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COP17 biodiversité Erevan : bilan brut de Kunming-Montréal

COP17 biodiversité Erevan : bilan brut de Kunming-Montréal

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Du 19 au 30 octobre 2026, la 17e Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (CDB) se tient à Erevan, en Arménie. Les 196 parties à la convention vont conduire le premier examen global de la mise en œuvre du cadre de Kunming-Montréal, adopté à la COP15 de Montréal en décembre 2022. Quatre ans plus tard, les rapports nationaux remis avant la conférence dessinent un constat froid : sur les 23 cibles à horizon 2030, aucune ne tient son calendrier de progression. L'Arménie l'a appelée "Taking action for nature". Le slogan est plus une exhortation qu'un état des lieux.

L'Arménie sur le devant de la scène, par défaut#

Le choix d'Erevan résulte d'un compromis politique. La Turquie devait initialement accueillir la COP31 climat et la COP17 CDB, avant un arbitrage de bloc qui a redistribué les hôtes. La candidature arménienne, portée depuis 2024, a été confirmée par décision de la COP16 à Cali en novembre 2024.

Le pays est petit (28 000 km²), à forte biodiversité régionale (plus de 17 000 espèces dont 380 endémiques), et politiquement encadré par sa frontière fermée avec l'Azerbaïdjan. L'organisation de la COP, prévue dans le centre des congrès de Karen Demirchyan, mobilise selon le gouvernement environ 7 000 participants attendus. La présidence sera assurée par le ministre arménien de l'Environnement Hakob Simidian, qui a placé son mandat sous le signe d'un "examen lucide" du cadre KMGBF.

Le logo officiel, dévoilé en juillet 2025 par le Secrétariat de la CDB, représente Polyommatus eriwanensis, un papillon bleu endémique de l'Arménie. La Secrétaire exécutive Astrid Schomaker l'a présenté comme "une belle vision : montrer que la transformation est possible". Le visuel intègre les 23 icônes des cibles de Kunming-Montréal. Côté symbolique, c'est soigné. Côté chiffres, le résultat à mi-parcours est moins photogénique.

23 cibles, 0 sur la trajectoire 1,5°C de la biodiversité#

Le cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité (KMGBF) comporte 4 grands objectifs et 23 cibles opérationnelles. Adopté en décembre 2022, il fixe notamment :

  • Cible 3 : protéger 30 % des terres et 30 % des mers d'ici 2030 ("30 by 30").
  • Cible 7 : réduire de moitié les pertes de nutriments et les pesticides toxiques.
  • Cible 18 : éliminer ou réformer 500 milliards de dollars de subventions néfastes à la biodiversité.
  • Cible 19 : mobiliser au moins 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d'ici 2030, dont 30 milliards de transferts Nord-Sud.

Selon les rapports nationaux remis avant la COP17, environ 17,6 % des terres émergées et 8,4 % des aires marines sont sous statut de protection (chiffre Protected Planet octobre 2025). Pour atteindre le 30 by 30, il faudrait protéger 1,2 million de km² par an, soit 5 fois le rythme constaté. Le financement reste le maillon le plus faible : le Global Biodiversity Framework Fund (GBFF) du FEM, créé en 2023, n'a sécurisé que 489 millions de dollars en septembre 2025, loin des 30 milliards annuels promis pour les transferts Nord-Sud.

Côté subventions néfastes, l'OCDE chiffrait en 2024 à 2 600 milliards de dollars annuels les soutiens publics directement contraires à la cible 18. Aucune réforme structurelle n'est intervenue depuis 2022. Les pêches subventionnées, l'agriculture conventionnelle européenne (PAC) et les combustibles fossiles restent les trois plus gros postes.

Crédits biodiversité : le marché que tout le monde regarde et personne ne signe#

Le sujet le plus chaud d'Erevan sera probablement la finance, et au premier rang les crédits biodiversité. Le mécanisme, théorisé depuis la COP15 et porté par la coalition IAPB (International Advisory Panel on Biodiversity Credits) co-lancée par la France et le Royaume-Uni en 2023, vise à reproduire le modèle des crédits carbone : un acteur économique paie pour la préservation ou la restauration d'écosystèmes, et reçoit un crédit échangeable.

L'idée fait débat. Les ONG environnementales (WWF, BirdLife, Conservation International) reconnaissent le besoin de financement privé, mais alertent sur le risque de greenwashing si le cadre méthodologique reste flou. Le WWF a publié en mars 2026 un papier de position recommandant le découpage de crédits "carbone-biodiversité" (qui peuvent venir en complément de la finance climat) et le rejet de tout mécanisme de compensation pour les pertes de biodiversité ("no offsetting").

Selon les données d'Ecosystem Marketplace, le marché volontaire des crédits biodiversité représentait 8 millions de dollars en 2023 et environ 24 millions en 2024. Loin des dizaines de milliards évoqués par les promoteurs. La COP17 doit clarifier les méthodologies, les principes d'intégrité et le rôle des peuples autochtones. Sur ce dernier point, les organisations indigènes du Caucase et d'Amérique latine se sont coordonnées en amont pour exiger un veto sur tout projet sur leurs territoires sans consentement libre, préalable et éclairé (CLIP). Voir le décryptage Crédits du vivant : WWF entre carbone et biodiversité pour les agriculteurs.

