Le 20 janvier 2026, le préfet de l'Aude a signé l'arrêté n° DREAL-UD11/66-C1-2026-006, « portant imposition de mesures immédiates d'urgence prises à titre conservatoire à l'encontre de la société ORANO CE pour l'installation qu'elle exploite sur la commune de NARBONNE, lieu-dit Malvési ». Huit pages, publiées sur le site des services de l'État de l'Aude, qui actent noir sur blanc que « l'exploitant réalise depuis le 19 janvier 2026 un rejet au milieu naturel de ses eaux pluviales sans traitement préalable ». Le document est public depuis janvier. Les communiqués d'association et les brèves qui les reprennent le mentionnent parfois ; presque personne ne l'ouvre.
C'est dommage, parce que ces huit pages contiennent la seule formulation officielle de ce qui s'est passé à Malvési, et qu'elles désignent un problème beaucoup plus précis que le mot « pollution » : le dimensionnement des ouvrages d'eaux pluviales d'un site qui entrepose ses effluents dans des bassins à ciel ouvert.
Ce que le préfet a constaté, et ce qu'il a imposé#
L'arrêté date le déclenchement de l'épisode : « Vu l'épisode pluvieux, de type méditerranéen, de forte intensité ayant débuté le 18 janvier 2026 sur le département de l'Aude ». France 3 Occitanie, le 23 janvier, confirme la même chronologie. Le rejet commence le lendemain, le 19, et la cause tient en une ligne de considérant : les « ouvrages de recueil (bassins d'eaux pluviales) et de traitement des eaux pluviales (osmose inverse) » sont saturés.
Le préfet n'interdit pas ce rejet. Il l'encadre. L'arrêté impose « une surveillance renforcée des rejets d'eaux pluviales du site, notamment sur les paramètres Uranium (U), Nitrates (NO3), Fluor (F) et ammonium (NH3) », l'ammonium étant noté NH3 dans les considérants et NH4 à l'article 2. Selon ce même article, l'exploitant doit « mettre en œuvre les moyens pour assurer ces contrôles à une fréquence de 4 prélèvements/jour a minima », les résultats étant transmis sous sept jours.
L'article 3 vise les bassins d'effluents de procédé : la hauteur de garde de chacun d'eux, fixée à 0,35 m par l'article 51.5.77 de l'arrêté préfectoral du 8 novembre 2017, fait l'objet d'un suivi renforcé, à raison de trois passages quotidiens. L'article 4 exige la transmission au préfet, dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la notification, du rapport d'analyse prévu à l'article R. 512-69 du code de l'environnement. Ces trois prescriptions ne reposent que sur une seule source publique, l'arrêté lui-même, et c'est à ce titre que je les cite.
La nuance compte. Un rejet non traité vers le milieu naturel encadré par un acte administratif pris dès le lendemain n'est pas un déversement clandestin. Le reproche implicite de l'arrêté ne porte pas sur le rejet, il porte sur des ouvrages incapables d'absorber un épisode méditerranéen. C'est exactement le genre de nuance qui se perd quand un dossier industriel ne se lit qu'à travers les dépêches, et que je retrouve dans presque tous les dossiers où le riverain doit reconstituer lui-même la chaîne de recours.
Deux régimes, deux autorités, et une confusion qui circule#
Il y a une erreur qui rendrait tout le reste faux : croire que l'autorité de sûreté nucléaire supervise cet épisode. Elle ne le supervise pas.
L'usine de conversion est une installation classée pour la protection de l'environnement soumise à autorisation préfectorale. Le rapport de transparence et de sûreté nucléaire d'Orano Malvési, édition 2025, le formule ainsi : « L'arrêté préfectoral d'autorisation d'exploiter en vigueur (DREAL-UID11-2017-39) date du 8 novembre 2017 et prend en compte les nouvelles installations du site. » Le même rapport ajoute que, au titre de l'arrêté ministériel du 26 mai 2014, « l'ensemble de l'établissement est classé SEVESO seuil haut ». Le contrôle relève donc de la DREAL Occitanie et du préfet.
