Moins 73 %. C'est le chiffre que le WWF a placé en couverture de son dernier Living Planet Report, publié le 10 octobre 2024. Une chute moyenne de 73 % de la taille des populations de vertébrés sauvages suivies entre 1970 et 2020. Le titre de cette 15e édition, « A System in Peril », ne laisse aucune place au doute sur le diagnostic.
Sauf que ce chiffre, repris partout, est presque systématiquement mal lu. Non, 73 % des animaux n'ont pas disparu. Non, 73 % des espèces ne se sont pas éteintes. Ce que mesure le Living Planet Index est plus subtil, et la confusion arrange tout le monde : elle dramatise sans informer.
Ce que mesure le Living Planet Index (et ce qu'il ne mesure pas)#
Commençons par la mécanique. Le Living Planet Index, l'indicateur calculé par la Zoological Society of London (ZSL) pour le compte du WWF, ne compte pas les animaux un par un. Il suit l'évolution moyenne de l'abondance de populations animales déjà documentées. Concrètement, l'édition 2024 agrège 34 836 tendances de populations, couvrant 5 495 espèces de vertébrés : mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens.
Le calcul, lui, repose sur une moyenne géométrique des taux de variation, avec 1970 comme année de référence (base 1). Le résultat, -73 %, dit donc une chose précise : en moyenne, les populations suivies ont perdu près des trois quarts de leurs effectifs en cinquante ans. Il ne dit rien du nombre d'espèces disparues, ni d'un quelconque taux d'extinction.
La nuance n'est pas un détail de statisticien. Selon Our World in Data, qui a décortiqué la méthode, 50 % des populations suivies sont effectivement en déclin. Mais 43 % sont en augmentation, et 7 % stables. Le -73 % est une moyenne tirée vers le bas par des effondrements spectaculaires, pas le signe que la quasi-totalité de la faune s'écroule de façon uniforme.
Autre limite que le rapport assume : le LPI ne couvre que les vertébrés, soit environ 5 % des espèces animales décrites. Les insectes, les plantes, les champignons en sont absents. Quand on parle du déclin des insectes ou de l'effondrement de populations entières d'oiseaux, on s'appuie sur d'autres indicateurs. Le LPI n'est qu'une fenêtre, pas la vue d'ensemble.
Faut-il pour autant relativiser ? Non. Que la moitié des populations suivies reculent reste un signal lourd. Mais confondre « baisse moyenne d'abondance » et « espèces éteintes », c'est ouvrir la porte aux accusations d'alarmisme et donner des munitions à ceux qui n'attendent que ça. La sixième extinction de masse se mesure avec d'autres outils que le Living Planet Index.
L'eau douce paye le prix fort#
Derrière la moyenne mondiale, les écarts sont énormes. C'est l'eau douce qui s'effondre le plus : -85 % pour les populations d'eau douce suivies, contre -69 % en milieu terrestre et -56 % en milieu marin, selon les chiffres du rapport. Les rivières, les lacs et les zones humides concentrent la casse.
Le détail des poissons migrateurs d'eau douce, objet d'une mise à jour dédiée du LPI, enfonce le clou : -81 % en moyenne sur la même période, sur 1 864 populations et 284 espèces. J'ai épluché ces chiffres en parallèle de ceux sur les poissons d'eau douce d'Europe menacés, et la convergence des sources ne laisse pas beaucoup de marge à l'optimisme.
Géographiquement, c'est l'Amérique latine et les Caraïbes qui paient le tribut le plus lourd, avec une chute moyenne de 95 % depuis 1970. Suivent l'Afrique (-76 %) et l'Asie-Pacifique (-60 %). Partout, le WWF pointe la même cause numéro un : la dégradation et la perte d'habitats, principalement liées à un système alimentaire insoutenable. Viennent ensuite la surexploitation, les espèces invasives, les maladies, le changement climatique et la pollution.
Un thermomètre que la science elle-même discute#
Reste une question que les communiqués évitent soigneusement : ce chiffre est-il fiable ? Là, j'ai moins de certitudes, et c'est honnête de le dire. Le LPI est régulièrement critiqué par une partie de la communauté scientifique. Sa moyenne géométrique le rend très sensible à une poignée de populations en effondrement extrême, qui peuvent à elles seules tirer l'indice vers le bas. Earth.org rappelle ces limites méthodologiques, déjà soulevées dans la littérature.
Détail révélateur : entre l'édition 2022 (-69 %) et celle de 2024 (-73 %), une partie de l'écart ne vient pas de la nature qui se dégrade plus vite, mais d'un changement de méthode, notamment l'exclusion de certaines espèces non natives. Officiellement, le chiffre s'aggrave. En réalité, une part du mouvement tient à la façon de compter.
Cela ne disqualifie pas l'indicateur. Cela invite à le manier pour ce qu'il est : une tendance, pas un décompte. Et à se méfier de notre propre regard. Ce que les chercheurs appellent l'amnésie environnementale fait que chaque génération prend pour normal un état déjà dégradé. 1970 n'était pas un éden : c'est juste l'année où les données fiables commencent.
Ce que le chiffre dit, au fond#
Malgré ces réserves, le Living Planet Index reste l'un des indicateurs officiels retenus par la Convention sur la diversité biologique pour suivre les objectifs du Cadre mondial de Kunming-Montréal. Le rapport, biennal, est coproduit par le WWF et la ZSL ; sa prochaine édition n'est pas encore parue. Son avertissement central, lui, n'a pas bougé : plusieurs écosystèmes approcheraient de points de bascule difficilement réversibles, de la forêt amazonienne à la fonte des glaces.
Alors que retenir de ce -73 % ? Pas que les trois quarts du vivant ont disparu. Mais que la moitié des populations que nous savons mesurer reculent, que l'eau douce s'effondre, et que nous discutons encore de la précision du thermomètre pendant que la fièvre monte. La vraie question n'est pas de savoir si le chiffre est exact à un point près. C'est de savoir ce qu'il faudra pour qu'il cesse enfin de s'aggraver.
Sources#
- WWF UK - Living Planet Report shows 73 % decline
- Our World in Data - 2024 Living Planet Index
- Our World in Data - What the Living Planet Index does and doesn't measure
- WWF Canada - Living Planet Report 2024
- Conservation Mag - Living Planet Index 2024
- Mongabay - Migratory freshwater fish populations plummet by 81 %
- Earth.org - The 2024 Living Planet Report: what does it show ?
- Living Planet Index - ZSL
- WWF - 2024 Living Planet Report





