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SOFIA 2026 : 37,6% des stocks de pêche surexploités

SOFIA 2026 : 37,6% des stocks de pêche surexploités

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Un chiffre record et un chiffre qui inquiète, dans le même rapport. La FAO a publié le 16 juin 2026 son rapport biennal SOFIA, lors de la 11e Our Ocean Conference à Mombasa, au Kenya. La production mondiale de pêche et d'aquaculture a atteint 235 millions de tonnes en 2024, un record. Et pourtant, 37,6 % des stocks marins évalués étaient surexploités en 2023. Les deux nouvelles cohabitent dans le même document, et c'est tout l'intérêt de SOFIA 2026 : la croissance n'efface rien.

Avant d'aller plus loin, une précision qui compte. Il existe deux éditions récentes de ce rapport et on les confond vite. SOFIA 2024 donnait 64,5 % de stocks durables sur des données de 2021. SOFIA 2026, l'édition dont je parle ici, descend à 62,4 % de stocks durables sur des données de 2023. Soit 37,6 % de surexploités, par simple soustraction. Le glissement est petit, deux points, mais il va dans le mauvais sens.

La question qui fâche : l'aquaculture sauve-t-elle l'océan, ou masque-t-elle son épuisement ?#

Voilà le débat que pose ce rapport, et je vais essayer de le trancher honnêtement.

Côté thèse rassurante, les chiffres sont là. L'aquaculture a franchi un seuil symbolique : 103 millions de tonnes d'animaux aquatiques produits en 2024, soit le premier dépassement de la barre des 100 millions de tonnes. Cette production représente désormais 53 % du total des animaux aquatiques produits dans le monde. Autrement dit, plus d'un poisson sur deux consommé vient d'un élevage, pas d'un filet en mer. La valeur de cette aquaculture atteint 371 milliards de dollars au prix de ferme. Le secteur croît en moyenne de 3,2 % par an depuis les années 1950. Sur le papier, c'est l'argument parfait : on nourrit plus de monde sans vider la mer davantage.

Et de fait, la pêche de capture marine, elle, stagne. Environ 92 millions de tonnes en 2024, un niveau stable depuis les années 1980. C'est presque rassurant : on ne pêche pas plus. Sauf que stagner à un plafond, quand un tiers des stocks est déjà surexploité, trahit autre chose : la limite physique de ce que l'océan peut donner est atteinte.

Côté antithèse, donc. L'aquaculture ne remplace pas la pêche sauvage, elle la complète, et la pression sur les stocks marins ne baisse pas pour autant. Les 37,6 % de stocks surexploités ne se résorbent pas parce qu'on élève plus de poissons en bassin. Pire : la FAO projette une baisse de plus de 10 % de la biomasse exploitable d'ici 2050 dans plusieurs régions, dans un scénario d'émissions élevées. Le réchauffement déplace les poissons, modifie leur reproduction, et l'élevage ne compense pas cette perte sauvage. J'avais creusé cette mécanique du déplacement des espèces marines dans mon article sur la pollution sonore sous-marine et les cétacés en Méditerranée, où la pression humaine s'accumule par couches.

Mon verdict ? L'aquaculture est un amortisseur, pas une solution. Elle absorbe la demande croissante en protéines, c'est réel et utile. Mais elle ne soigne pas les stocks malades. Présenter le record de 235 millions de tonnes comme une victoire écologique serait une erreur de lecture. C'est une victoire de productivité agricole, sur l'océan domestiqué, pendant que l'océan sauvage continue de s'éroder.

Ce que le rapport dit vraiment des stocks#

Reprenons les chiffres marins, parce que c'est là que se joue le vrai sujet de durabilité.

62,4 % des stocks marins évalués étaient biologiquement durables en 2023, contre 64,5 % deux ans plus tôt. La baisse de deux points peut sembler anodine, mais elle inverse une tendance qu'on espérait stabilisée. Et il y a une nuance importante à ne pas perdre : si on regarde non plus le nombre de stocks mais les volumes débarqués, 72,6 % des captures proviennent de stocks gérés durablement. La pêche moderne se concentre donc sur les espèces bien gérées, les gros volumes industriels, pendant que beaucoup de petits stocks fragiles passent sous le radar et continuent de décliner. C'est une moyenne qui cache une fracture.

Le thon illustre bien ce qu'une gestion sérieuse permet : 91 % des stocks de thon évalués sont biologiquement durables, et 99 % des captures de thon proviennent de stocks durables. Quand on s'en donne les moyens, ça marche. Le thon a longtemps été le symbole de la surpêche, il est devenu celui de la reconstitution possible. Reste que ce contre-exemple ne doit pas masquer la photo d'ensemble.

L'objectif de développement durable 14.4, qui visait des stocks 100 % durables d'ici 2030, est désormais clairement hors d'atteinte selon la FAO. Difficile de dire le contraire quand on régresse au lieu de progresser. J'ai suivi de près les débats sur l'efficacité réelle des mesures de protection marine, et le bilan des aires marines protégées françaises racontait déjà cet écart entre l'objectif affiché et la réalité sur l'eau.

Le poids humain et alimentaire#

On parle souvent de stocks et de tonnes en oubliant qui est derrière. SOFIA 2026 rappelle que 600 millions de personnes dépendent du secteur pour leurs moyens de subsistance. Attention au sens du mot : il s'agit de subsistance au sens large, familles et transformateurs inclus, pas du seul emploi direct. C'est une chaîne entière, du pêcheur artisanal au revendeur sur un marché de Mombasa.

Côté assiette, les produits aquatiques fournissent au moins un cinquième de la consommation de protéines animales pour 3,1 milliards de personnes. La consommation mondiale par habitant a atteint 21,1 kg en 2023, et la FAO l'estime à 21,3 kg en 2024. Mais cette moyenne masque un gouffre : 26,3 kg par personne en Asie contre 9,1 kg en Afrique, le niveau le plus bas du monde. Le continent qui accueillait cette année la conférence est aussi celui qui consomme le moins de ce que l'océan produit. Il y a là une ironie géographique que je ne sais pas trop comment qualifier autrement que par l'injustice de fond.

L'Asie domine d'ailleurs largement la production : 89 % des animaux aquatiques mondiaux en 2024, la Chine produisant à elle seule 56 % de l'aquaculture mondiale. La géographie de l'élevage halieutique est devenue asiatique, et cette concentration pose ses propres questions de dépendance.

Et après 2026 ?#

La FAO projette 214 millions de tonnes d'animaux aquatiques produits d'ici 2034, dont 119 millions de tonnes d'aquaculture. La croissance va donc continuer, portée par l'élevage, pas par la pêche sauvage. Le commerce mondial des produits aquatiques a déjà atteint 184 milliards de dollars en 2024, avec 36 % de la production échangée à l'international.

Ce rapport tombe en plein contexte diplomatique chargé sur les océans. Il a été publié à Mombasa pendant cette conférence dont j'ai analysé ce que valent vraiment les 6,4 milliards de dollars promis. Records de production d'un côté, promesses de financement de l'autre, et au milieu, des stocks marins qui continuent de glisser dans la mauvaise direction. Les chiffres de SOFIA 2026 ne disent pas que l'océan va bien parce qu'on produit plus. Ils disent qu'on a appris à produire ailleurs ce que la mer ne peut plus donner. Ce n'est pas la même histoire.

Sources#

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