6,4 milliards de dollars. C'est le montant des nouveaux engagements annoncés à Mombasa du 16 au 18 juin 2026, lors de la 11e Our Ocean Conference. Une première : jamais cette plateforme, créée en 2014 par le Département d'État américain, ne s'était tenue sur le continent africain. Le chiffre est impressionnant. La question qui le suit l'est moins : que valent ces promesses ?
La conférence, accueillie sur la côte swahili du Kenya sous le thème « Our Ocean, Our Heritage, Our Future », a réuni plus de 5 000 participants. Chefs d'État, ministres, scientifiques, jeunes délégués, dirigeants d'entreprises. Selon le communiqué du World Resources Institute, 320 nouveaux engagements ont été pris par 104 entités. Le décompte historique grimpe ainsi à 3 220 engagements cumulés depuis 2014, pour une valeur totale de 175,6 milliards de dollars.
Des milliards annoncés, une mécanique non contraignante#
Voilà pour la vitrine. Maintenant, le détail qui change tout : Our Ocean ne produit pas de traité. C'est une conférence d'annonces volontaires. Chaque gouvernement, chaque entreprise, chaque ONG promet ce qu'il veut, sans obligation juridique de l'honorer.
Le Kenya, pays hôte, a engagé 200 millions de dollars pour le suivi électronique de tous les navires de pêche industrielle dans ses eaux, dans le cadre de 42 engagements représentant environ un milliard de dollars. Le Canada a annoncé 682 millions de dollars pour son programme de ports pour petits bateaux. La Banque mondiale a promis un milliard de dollars sur deux ans pour les économies bleues des pays en développement. L'Union européenne, par la voix de son Commissaire à la pêche et aux océans Costas Kadis, a engagé plus de 338 millions d'euros pour la conservation marine.
Sur le papier, c'est massif. Dans les faits, aucun de ces montants n'est assorti d'un mécanisme de sanction en cas de défaut. Les données publiques, elles, racontent une autre histoire de fond : la protection océanique mondiale est financée à hauteur d'environ 1,2 milliard de dollars par an, contre 15,8 milliards de dollars annuels réellement nécessaires pour atteindre l'objectif 30x30, ces 30 % d'océans protégés d'ici 2030 scellés par 196 pays dans l'accord de Kunming-Montréal en 2022. Fin 2025, 9,9 % des océans étaient désignés comme protégés, mais seulement 3,1 % l'étaient effectivement.
Six domaines structuraient les engagements de Mombasa : aires marines protégées, économie bleue durable, changement climatique, sécurité maritime, pêche durable, pollution marine. La répartition est révélatrice. L'économie bleue durable rafle 86 engagements pour 2,864 milliards de dollars. La pêche durable, 51 engagements pour 1,750 milliard. À l'inverse, la sécurité maritime se contente de 14 engagements pour 28 millions de dollars. Là où il y a du rendement potentiel, l'argent afflue. Là où il y a surtout de la contrainte régalienne, il se fait rare.
Un mot ici, parce que ces sommets se ressemblent et qu'on les confond vite. Mombasa, ce n'est pas l'UNOC de Nice. Cette dernière, la 3e Conférence des Nations unies sur l'océan, s'est tenue du 9 au 13 juin 2025 sous l'égide de l'ONU autour de l'ODD 14. J'avais analysé ce que l'UNOC a vraiment changé à l'époque. Deux événements distincts, deux logiques différentes : l'un onusien, l'autre né du State Department américain.
La Déclaration de Mombasa : 16 gouvernements et un pari sur la transparence#
L'annonce la plus intéressante de la conférence n'est pas un chèque. C'est un texte. La Déclaration de Mombasa sur la transparence des pêches a été adoptée par 15 gouvernements le 17 juin, rejoints par un seizième le lendemain. Belgique, Cameroun, Chili, République dominicaine, France au titre de ses territoires d'outre-mer, Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Panama, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Pérou, République du Congo, Somalie, Corée du Sud.
