Quand on me parle de biodiversité en danger, l'image qui revient toujours, c'est l'ours polaire sur sa banquise. Pas un goujon coincé en amont d'un barrage. Et c'est précisément le problème : 42 % des poissons d'eau douce d'Europe sont aujourd'hui menacés d'extinction, et presque personne ne les voit disparaître. Le chiffre vient de la nouvelle Liste rouge européenne publiée le 13 avril 2026 par l'IUCN, l'Union internationale pour la conservation de la nature.
Le rapport s'appelle « Measuring the pulse of European biodiversity. European Red List of Freshwater Fishes ». Il a été coordonné par Matthew Ford, du groupe de spécialistes des poissons d'eau douce de la Commission de sauvegarde des espèces de l'IUCN, et mobilise plus de 135 experts de plus de 30 pays. 558 espèces indigènes ont été passées au crible. Le verdict tient en une phrase de l'IUCN : « Almost half of European freshwater fishes at risk of extinction ».
Le vrai coupable n'est pas celui qu'on croit#
Voilà ce qui m'a fait reposer mon café. On s'attend, par réflexe, à ce que le changement climatique soit en tête des menaces. Il ne l'est pas. Il arrive même bon dernier du quatuor de tête, avec 35 % des espèces affectées.
La première cause, et de loin, c'est la modification des habitats par les barrages et autres barrières physiques : 69 % des espèces sont touchées. Puis vient la pollution, qui affecte plus de 65 % des espèces, avec une mention spéciale pour le ruissellement agricole (66 %) et les eaux usées domestiques et urbaines (62 %). Les espèces invasives suivent, à 56 %.
Un poisson de mer peut, à la limite, fuir une zone polluée. Un poisson de rivière, lui, est prisonnier de son couloir d'eau. Mettez un barrage en travers, et vous coupez sa route de reproduction, son accès à la nourriture, sa capacité à recoloniser un tronçon après une mortalité. La fragmentation des rivières, c'est l'équivalent aquatique du grillage qui découpe une forêt en confettis. Sauf qu'ici, le grillage est en béton et qu'on l'a souvent construit pour de bonnes raisons : électricité, irrigation, navigation.
D'ailleurs, le détail qui résume tout : 39 % des poissons migrateurs sont en déclin, contre 14 % pour les non-migrateurs. Ceux qui ont besoin de circuler entre la mer et la rivière paient le prix le plus lourd. Logique cruelle, mais imparable.
L'anguille, le visage de l'effondrement#
S'il fallait un seul poisson pour incarner ce désastre, ce serait l'anguille européenne. Elle est désormais classée Critiquement menacée, le dernier échelon avant l'extinction selon l'IUCN. Sa population a chuté de 90 % à 98 % depuis les années 1970. Certains indices de recrutement, c'est-à-dire le nombre de jeunes anguilles qui remontent les estuaires, affichent des reculs de 93 % à 99 %.
J'ai visité, il y a deux ans, une passe à anguilles sur un affluent de la Loire. Un dispositif ingénieux, censé aider les civelles à franchir un seuil. Le technicien qui me la montrait avait cette phrase un peu désabusée : « On répare des couloirs pour un poisson qu'on ne sait même plus compter. » Le rapport lui donne raison sur un point qui m'avait échappé : pour 75 % des espèces évaluées, la tendance de population reste tout simplement inconnue. On ne mesure pas, donc on ne sait pas, donc on ne protège pas vraiment.
Côté avis scientifique, le CIEM recommande zéro capture d'anguille en 2026, tous stades et tous usages confondus. Et pendant ce temps, le braconnage prospère : en mars 2026, un réseau international de trafic démantelé avait fait main basse sur sept millions de civelles, une espèce pourtant Critiquement menacée. Quand un animal au bord du gouffre devient une marchandise de contrebande, on a un sérieux problème de cohérence.
Quinze ans pour aggraver le tableau#
La Liste rouge européenne des poissons d'eau douce n'est pas une première. L'édition initiale, signée Freyhof et Brooks, date de 2011. Elle estimait alors 37 % des espèces menacées. Quinze ans plus tard, on est à 42 %, soit cinq points de pourcentage de plus. La pente monte dans le mauvais sens.
Et le détail compte. Sur les 558 espèces, 46 sont Critiquement menacées, 101 En danger, 75 Vulnérables. Ajoutez les 94 espèces Quasi menacées, et près de 59 % du total se retrouve sous pression accrue. Vingt espèces sont déjà considérées comme globalement éteintes, dont neuf confirmées disparues depuis 2011. Le rapport apporte aussi quelques notes moins sombres : 77 espèces évaluées pour la première fois, et trois espèces redécouvertes. Maigre consolation.
Le pire se concentre dans les systèmes karstiques, ces réseaux souterrains de roches calcaires creusées par l'eau. Plus de 90 % des espèces de poissons qui y résident sont menacées. Ce sont souvent des espèces uniques, présentes dans une seule rivière, parfois une seule grotte. Une faune endémique que la moindre pollution ou le moindre captage d'eau peut rayer de la carte d'un coup.
Le rapport a été publié avec le soutien de la Direction générale de l'environnement de la Commission européenne. Reste à savoir si ce soutien se traduira en restauration concrète des cours d'eau. C'est là que je garde mes réserves : les diagnostics, on sait les produire. Les barrages effacés et les rivières reconnectées, beaucoup moins.
Une crise qui ne fait pas la une#
Ce qui me frappe, en couvrant ces sujets depuis des années, c'est l'écart de visibilité. Le déclin des pollinisateurs en Europe finit par percer dans le débat public, parce qu'on associe abeille et pot de miel. Le poisson d'eau douce, lui, n'a pas de mascotte. Pourtant les chiffres sont du même ordre de gravité, voire pires : la Liste rouge IUCN d'octobre 2025 sur les abeilles sauvages parlait d'une espèce sur dix menacée, là où les poissons d'eau douce en sont à plus de quatre sur dix.
Cette eau douce qui se vide de sa faune, on la retrouve dans d'autres alertes récentes : la contamination au mercure des rivières du Massif central, la disparition des zones humides françaises, ou encore le coût des espèces exotiques envahissantes qui colonisent nos cours d'eau. Côté mer, la FAO chiffre la surexploitation des stocks marins à 37 % : eau douce ou eau salée, la pression sur le vivant aquatique se lit partout.
Reste cette idée que je n'arrive pas à lâcher. On a beaucoup parlé, ces dernières années, de débarrager certaines rivières pour rendre leur cours aux poissons. Le rapport IUCN, au fond, dit la même chose avec des décimales : tant que les couloirs d'eau resteront coupés en tronçons, on continuera de réparer des passes pour des espèces qu'on aura cessé de compter. Quarante-deux pour cent, ce n'est pas un plafond. C'est une étape.
Sources#
- IUCN - Almost half of European freshwater fishes at risk of extinction
- Artensterben.de - IUCN Red List Europe's freshwater fish
- IFM - More than four in ten of Europe's freshwater fish species at risk
- Ichthyologie.de - New IUCN Red List of European freshwater fish published
- IUCN Blog - The European eel, a slippery mystery
- FishSec / CIEM - No catches of European eel in 2026
- EnviroLink - International crime ring busted for smuggling 7 million European eels
- Wetlands International - Almost half of European freshwater fishes at risk
- IUCN Red List - European Red List of Freshwater Fishes (ford2026)





