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IWC70 Hobart 2026 : un moratoire qui fuit de partout

IWC70 Hobart 2026 : un moratoire qui fuit de partout

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Plus de 45 000 baleines tuées depuis 1986, alors même qu'un moratoire mondial interdit la chasse commerciale. Le chiffre vient de l'EIA International, qui l'attribue à trois pays seulement : l'Islande, le Japon et la Norvège. C'est le bilan que la Commission baleinière internationale (CBI) emportera dans ses valises fin septembre 2026, direction Hobart, en Tasmanie.

La 70e réunion de la CBI se tiendra du 28 septembre au 3 octobre 2026, au Grand Chancellor Hotel. Une réunion biennale comme les autres, sauf qu'elle se déroule en Australie, l'un des pays les plus offensifs sur la protection des cétacés. Et qu'elle arrive à un moment où l'interdiction censée protéger les grandes baleines ressemble surtout à une passoire.

1982 : une victoire qui n'a jamais été totale#

Pour comprendre l'enjeu de Hobart, il faut remonter au 23 juillet 1982. Ce jour-là, la CBI adopte le moratoire sur la chasse commerciale, par 25 voix pour, 7 contre et 5 abstentions. L'interdiction entre en vigueur à partir de la saison 1985/1986. Sur le papier, c'est l'acte fondateur de la conservation moderne des baleines.

Sauf que la mécanique de la CBI laisse des portes ouvertes. L'organisation, fondée le 2 décembre 1946 à Washington autour de la Convention internationale pour la réglementation de la chasse à la baleine, repose sur un principe : un pays peut déposer une objection formelle à une décision et s'y soustraire légalement. Quatre États l'ont fait dès 1982 : le Japon, la Norvège, le Pérou et l'Union soviétique.

Le Japon et le Pérou ont depuis retiré leur objection. La Norvège, elle, ne l'a jamais fait. Résultat : Oslo n'est tout simplement pas liée par le moratoire et a repris officiellement la chasse commerciale en 1994. L'Islande a choisi une autre voie : elle a quitté la CBI en 1992, puis y est revenue en 2002 en émettant une réserve au moratoire. Trois pays, trois failles juridiques différentes. Le texte interdit, la pratique continue.

Le Japon claque la porte, la chasse repart#

L'épisode le plus brutal date de 2018. Le 26 décembre, le Japon annonce son retrait de la CBI. Il devient effectif le 30 juin 2019, et dès le 1er juillet, les navires japonais reprennent la chasse commerciale dans les eaux nationales. Tokyo justifie sa sortie par le refus de la Commission de revoir le moratoire comme promis avant 1990, et par l'adoption de la Déclaration de Florianópolis, ce texte voté à l'IWC67 le 13 septembre 2018 qui réaffirme la conservation comme mission première de l'organisation.

Officiellement, le Japon a tourné la page de la CBI. En réalité, sa chasse n'a fait que se réorganiser. En 2024, ses navires ont capturé 321 baleines de quatre espèces différentes. La même année, pour la première fois en un demi-siècle, un grand rorqual a été chassé commercialement, une extension que l'IWC69 avait justement déplorée dans une résolution adoptée à Lima en septembre 2024. Le quota japonais pour 2025 a été fixé à 413 baleines.

La Norvège, elle, ne s'embarrasse plus de discrétion. Son quota 2025 grimpe à 1 406 petits rorquals, en hausse de 249 par rapport à l'année précédente. Les captures réelles restent loin du plafond : 415 baleines en 2024. Le quota sert de signal politique autant que de plafond technique.

Quant à l'Islande, son cas illustre une autre tendance. La saison 2025 a été annulée pour la deuxième année consécutive, l'unique chasseur de rorquals du pays invoquant des conditions de marché dégradées au Japon et une couronne islandaise faible. Mais la pause n'est pas un renoncement : un quota de 150 rorquals et 168 petits rorquals est prévu pour la reprise en 2026. Dans le même temps, le gouvernement islandais promet une législation pour interdire la chasse à l'automne 2026. La main droite signe un quota, la main gauche prépare son interdiction. Honnêtement, je ne sais pas encore lequel des deux l'emportera.

Pourquoi Hobart ne réglera presque rien#

Voilà le cœur du problème que la CBI traîne jusqu'en Tasmanie : les trois pays qui chassent le plus n'ont pas besoin de l'autorisation de la Commission pour le faire. Le Japon n'en est plus membre. La Norvège et l'Islande s'en sont juridiquement exonérées. Le moratoire continue de s'appliquer aux 88 pays membres recensés en février 2024, c'est-à-dire surtout à ceux qui n'avaient de toute façon pas l'intention de chasser.

La règle du vote n'arrange rien. Pour modifier le moratoire ou amender une réglementation majeure, il faut une majorité des trois quarts. Ce seuil bloque aussi bien les tentatives de reprise commerciale que les projets de protection. À l'IWC69 en 2024, la proposition de sanctuaire de l'Atlantique Sud, défendue depuis 1998 par le Brésil, a recueilli 40 voix pour, 14 contre et 3 abstentions. Il manquait une seule voix pour atteindre les trois quarts. Une voix. Le sanctuaire n'a pas été adopté.

La CBI a tout de même des outils qui fonctionnent. Le sanctuaire de l'océan Austral, créé en mai 1994 par 23 voix contre une (le Japon) et 6 abstentions, protège une zone immense autour de l'Antarctique, révisable tous les dix ans. Et le droit international a parfois mordu : en 2014, la Cour internationale de justice, saisie par l'Australie, a ordonné l'arrêt du programme baleinier japonais en Antarctique, jugé non scientifique par 12 voix contre 4. C'est cette même Australie qui accueille la réunion de 2026.

Faut-il pour autant conclure à l'échec total ? Les chiffres de population racontent une histoire plus nuancée. Plus de 40 000 baleines à bosse remontaient devant Sydney en 2024, et la population de baleines bleues est estimée entre 10 000 et 25 000 individus, contre environ 2 000 au plus bas. Le moratoire, malgré ses trous, a laissé le temps à certaines espèces de se reconstituer. C'est peut-être là sa vraie réussite : pas d'avoir tout arrêté, mais d'avoir suffisamment ralenti.

Reste la question que la CBI emporte à Hobart, et à laquelle elle n'a jamais vraiment répondu en quarante ans : à quoi sert un moratoire que les principaux intéressés peuvent contourner d'une simple lettre ? Les délégations auront six jours pour en débattre. Les baleines, elles, n'ont pas de droit d'objection.

Sur la gouvernance des océans et la protection des cétacés, voir aussi notre analyse des aires marines protégées en France, notre enquête sur la pollution sonore sous-marine qui frappe les cétacés de Méditerranée, et le bilan de l'UNOC de Nice sur la diplomatie des océans. Le traité BBNJ sur la haute mer complète ce panorama juridique.

Sources#

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