Le contenu engage à moderniser les registres de navires, publier les autorisations de pêche et les allocations de quotas, mettre en place des identifiants uniques de navires et améliorer le partage de données contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. Le texte s'appuie sur la Charte mondiale pour la transparence des pêches et ses dix principes.
L'enjeu est colossal. La pêche INN représente, selon le WWF et les Nations unies, entre 10 et 23,5 milliards de dollars de pertes par an, pour un volume de 11 à 26 millions de tonnes, soit environ 20 % des captures mondiales. Pour cinq pays africains de l'océan Indien, l'Agence Ecofin chiffre les pertes à 143 millions de dollars par an.
Et la Déclaration de Mombasa ? Non contraignante. Mongabay le formule sans détour : elle « fournit une opportunité importante pour les gouvernements de démontrer leur engagement politique ». Démontrer un engagement. Pas le tenir. C'est là que se loge tout le scepticisme légitime. Signer un texte de transparence coûte zéro tant qu'on ne publie pas réellement ses données.
Reste que la transparence avance, parfois par d'autres canaux. Global Fishing Watch a obtenu du Panama l'engagement de partager publiquement les données VMS d'environ 200 navires de pêche domestiques, et étendu son partenariat avec Madagascar sur le suivi des navires. L'organisation a aussi révélé, grâce à l'IA et à l'imagerie satellitaire, plus de 30 000 petits navires de pêche artisanale le long des côtes africaines, largement invisibles dans les données existantes. Ça, c'est concret. Une donnée publiée pèse plus qu'une promesse signée.
Ce qui se construit en marge#
Quelques initiatives méritent d'être suivies au-delà des effets d'annonce. La Marine 30x30 Finance Initiative, lancée le 18 juin par la fondation Minderoo et la Blue Nature Alliance, démarre avec 10 millions de dollars de Minderoo et trois pays pilotes : Seychelles, Polynésie française, République dominicaine. La Polynésie française a d'ailleurs étendu de plus de 27 000 km² la plus grande aire marine protégée du monde, le Tainui Atea.
Ces extensions de surface protégée comptent, mais l'efficacité réelle d'une aire marine ne se mesure pas en kilomètres carrés désignés. Le sujet revient sans cesse, et le bilan des aires marines protégées françaises montre l'écart entre le statut sur la carte et la protection sur l'eau. Une AMP sans moyens de contrôle reste une ligne sur un atlas.
Sur le poids réel de ces 6,4 milliards, impossible d'avoir une certitude tranchée. Une partie sera décaissée, une partie restera lettre morte, et personne ne tient de comptabilité publique exhaustive du suivi des engagements Our Ocean. C'est précisément ce qui rend l'exercice frustrant : on additionne des promesses sans jamais auditer les précédentes.
Il y a tout de même un contexte qui donne de l'élan. Le traité BBNJ sur la haute mer est entré en vigueur le 17 janvier 2026 après 78 ratifications, ouvrant la voie à la protection de zones couvrant 61 % des océans mondiaux. J'avais détaillé ce que change le traité BBNJ. L'accord de l'OMC sur les subventions à la pêche, lui, est entré en application le 15 septembre 2025. La structure juridique se met en place. Les annonces de Mombasa, elles, restent volontaires.
Première conférence africaine, montants record, déclaration sur la transparence : Mombasa a coché les cases du symbole. Le vrai test viendra plus tard, quand il faudra vérifier ce qui a été décaissé et quels registres de navires ont effectivement été publiés. À ce moment-là, qui tiendra les comptes ?
Sources#
- World Resources Institute, Global leaders announce $6,4 billion ocean action
- Our Ocean Conference, Mombasa 2026
- Global Fishing Watch, Ocean transparency push at Our Ocean
- Africa.com, Fifteen countries adopt Mombasa Declaration
- Mongabay, 15 countries commit to sharing fisheries data
- European Interest, EU commits over €338 million for ocean conservation
- PR Newswire, Marine 30x30 Finance Initiative
- For The Ocean, 30x30 dans l'océan, bilan 2025
- WWF France, Pêche illégale, enjeux et solutions
- Agence Ecofin, Pêche illégale océan Indien, 143 millions de pertes





