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Ocean Census : 1 121 espèces, pas encore décrites

Ocean Census : 1 121 espèces, pas encore décrites

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le programme Ocean Census a recensé 1 121 espèces marines nouvelles pour la science en douze mois, entre le 1er avril 2025 et le 31 mars 2026. Le chiffre, publié dans le rapport « Year 3 » de l'initiative, dépasse les 866 espèces annoncées l'année précédente. Il claque comme un record. Mais derrière le communiqué, une nuance change tout : ces 1 121 espèces ont été « découvertes », pas « décrites ». Les deux mots ne disent pas la même chose, et l'écart se compte en années.

Lancé le 27 avril 2023 par la Nippon Foundation japonaise et la fondation britannique Nekton, Ocean Census s'est donné un objectif chiffré : au moins 100 000 espèces marines nouvelles au cours de sa première décennie. Pour cette troisième année, le réseau revendique 1 433 scientifiques, 660 institutions et 85 pays, treize expéditions et neuf ateliers d'identification. La mécanique tourne. Reste à savoir ce qu'elle produit vraiment.

Le chiffre qui ne veut pas dire ce qu'on croit#

Sur sa plateforme NOVA, Ocean Census pose lui-même la distinction. Une espèce est « découverte » quand des experts estiment, sur des critères de morphologie, d'écologie ou de génétique, qu'il s'agit d'un taxon nouveau pour la science. Elle n'est « décrite » qu'après la publication d'une description taxonomique formelle, avec un nom scientifique valide et un holotype déposé dans une collection reconnue. C'est cette seconde étape, la seule qui compte pour la science officielle, que les 1 121 espèces n'ont pas franchie.

D'où leurs noms laissés en suspens : Chimaera sp. 1 pour le requin fantôme, Chondrocladia sp. pour l'éponge carnivore. Le « sp. » signale une case vide, un genre sans espèce arrêtée. Le programme assume ce statut intermédiaire pour une raison qu'il chiffre sans détour : entre le moment où un spécimen est collecté et celui où il est formellement décrit, il s'écoule en moyenne 13,5 ans. Treize ans et demi. Pour une seule espèce.

Voilà pourquoi Ocean Census a créé ce statut de « découverte ». L'idée : ne plus attendre une décennie et demie avant de signaler qu'un organisme existe. La logique se défend. Elle a aussi un effet secondaire commode : elle permet d'annoncer des milliers d'espèces par an sans attendre la validation lente des revues scientifiques. Le compteur avance vite. La science formelle, elle, garde son rythme.

728 espèces sorties des tiroirs des musées#

Autre donnée que le communiqué met moins en avant : sur les 1 121 espèces, 728 ne viennent pas d'expéditions récentes. Elles dormaient déjà dans des collections, des archives de musées, des tiroirs de chercheurs, parfois depuis des décennies. C'est le programme « Species Discovery Awards » qui a financé leur réexamen. Autrement dit, selon Scientific American qui a détaillé ce chiffre, près des deux tiers des « découvertes » de l'année n'ont pas nécessité de descendre dans les abysses : il a suffi de rouvrir des boîtes.

Le constat n'enlève rien à la valeur du travail. Réexaminer un spécimen oublié avec les outils génétiques d'aujourd'hui, c'est de la science réelle. Mais il recadre le récit héroïque du sous-marin qui plonge vers l'inconnu. L'inconnu était souvent déjà remonté, étiqueté, rangé. Il attendait qu'on le regarde, faute de moyens pour l'examiner plus tôt, dans un domaine qui reste marqué par un déficit de financement chronique. J'ai passé assez d'heures dans des rapports d'institutions pour savoir que les plus belles trouvailles se cachent parfois dans un inventaire que personne n'a eu le temps de finir.

De Marseille à la mer de Corail#

Les expéditions ont tout de même livré leur lot, aux quatre coins du globe et à toutes les profondeurs.

Au large de Marseille, entre 15 et 35 mètres de fond, les équipes ont repéré une crevette de grotte, Caridion sp. 1. En mer de Corail australienne, un requin fantôme, Chimaera sp. 1, a été remonté entre 802 et 838 mètres. Dans la fosse nord des îles Sandwich du Sud, c'est une éponge carnivore surnommée « death ball » qui a été identifiée, dotée de crochets microscopiques en velcro qui piègent les crustacés dérivant dans le courant.

Sur la chaîne de monts sous-marins Shichiyo, au large du Japon, à 791 mètres, un ver baptisé Dalhousiella yabukii a été trouvé logé dans les chambres d'une éponge de verre, comme dans un château de silice. Et à Timor-Leste, à quelques mètres sous la surface, un ver ruban de la famille des Drepanophoridae affiche des couleurs vives que les chercheurs soupçonnent d'être un avertissement toxique. Cinq organismes, cinq écosystèmes, aucun encore décrit.

Ce que 1 121 espèces disent surtout de notre ignorance#

Le vrai message du rapport n'est pas dans le record. Il est dans le dénominateur. Selon la documentation d'Ocean Census, qui s'appuie sur la base WoRMS, l'océan pourrait abriter jusqu'à 2 millions d'espèces, dont moins de 250 000 ont été formellement décrites à ce jour. À peine plus de 10 %. Le reste, l'immense majorité du vivant marin, demeure sans nom.

Face à ce gouffre, 1 121 espèces en un an, c'est à la fois beaucoup et dérisoire. L'objectif de 100 000 espèces sur la première décennie du programme supposerait un rythme bien supérieur. Nekton dit d'ailleurs chercher 100 millions de dollars de capital catalytique pour débloquer plus de 75 millions déjà promis par des partenaires. Le nerf de la guerre reste le même : sans argent, la cartographie du vivant s'arrête.

Et pendant qu'on inventorie, on abîme. Les mêmes fonds marins où l'on découvre ces espèces sont convoités pour l'exploitation minière sous-marine, un dossier qui se joue en ce moment devant les instances internationales. La protection de la haute mer, censée être encadrée par le traité BBNJ, avance moins vite que les foreuses.

Reste une question que le rapport ne pose pas : à quoi bon découvrir 1 121 espèces si une partie risque de disparaître avant même d'avoir reçu un nom ? Dans le grand décompte de la sixième extinction, on n'a jamais su compter ce qu'on n'avait pas encore nommé.

Sources#

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