Espèces invasives, océans, sols : les trois fronts secondaires#

Au-delà du financement, trois dossiers thématiques structurent l'ordre du jour.

  • Espèces exotiques envahissantes (cible 6). L'IPBES a publié en septembre 2023 son rapport thématique chiffrant le coût des EEE à 423 milliards de dollars par an. La cible KMGBF prévoit une réduction de moitié des taux d'introduction d'ici 2030. Aucun pays n'a fourni d'indicateur de suivi consolidé à fin 2025. La COP17 doit acter un système de reporting harmonisé, ce qui fait grincer les délégations agricoles qui craignent un alourdissement du cadre.

  • Haute mer et biodiversité marine. L'accord BBNJ (Biodiversité au-delà des juridictions nationales), adopté en juin 2023, doit être ratifié par 60 États pour entrer en vigueur. À mai 2026, 39 ratifications étaient comptées. La COP17 sera un point de pression diplomatique pour accélérer. Détail dans BBNJ : le traité haute mer en attente d'application.

  • Biodiversité des sols. Longtemps oubliée, elle apparaît dans plusieurs cibles (sols agricoles, dégradation des terres). La FAO a remis en avril 2026 un rapport alarmant : 33 % des sols mondiaux sont dégradés. L'Arménie, qui souffre d'une érosion accélérée dans ses zones de montagne, en a fait un axe national. Voir Biodiversité des sols : vers, terre, microbiome menacé.

La position française : entre annonces de juin 2025 et trous dans la raquette#

Officiellement, la France soutient le 30 by 30, le BBNJ, et la mobilisation des crédits biodiversité. En réalité, plusieurs trous existent dans la raquette nationale. La Stratégie nationale biodiversité 2030 (SNB3) publiée en novembre 2023 n'a pas vu ses moyens budgétaires monter en charge dans les LFI 2025 et 2026. L'OFB a perdu 60 ETP entre 2023 et 2026 selon les chiffres syndicaux SNAPE. Et les aires marines protégées françaises affichent en majorité des plans de gestion absents ou périmés (rapport CNPN, mars 2026).

Sur la scène diplomatique, la délégation française à Erevan sera conduite par la ministre de la Transition écologique et la direction de l'Europe et de la mondialisation du MEAE. La position défendue : pousser un cadre commun sur les crédits biodiversité, soutenir la ratification du BBNJ, et obtenir une décision claire sur les financements Nord-Sud. Officiellement. Les contre-rapports d'ONG, eux, rappellent que la France subventionne encore l'azote agricole et soutient les exportations agroalimentaires à fort impact biodiversité.

Contactée par nos confrères du Monde Planète en mai 2026, la direction du MTE n'a pas répondu sur le calendrier de réforme des subventions agricoles incompatibles avec la cible 18. Les chiffres, eux, parlent : la PAC française mobilise environ 9,4 milliards d'euros par an, dont une part substantielle bénéficie à des pratiques que la convention CDB juge "néfastes à la biodiversité".

Ce qu'il faut surveiller à Erevan : 5 décisions à fort enjeu#

À Erevan, cinq décisions concentreront l'attention des observateurs.

  1. Adoption d'un cadre méthodologique sur les crédits biodiversité. Réussite si la COP fixe des principes contraignants (no offsetting, CLIP, addition par rapport à un baseline robuste). Échec si la décision reste générique.
  2. Mise en place d'un indicateur de suivi consolidé pour les 23 cibles. À ce jour, plus de la moitié des cibles n'ont pas d'indicateur opérationnel partagé.
  3. Doublement du GBFF. L'objectif annoncé par la présidence arménienne : passer de 489 millions à 1 milliard de dollars sécurisés d'ici fin 2026.
  4. Décision sur les espèces exotiques envahissantes. Reporting harmonisé + plans nationaux obligatoires.
  5. Mandat pour la COP18 (2028). Probablement en Inde ou en Indonésie. La rotation Asie-Asie pose une question géopolitique sur le poids des grands pays émergents dans le pilotage CDB.

Conclusion : une COP qui devra trancher entre symbole et structure#

L'Arménie a soigné l'image. Le papillon endémique, le slogan "Taking action for nature", le centre de congrès rénové. La COP17 peut être un moment de bascule réelle ou un nouveau document de bonnes intentions. Quatre ans après Kunming-Montréal, les chiffres officiels disent que les courbes n'ont pas tourné. Les rapports nationaux remis avant Erevan documentent un retard généralisé. Le défi des deux semaines : transformer un cadre théorique adopté en 2022 en programme de travail mesurable et financé. Les délégations qui parleront le moins fort ne seront pas forcément celles qui en sortiront avec le moins.

Sources#

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