Pour la première fois depuis l'entrée en vigueur de la Convention en 1975, un requin est passé en Annexe I de la CITES, le niveau de protection le plus strict qui existe. C'était à Samarcande, en Ouzbékistan, lors de la CoP20 CITES qui s'est tenue du 24 novembre au 5 décembre 2025. Réunis pour statuer sur le trafic d'espèces, les délégués de 185 Parties ont ajouté 77 espèces aux annexes de la Convention et adopté 353 décisions. Officiellement, un bilan de conservation. En réalité, une négociation commerciale sur ce qui peut, ou non, être vendu.
La rencontre marquait le 50e anniversaire de la Convention, sous un slogan choisi avec soin : « CITES at 50 in Samarkand: Bridging Nature and People ». Cinquante ans de régulation du commerce d'espèces sauvages, et un trafic mondial qui, lui, se compte toujours en dizaines de milliards de dollars. L'écart entre l'anniversaire et le terrain résume assez bien cette CoP20.
Un requin en Annexe I, et plus de 70 autres décisions marines#
Le fait le plus commenté à Samarcande concerne les requins et les raies. Selon la Wildlife Conservation Society et le centre UNEP-WCMC, plus de 70 espèces ont obtenu une meilleure protection. Le requin océanique et le requin-baleine basculent en Annexe I, celle qui interdit le commerce international, tout comme l'ensemble des raies manta et diable. Jamais un requin n'avait atteint ce niveau. Pour des animaux dont les ailerons alimentent un marché documenté depuis des décennies, la bascule n'est pas symbolique.
Ces requins vivent dans des eaux déjà sous pression. La surexploitation des stocks marins, que la FAO chiffrait à 37 % dans son rapport 2026, fragilise des populations que la CITES ne régule qu'au moment de la vente, pas de la capture. Une inscription en annexe ne remplit pas les océans. Elle rend seulement le commerce traçable, ou illégal.
La liste des ajouts va bien au-delà des requins. L'okapi, ce cousin de la girafe des forêts congolaises, entre pour la première fois en Annexe I. Les iguanes terrestres et marins des Galápagos aussi. S'y ajoutent deux espèces de geckos australiens, deux de paresseux et un singe d'Afrique centrale, tous menacés par le commerce d'animaux de compagnie. En Annexe II, on trouve un concombre de mer, le « golden sandfish » (Holothuria lessoni), dont l'UNEP-WCMC estime le déclin à environ 50 % sur les dernières décennies, quatre grenouilles d'eau européennes et l'arbuste guggul.
Le Kazakhstan, lui, repart avec une contrepartie. D'après les comptes rendus de l'IISD, le pays a obtenu un quota d'exportation d'environ 30 tonnes de corne de saïga, étalé sur trois ans jusqu'à la prochaine conférence, présenté comme une vente exceptionnelle. Sur la portée réelle de ces arbitrages, j'avoue rester prudente : une annexe se vote en séance plénière, elle s'applique ensuite dans les postes de douane, et l'écart entre les deux est le vrai sujet.
Un mot pour couper court à une confusion fréquente. Le pangolin, mammifère le plus braconné au monde, n'a pas été reclassé à Samarcande. Il figure déjà en Annexe I depuis la vraie CoP17 de Johannesburg, en 2016. À la CoP20, la Chine a simplement transmis des informations sur ses stocks, désormais analysées pour un rapport. Un suivi, pas une nouvelle protection.
Ce que la CoP20 a refusé#
Une conférence CITES se lit autant à ses refus qu'à ses inscriptions. La Namibie est arrivée à Samarcande avec trois propositions distinctes visant à rouvrir le commerce de stocks d'ivoire brut d'origine namibienne. Les trois ont été rejetées, au scrutin secret. Down To Earth, qui a suivi les votes, le confirme sans ambiguïté. Le marché de l'ivoire reste fermé, malgré une pression récurrente de plusieurs États d'Afrique australe.
Le Tadjikistan a fait mieux passer sa cause sur la hyène rayée : sa demande d'inscription en Annexe I a échoué, mais l'espèce entre en Annexe II avec un quota d'exportation commerciale fixé à zéro, adopté par consensus. Même logique de compromis pour la tarentule rose du Chili, d'abord recalée dans un lot de quinze espèces au scrutin secret, puis réintroduite seule et inscrite en Annexe II. Des propositions sur deux bois précieux africains, le doussié rouge et le padauk, ont pour leur part été rejetées, sans que le sens exact de ces textes soit toujours clair dans les comptes rendus.
Ce jeu de refus et de contreparties n'est pas propre à la CITES. En France, la loi de simplification a récemment fragilisé le régime des espèces protégées, preuve que le recul peut aussi venir du droit interne, loin des projecteurs d'une conférence internationale.
Derrière les annexes, un trafic qui ne faiblit pas#
Voilà pour Samarcande. Reste la question qui fâche : ces annexes changent-elles quelque chose au trafic ? Les chiffres, eux, racontent une histoire têtue. L'ONUDC estime le commerce illégal d'espèces sauvages à environ 20 milliards de dollars par an. Un rapport de l'IPBES publié en 2022 avançait, avec un périmètre différent, une fourchette de 69 à 199 milliards. Deux méthodes, deux ordres de grandeur, un même constat : le marché noir prospère.
La France n'est pas un simple spectateur. Un rapport d'information du Sénat, publié en septembre 2025 et que j'ai épluché, recense plus de 98 000 spécimens saisis par les douanes en 2024, dont 560 constatations relevant directement de la CITES. Le même document décrit un flux de viande de brousse préoccupant : 3 051 infractions constatées, près de 22,8 tonnes de produits carnés saisis, et un volume estimé à 475,5 tonnes transitant chaque année par l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, en hausse de 74 % entre 2009 et 2024.
Le numérique déplace une partie du problème. Selon le WWF France, la coalition internationale contre le trafic en ligne a bloqué 24,1 millions d'annonces suspectes depuis 2018. Un chiffre qui impressionne, jusqu'à ce qu'on le rapporte à la persistance de la demande. Plus de 40 000 espèces sont aujourd'hui réglementées par la CITES, un périmètre qui gonfle à chaque conférence, sans que les saisies ne baissent.
Cette dynamique en rejoint une autre, plus large : le déclin des populations animales que documente le Living Planet Report du WWF, et l'érosion des espèces menacées que suit la Liste rouge de l'UICN. Une espèce inscrite à la CITES est déjà, souvent, une espèce en difficulté. La régulation commerciale arrive rarement en avance.
La CoP20 a aussi tranché des questions marines qui recoupent d'autres enceintes, comme la Commission baleinière internationale réunie à Hobart en 2026. Preuve qu'aucune convention ne protège seule un océan.
La prochaine conférence, la CoP21, se tiendra au Panama en 2028. D'ici là, 353 décisions devront descendre des salles de Samarcande jusqu'aux ports, aux aéroports et aux plateformes de vente. Cinquante ans après sa naissance, la CITES sait parfaitement inscrire une espèce sur une liste. La vraie question reste la même : qui, ensuite, contrôle vraiment le commerce ?





