Aucune des 23 cibles du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal n'est sur la trajectoire prévue. Le constat tombe des rapports nationaux soumis par les Parties avant la COP17. Et c'est précisément avec ce diagnostic en main que se réunit, du 27 juillet au 1er août 2026, la 28e session de l'organe scientifique de la Convention sur la diversité biologique, au siège de l'UNEP à Nairobi.
Son nom complet : SBSTTA, l'Organe subsidiaire chargé de fournir des avis scientifiques, techniques et technologiques. Un acronyme imprononçable pour une réunion que personne ne couvrira en une du 20 heures. Pourtant, ce qui se joue à Nairobi fin juillet conditionne en partie ce que les ministres signeront, ou pas, à Erevan en octobre.
Un organe qui recommande, et c'est tout#
Commençons par ce que SBSTTA ne peut pas faire, parce que c'est là que se loge le malentendu. Cet organe ne prend aucune décision. L'article 25 de la Convention le définit comme le seul organe subsidiaire mentionné dans le texte fondateur, chargé de formuler des recommandations à destination de la Conférence des Parties et d'évaluer l'état de la biodiversité. Il prépare, il documente, il alerte. La signature, elle, reste à la COP.
Concrètement, ça veut dire que les scientifiques réunis à Nairobi vont passer une semaine à dégrossir des dossiers techniques que les délégations politiques n'auront plus qu'à valider, amender ou enterrer trois mois plus tard. La répartition des rôles a sa logique : on ne négocie pas un indicateur de suivi de la faune sauvage à coups de rapports de force diplomatiques. Mais elle a aussi son angle mort. Quand la science a fini de parler, il faut encore que le politique écoute.
L'agenda provisoire de SBSTTA-28 donne le ton. Sept dossiers principaux, et le premier est le plus brutal : l'examen mondial des progrès d'implémentation du Cadre Kunming-Montréal. Autrement dit, le bilan d'étape avant le grand examen collectif que constituera la COP17, premier passage en revue mondial de la mise en œuvre du cadre depuis son adoption.
Le cadre de suivi, ce trou béant#
S'il y a un sujet où SBSTTA va devoir faire son travail de fourmi, c'est celui des indicateurs. Le Cadre Kunming-Montréal, adopté le 19 décembre 2022 à Montréal lors de la COP15 par les 196 Parties à la Convention, repose sur 4 objectifs à long terme pour 2050 et 23 cibles pour 2030. Très bien sur le papier. Sauf qu'on ne mesure pas ce qu'on ne sait pas compter.
Une étude publiée dans Nature Ecology & Evolution a chiffré le problème : entre 23 et 56 éléments du cadre, soit 12 à 29 %, n'ont aucun indicateur permettant de mesurer le succès. Plus de la moitié des cibles manquent d'indicateurs opérationnels partagés. Sur les espèces envahissantes (cible 6), aucun pays n'avait fourni d'indicateur de suivi consolidé à fin 2025.
C'est exactement le genre de lacune que SBSTTA-28 doit combler, en travaillant sur les indicateurs phares, leurs composantes et la mise à jour des métadonnées. Un travail aride, invisible, et pourtant déterminant. Sans thermomètre commun, chaque pays mesure sa propre fièvre avec sa propre échelle. Et l'addition mondiale ne veut plus rien dire.
Je garde une réserve, là-dessus. Régler la question des indicateurs ne dit rien de la volonté de les renseigner. On peut construire le plus beau tableau de bord du monde : si les rapports nationaux n'arrivent pas, il reste vide. Pour mémoire, à la COP16 de 2024, seuls 44 pays sur 196 avaient soumis de nouveaux plans nationaux biodiversité.
La biologie synthétique entre dans le dur#
Le dossier le plus inattendu de cette session, c'est la biologie synthétique. Le sujet traîne dans les couloirs de la Convention depuis des années, mais il arrive ici à un point de bascule. Un groupe d'experts techniques ad hoc s'est réuni en présentiel du 19 au 22 mai 2026 pour finaliser ses travaux. L'examen par les pairs s'est clos le 26 janvier 2026, avec 29 soumissions venues de 19 pays et 10 organisations.
Le résultat, un plan d'action thématique consigné dans le document CBD/SBSTTA/28/4/Add.1, sera présenté à Nairobi. De quoi parle-t-on ? D'organismes modifiés ou conçus par des outils de biologie de pointe, des forçages génétiques aux micro-organismes synthétiques, et de leur impact possible sur la diversité du vivant. Un terrain où la réglementation court toujours derrière la technique.
