions au lieu de sept, validées sans repasser par les scientifiques. Quand on connaît la mécanique de ces conventions, ce n'est pas un détail de procédure. C'est la différence entre une interdiction et une interdiction de façade.
Le POPRC recommande, la COP décide#
Il faut comprendre qui tranche quoi, sinon on ne saisit pas l'enjeu. Le POPRC (Persistent Organic Pollutants Review Committee) est l'organe scientifique de la Convention. Il examine chaque substance candidate en trois étapes : screening au regard de l'annexe D, profil de risque (annexe E), puis évaluation de gestion (annexe F). Au bout du processus, il formule une recommandation. Mais la décision finale revient à la COP, l'assemblée des Parties.
Le chlorpyrifos a suivi ce chemin sur plusieurs années. À POPRC-17, en janvier 2022, le comité a acté que la substance remplissait les critères de l'annexe D. À POPRC-18, en septembre 2022, la décision a été reportée faute de consensus sur le transport à longue distance de la molécule. Il a fallu attendre POPRC-19, en octobre 2023, pour que le profil de risque soit adopté et que le comité recommande l'inscription à l'annexe A.
Entre la recommandation des experts et le vote des Parties, l'écart s'est creusé. Le POPRC disait 7 exemptions, la COP-12 a écrit 22. C'est exactement le genre de glissement que je vois se répéter sur les dossiers de pesticides : la science pose une borne, le politique la déplace au nom de l'urgence agricole.
Et POPRC-22 dans tout ça ?#
Petite mise au point, parce que la confusion circule. La prochaine réunion du comité, POPRC-22, se tient du 21 au 25 septembre 2026 à Rome, au siège de la FAO, en back-to-back avec le comité d'examen de la Convention de Rotterdam (CRC-22, du 15 au 18 septembre). Mais le chlorpyrifos n'y est PAS à l'ordre du jour. Son sort est scellé depuis la COP-12.
POPRC-22 va travailler sur d'autres substances : les dibenzo-p-dioxines et dibenzofuranes polybromés (PBDD/Fs et PBCDD/Fs), dont le profil de risque avait été renvoyé depuis POPRC-21, et l'examen des modalités de révision pour les paraffines chlorées à chaîne moyenne (MCCPs). Le chlorpyrifos a quitté le bureau des experts. Il est désormais dans les mains des États.
Un poison nerveux qu'on connaît depuis 1965#
Le chlorpyrifos n'est pas un nouveau venu. Il a été enregistré pour la première fois aux États-Unis en 1965, développé par Dow Chemical (devenu Corteva). Pendant des décennies, il a figuré parmi les insecticides organophosphorés les plus vendus au monde.
Son mécanisme est documenté. Une fois métabolisé en chlorpyrifos-oxon, il inhibe l'acétylcholinestérase, l'enzyme qui régule la transmission nerveuse. Résultat : l'acétylcholine s'accumule, les nerfs surstimulent, le système nerveux déraille. Chez l'insecte, c'est l'effet recherché. Chez l'humain exposé, c'est le problème.
L'OMS le classe en classe II, « modérément dangereux », mais cette classification date de 1999 et repose sur la toxicité aiguë. Elle n'intègre pas la neurotoxicité du développement, qui est précisément ce qui inquiète les chercheurs aujourd'hui. L'EFSA, l'Autorité européenne de sécurité des aliments, a tranché autrement : en 2020, elle a conclu qu'aucun niveau d'exposition ne pouvait être considéré comme sûr. Deux lectures, deux époques, et un écart qui en dit long sur le retard réglementaire.
Sur le terrain de la santé, les données de perturbateurs endocriniens et de neurotoxicité s'empilent depuis des années. Je ne vais pas surjouer la dramatisation, mais quand une agence sanitaire écrit noir sur blanc qu'il n'existe pas de seuil sûr, on a dépassé le stade du soupçon.
L'Europe avait pris de l'avance#
Pour une fois, l'Union européenne n'a pas attendu la décision mondiale. Le chlorpyrifos y est interdit depuis une décision du 6 décembre 2019, entrée en vigueur le 31 janvier 2020, avec un sursis de trois mois pour écouler les stocks. La France était allée plus loin et plus tôt : une interdiction partielle dès 2016 pour la plupart des cultures, avec une exception résiduelle pour l'enrobage des semences d'épinard.
Cela veut dire que l'entrée en vigueur d'octobre 2026 ne change rien pour les consommateurs européens. Le pesticide a déjà disparu des champs du continent. L'enjeu se situe ailleurs : dans les pays qui l'utilisent encore massivement. Le chlorpyrifos est aujourd'hui interdit dans au moins 44 pays selon PAN (Pesticide Action Network), mais l'Inde, par exemple, l'autorise toujours sur une longue liste de cultures (riz, canne à sucre, coton, arachide, agrumes, pomme).
C'est là que les 22 exemptions prennent tout leur sens. Elles offrent une rampe de sortie de cinq ans aux pays gros consommateurs. Question ouverte, et je n'ai pas la réponse : ces dérogations seront-elles abandonnées en 2031, ou prolongées comme on l'a vu pour d'autres substances ? L'histoire des conventions environnementales penche rarement du bon côté.
Le chlorpyrifos n'était pas seul à la COP-12#
La COP-12 n'a pas inscrit que le chlorpyrifos. Deux autres familles de substances ont rejoint l'annexe A le même mois.
Les acides perfluorocarboxyliques à longue chaîne (LC-PFCAs), leurs sels et composés associés, qui appartiennent à la grande famille des PFAS, ces polluants éternels dont on parle de plus en plus. Et les paraffines chlorées à chaîne moyenne (MCCPs), inscrites avec une révision prévue à la COP-14.
Trois dossiers d'un coup, sous le thème retenu pour cette édition : « Make visible the invisible », rendre visible l'invisible, autrement dit la gestion saine des produits chimiques et des déchets. La prochaine étape diplomatique sera la COP-13, prévue au Panama en 2027 pour les trois conventions (Bâle, Rotterdam, Stockholm).
Ce que pèse vraiment le 9 octobre#
Je vais être directe. L'inscription du chlorpyrifos à la Convention de Stockholm est une bonne nouvelle, et il faut le dire sans réserve : un organophosphoré neurotoxique sort enfin du commerce mondial légal. Pour les pays qui n'avaient aucune réglementation, c'est un cadre contraignant qui s'impose.
Mais 22 exemptions au lieu de 7, accordées sans contre-expertise, avec une fenêtre de cinq ans, ça ressemble à un compromis arraché entre la santé publique et les rendements agricoles. Le POPRC avait posé une limite scientifique. Les Parties l'ont triplée en assemblée. On célèbre une interdiction mondiale tout en y perçant 22 trous. La question des contrôles sur l'usage agricole des substances réglementées montre, en France, à quel point l'écart entre le texte et le terrain peut rester béant.
Le 9 octobre 2026 marque donc un seuil réel, pas une victoire totale. La vraie échéance, c'est octobre 2031, quand les exemptions devront tomber. D'ici là, je surveillerai surtout une chose : combien de Parties demanderont à les prolonger.
Sources#
- COP-12, substances ajoutées à l'annexe A - pops.int
- Entrée en vigueur le 9 octobre 2026 et exemptions de cinq ans - COLEAD
- 22 exemptions contre 7 recommandées, 44 pays déjà interdits - PAN North America
- Détail des exemptions et rôle de l'Inde - Down To Earth
- Contexte historique, mécanisme et interdictions - Wikipedia
- Interdiction dans l'Union européenne (janvier 2020) - Novethic