Ce qui relève du nucléaire au sens réglementaire, c'est un périmètre bien plus étroit : les anciens bassins de décantation B1 et B2, qui forment l'installation nucléaire de base n° 175, dite ECRIN. L'ASNR rappelle sur sa fiche de consultation du public que cette installation « a été autorisée en tant qu'INB par décret du 20 juillet 2015 » ; sa mise en service a été autorisée par la décision de l'Autorité de sûreté nucléaire n° 2018-DC-0645 du 12 octobre 2018.
Autrement dit : des eaux pluviales qui débordent relèvent du volet ICPE, donc du préfet et de la DREAL. La distinction n'a rien d'un détail de juriste, elle détermine qui inspecte, qui prescrit et où le citoyen va chercher les documents. Sur d'autres sites, ce que la DREAL écrit des mois avant un accident reste la pièce la plus instructive du dossier.
Le vrai goulet d'étranglement : ce qui dort dans les bassins#
L'article L. 125-15 du code de l'environnement oblige Orano à publier chaque année un rapport de transparence et de sûreté nucléaire pour Malvési. L'édition 2025 est sortie en juin 2026. Elle donne des valeurs que la plupart des textes publiés sur le sujet ignorent, puisqu'ils travaillent encore sur l'édition 2024.
| Poste déclaré par Orano | Valeur | Édition du rapport TSN |
|---|---|---|
| Effluents liquides entreposés, bassins B7 à B12, fin 2024 | 414 939 m3 | Édition 2024 |
| Effluents liquides entreposés, bassins B7 à B12, fin 2025 | 443 119 m3 | Édition 2025 |
| Boues de fluorines entreposées dans B1 et B2 | près de 282 000 m3 | Éditions 2024 et 2025, valeur identique |
| dont extension B2 Est | 61 000 m3 | Éditions 2024 et 2025, valeur identique |
Soit 28 180 m3 d'effluents liquides supplémentaires en un an, dans des bassins d'évaporation à ciel ouvert, déclarés par l'exploitant lui-même dans un rapport réglementaire. Voilà le paramètre qui explique qu'un épisode pluvieux mette une usine à l'arrêt : quand le stock ne baisse pas, la marge de manœuvre en cas de pluie exceptionnelle n'existe plus.
La production, elle, a fait l'inverse. Le même rapport donne 13 125 tonnes d'UF4 produites en 2025, contre 10 368 tonnes en 2023 et 9 971 tonnes en 2024. Le « près de 10 000 tonnes par an » encore employé en 2026 dans les communiqués d'association décrit donc une usine qui n'existe plus depuis un an. Les effectifs suivent la même pente : 278 salariés en activité au 31 décembre 2023, 285 en 2024, 297 en 2025, et 762 conteneurs-citernes d'UF4 expédiés en 2025 contre 600 l'année précédente.
Les bassins B1 et B2, eux, ne datent pas d'hier : l'édition 2024 du rapport indique que « les premiers envois d'effluents vers les bassins de décantation B1/B2 sont intervenus à partir de 1959 ». Soixante-sept ans de dépôts sur un site qui, aujourd'hui encore, produit plus qu'avant. C'est une configuration que j'ai croisée dans presque tous les dossiers de l'héritage industriel des sols français : le passif s'accumule pendant que l'outil accélère.
J'ai lu l'arrêté du 20 janvier page par page, et je préfère le dire : c'est un PDF scanné, sans couche texte, dont aucun moteur ne peut indexer une seule phrase. Une pièce publique illisible par une machine reste une pièce publique qui ne circule pas. Ça n'excuse pas les reprises de communiqué, mais ça les explique un peu.
Ce qu'avance Orano, ce qu'avance la CRIIRAD#
Les chiffres de l'exploitant sur l'épisode viennent tous d'un seul communiqué, daté du 25 février 2026, intitulé « Malvési : point de situation un mois après le début des intempéries ». Ils s'attribuent, ils ne se récitent pas.
