Cinq jours à Nairobi, du 30 juin au 3 juillet 2026, pour tenter de débloquer ce que trois sessions de négociation formelles n'ont pas réussi à acter. L'intersession technique convoquée par Julio Cordano, ambassadeur chilien élu président du Comité intergouvernemental de négociation (INC) le 7 février 2026 à Genève, s'inscrit dans une feuille de route serrée. Consultations virtuelles toutes les quatre à six semaines, intersession Nairobi fin juin, puis session formelle de dix jours (INC-5.4) prévue fin 2026 ou début 2027. Pour le PNUE, c'est la dernière fenêtre crédible avant que le mandat de 2022 ne s'effrite.
Ce que la présidence Cordano change#
L'élection de Julio Cordano à la présidence des négociations n'est pas anecdotique. Le diplomate équatorien Luis Vayas Valdivieso, qui présidait depuis 2024, avait démissionné en août 2025 après l'échec de la session INC-5.2 à Genève. Pendant six mois, le processus a été acéphale. Le Chili, par sa position régulière au sein de la Coalition de haute ambition (HAC), envoie un signal aux pays plaideurs d'un traité contraignant. La session INC-5.3 du 7 février 2026 à Genève, purement administrative, n'a servi qu'à acter cette transition.
Le Center for International Environmental Law (CIEL), présent à Genève, a qualifié l'élection de "signal critique que le processus peut reprendre". Le PNUE confirme dans son communiqué que Cordano hérite d'un mandat technique : organiser les consultations, structurer la prochaine session formelle, faire émerger un texte de compromis. Pas de pouvoir politique pour trancher entre les blocs. La présidence est arbitre, pas législateur.
L'intersession Nairobi : un format technique#
Selon la feuille de route validée à Genève, l'intersession du 30 juin au 3 juillet 2026 à Nairobi n'est pas une session officielle de négociation. Elle se tient au siège du PNUE et rassemble les délégations nationales sur un format technique. Pas de vote, pas d'adoption de texte. L'objectif annoncé : clarifier les options sur les articles bloquants (limitation de la production primaire, liste de substances chimiques à proscrire, financement et transfert de technologies). Les ONG accréditées et représentants industriels peuvent assister, sans droit de parole formel.
Selon les observateurs de l'IDDRI et de Zero Waste France, la mécanique d'intersession a déjà été testée entre INC-2 (Paris 2023) et INC-3 (Nairobi 2023). À l'époque, l'exercice avait permis de structurer le projet de texte qui a servi de base aux négociations suivantes. Reste que les écarts politiques se sont durcis depuis. La Coalition de haute ambition (Norvège, Rwanda, France, Royaume-Uni, environ 70 États membres) veut un traité contraignant ciblant l'amont, c'est-à-dire la production. Le bloc pétrostates (Arabie saoudite, Russie, Iran et États proches) défend une logique aval centrée sur la gestion des déchets et le recyclage volontaire.
Le retrait américain pèse sur la dynamique#
Le départ de facto des États-Unis sous la nouvelle administration Trump change l'équilibre des négociations. Contactés par plusieurs médias spécialisés, les services du Département d'État américain n'ont pas confirmé la présence officielle d'une délégation à Nairobi. Selon les sources de l'AEF Info et de l'Usine Nouvelle, les États-Unis ne devraient pas envoyer de mandat de négociation actif, alignant leur posture sur celle des pétrostates. La perte du second émetteur mondial de déchets plastiques (42 millions de tonnes selon les données 2020 du Royal Statistical Society) prive le camp ambitieux d'un poids politique significatif.
Pour les partisans du traité contraignant, l'enjeu devient mathématique. Faut-il aller au vote à la majorité qualifiée (deux tiers des États), au risque de produire un texte qui n'engage pas les principaux producteurs ? Faut-il privilégier le consensus, au risque d'aboutir à un texte vidé de toute obligation ? Cordano n'a pas encore tranché publiquement. Les diplomates européens, contactés par nos confrères de Reporterre, indiquent que la France et l'Allemagne plaident pour la majorité qualifiée, alors que les Pays-Bas et le Royaume-Uni restent prudents.
Les articles techniques qui coincent#
Trois articles concentrent l'essentiel des désaccords. L'article sur la limitation de la production de polymères primaires reste le plus polémique. La HAC veut un plafond contraignant aligné sur les engagements climat. Les pétrostates refusent toute mention quantitative. Le texte du projet actuel propose une "approche graduée" sans chiffre, formulation que les ONG considèrent comme vide. À Nairobi en juillet, l'intersession doit clarifier les options chiffrées et les exemptions possibles (usages essentiels en santé, sécurité, infrastructures critiques).
L'article sur les substances chimiques préoccupantes prévoit une liste d'additifs et de polymères à interdire (PFAS, bisphénols, phtalates, certains retardateurs de flamme). La liste actuelle compte environ 3 000 substances proposées, soit moins de 1 % des 13 000 substances chimiques associées au plastique selon l'inventaire PlastChem 2024 du Programme des Nations unies. Les industriels demandent une approche cas par cas, les ONG exigent un principe de précaution avec listes ouvertes.
L'article sur le financement reste flou. Le projet prévoit un mécanisme dédié, mais les contributions volontaires ou obligatoires n'ont pas été tranchées. Les pays en développement (G77) exigent un fonds dédié type Fonds vert pour le climat, doté de plusieurs milliards de dollars annuels. Les pays développés veulent intégrer le mécanisme aux financements environnementaux existants. À Nairobi, l'intersession doit cartographier les positions.
Calendrier et enjeux post-Nairobi#
Officiellement, la session INC-5.4 est attendue fin 2026 ou début 2027. Le PNUE n'a pas encore fixé de date ni de lieu. En coulisses, les diplomates évoquent Bangkok ou Genève. Si l'intersession Nairobi débouche sur des options négociables, la formelle pourrait se tenir avant fin 2026. Si elle se solde par un nouveau blocage, le calendrier glisse en 2027. À chaque report, la pression d'opinion s'étiole et la fenêtre politique se referme.
Les données publiques, elles, ne mentent pas. La production mondiale de plastique a atteint 460 millions de tonnes en 2023 selon l'OCDE (rapport Global Plastics Outlook 2026), soit une hausse de 21 % en cinq ans. Le taux de recyclage effectif reste sous la barre des 10 %. Le projet de panel intergouvernemental Chimiques, déchets et pollution adopté en parallèle pourrait combler le vide scientifique si le traité contraignant échoue, mais sans pouvoir réglementaire propre. Le risque, pour les ONG, c'est de finir avec deux instruments faibles et aucune obligation forte.
L'intersession Nairobi est-elle un dernier sursaut, ou un théâtre d'ombres pour gagner du temps ?
Sources#
- PNUE, Plastic pollution treaty negotiations
- CIEL, INC-5.3 Concludes with Election of New Plastics Treaty Negotiation Chair
- AEF Info, Julio Cordano élu président des négociations sur le traité plastique
- Usine Nouvelle, Traité pollution plastique : Julio Cordano nouveau président du Comité intergouvernemental
- Zero Waste France, Traité mondial sur la pollution plastique INC
- IDDRI, Negotiating session on plastics treaty discussions stall
- Fondation de la Mer, Vers un traité international contre la pollution plastique