Difficile, à ce stade, de dire quelle forme prendra ce plan d'action une fois passé entre les mains des Parties. Le texte précis du document final n'est pas encore public, et je me garderai d'en deviner le contenu. Ce qui est sûr, c'est que la question ne se réglera pas à Nairobi : SBSTTA recommandera, la COP17 tranchera.
Quand l'économie rejoint la biologie#
Autre dossier au menu : les résultats de l'évaluation de l'IPBES sur les entreprises et la biodiversité, publiée le 9 février 2026 et approuvée par 150 gouvernements lors de l'IPBES-12. Le chiffre qui devrait clouer le bec aux sceptiques : plus de 50 % du PIB mondial dépend de la nature. Le même rapport documente une érosion du capital naturel de près de 40 % en trente ans, pendant que le capital produit par l'homme doublait par habitant.
J'ai déjà décortiqué ce rapport IPBES 2026 sur les entreprises et la biodiversité ailleurs, et il continue de me sidérer. On détruit le socle sur lequel repose la moitié de l'économie mondiale, et on appelle ça de la croissance. Préparé par 79 experts internationaux sur trois ans, ce travail atterrit maintenant sur la table de SBSTTA, qui devra décider de ce qu'on en fait au niveau de la Convention.
Le reste de l'agenda complète le tableau sans le bouleverser : gestion durable de la faune sauvage avec un guide mondial des meilleures pratiques, révision stratégique du programme de travail sur les aires protégées, descriptions des zones marines écologiquement ou biologiquement importantes (les EBSA) et leurs lignes directrices d'examen par les pairs. Du solide, du technique, du long terme.
Le décor financier qui plombe tout#
On ne peut pas parler de mise en œuvre sans parler d'argent, et là, le constat est rude. Le Cadre Kunming-Montréal vise 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d'ici 2030, dont 30 milliards de transferts du Nord vers le Sud. Le Fonds mondial pour le cadre de la biodiversité (GBFF), lui, en était à 386 millions de dollars engagés par 12 contributeurs souverains et régionaux en juin 2025, avec plus de 288 millions approuvés en projets, et 73,4 millions supplémentaires débloqués lors du 5e cycle de sélection en mars 2026.
Faites le rapport : quelques centaines de millions face à un objectif qui se compte en centaines de milliards. La présidence arménienne de la COP17 affiche un cap de 1 milliard de dollars sécurisés d'ici fin 2026. Reste à le tenir. En face, et c'est le chiffre que je trimballe d'un article à l'autre, 2 600 milliards de dollars de soutiens publics annuels vont directement à l'encontre des objectifs biodiversité, selon l'OCDE, sans aucune réforme structurelle de la cible 18 depuis 2022. Le déséquilibre est documenté dans mon enquête sur la finance de la nature : pour un dollar protégé, trente sont détruits.
Nairobi, puis Erevan#
SBSTTA-28 n'est que la première marche de l'été onusien à Nairobi. Du 4 au 12 août 2026, l'Organe subsidiaire chargé de la mise en œuvre (SBI-7) prend le relais dans la même ville. La science d'abord, la mise en œuvre ensuite, puis la décision à Erevan, capitale arménienne désignée pays hôte le 31 octobre 2024 lors de la COP16 de Cali, pour une COP17 prévue du 19 au 30 octobre 2026.
Ce calendrier en cascade, je le suis depuis le bilan brut de Kunming-Montréal en route vers la COP17, et il révèle une mécanique implacable : chaque session prépare la suivante, chaque rapport en appelle un autre, et la biodiversité, pendant ce temps, n'attend pas les procès-verbaux. Le même décalage entre l'agenda et la réalité se lit dans la Stratégie nationale biodiversité 2030 française, ou dans le sort du traité BBNJ sur la haute mer.
Alors faut-il regarder du côté de Nairobi cet été ? Oui, mais sans illusion sur ce qui s'y joue. SBSTTA-28 ne sauvera aucune espèce. Il produira des avis, des documents, des recommandations. Le travail invisible sans lequel rien de visible ne peut advenir. La vraie question n'est pas de savoir si la science fera son travail à Nairobi. Elle le fera. C'est de savoir si quiconque, à Erevan, aura le courage de la suivre.
Sources#
- NBSAP Accelerator Partnership - SBSTTA-28
- CBD - SBSTTA preparation
- CBD - Synthetic biology thematic action plan
- IUCN - IPBES Business and Biodiversity report
- GEF - Global Biodiversity Framework Fund
- Nature Ecology & Evolution - Monitoring framework gaps
- CBD - Kunming-Montreal GBF final text
- actualites-news-environnement - Bilan COP17 Kunming-Montréal
- UN Armenia - COP17 CBD