Selon Orano, « près de 400 mm de précipitations ont été enregistrées à Narbonne » entre le 16 et le 30 janvier, conduisant le site « à gérer plus de 400 000 m3 d'eau, soit l'équivalent de 160 piscines olympiques ». L'entreprise ajoute que des tempêtes ont touché le territoire entre le 12 et le 18 février, « avec des vents violents dépassant les 150 km/h ». Elle reconnaît que « des dépassements temporaires des seuils de rejet ont été mesurés entre le 18 et le 30 janvier », et qu'un « dysfonctionnement ponctuel » lors d'opérations de transfert d'effluents nitratés entre deux bassins a entraîné « des écoulements temporaires et limités vers des fossés collectant les eaux pluviales ». Le même communiqué fait état de plus de 250 prélèvements et 1 680 analyses, réalisés par le laboratoire du site et par des laboratoires indépendants, et conclut que « les analyses réalisées montrent l'absence de risques sanitaires ». C'est une conclusion d'Orano sur ses propres analyses, et elle se lit comme telle.
Dans le même communiqué du 25 février, l'exploitant indique avoir maintenu « l'usine à l'arrêt afin de garantir un haut niveau de sécurité et de poursuivre une surveillance renforcée des installations ».
En face, la CRIIRAD a publié deux alertes. Celle du 29 janvier 2026, signée Bruno Chareyron, affirme que « suite aux fortes pluies de ces derniers jours, l'industriel a rejeté des eaux non traitées et potentiellement contaminées » et que « les vents dispersent régulièrement des embruns contaminés, exposant les terres cultivées et les riverains ». Celle du 5 mars soutient que « l'usine de Malvési est en fait paralysée à cause des effluents radioactifs qu'elle produit », et rapporte un scénario défavorable du syndicat FO, issu d'un comité social et économique extraordinaire du 5 février 2026, qui envisageait un arrêt courant jusqu'au 1er juillet 2026.
Un point mérite d'être remis à sa place. Le total de « plus de 700 000 m3 de déchets liquides et solides » qui circule partout n'est pas un chiffre d'Orano : c'est une agrégation que la CRIIRAD réalise en additionnant les postes du rapport d'information du site, édition 2024. Le rapport, lui, ne présente pas ce total. Attribuer ce nombre à l'exploitant, comme on le lit souvent, c'est prêter à Orano une présentation qu'il n'a pas faite.
Sur la contamination de l'environnement, la CRIIRAD et le collectif Vigilance Malvezy, qui mènent une surveillance citoyenne depuis 2020, avançaient en décembre 2024 qu'« à 300 mètres à l'est des clôtures, la concentration en uranium est plus de 100 fois supérieure au niveau naturel et reste 2 fois supérieure à plus de 4 kilomètres ». L'association rappelle aussi avoir révélé en 2006, dans son rapport n° 06-88, que certaines boues contenaient « tout un cocktail de substances radiotoxiques dont du thorium 230, du plomb 210 et du plutonium ». Ce sont des positions d'association, portées par une seule source, et elles n'ont pas le statut d'un constat d'autorité. Cette coexistence de deux comptages et de deux récits sur un même site ressemble beaucoup à ce que j'avais reconstitué sur la carrière Imerys de Glomel et sur les rapports DREAL de Perrier à Vergèze.
Après mars 2026, le dossier a continué#
Tout ce qui s'écrit sur Malvési s'arrête à l'usine à l'arrêt. La suite existe pourtant.
La reprise des activités a été annoncée le 30 avril 2026, après environ trois mois d'arrêt : Energy Intelligence écrivait le 1er mai que le site, qui convertit l'U3O8 en UF4, « has resumed activities following a three-month shutdown caused by unprecedented downpours in January », et la chronologie agrégée de WISE Uranium retient la même date. Le même média spécialisé estimait le 31 juillet que la production d'UF6 d'Orano devait chuter de 29 % sur 2026, un chiffre qui n'apparaît dans aucune publication de l'exploitant.
Le rapport TSN édition 2025 porte par ailleurs l'avis du comité social et économique de Malvési, où les représentants du personnel écrivent que « les épisodes météorologiques exceptionnels survenus au début de l'année 2026 ont mis en évidence certaines vulnérabilités dans la gestion des effluents et des eaux pluviales », et demandent « à accélérer fortement la mise en œuvre des projets de traitement en ligne des effluents ». Voir cette phrase publiée par l'exploitant dans son propre rapport réglementaire vaut tous les communiqués.
Le même document décrit l'activité de contrôle de 2025 : une inspection de l'ASNR sur l'INB ECRIN, le 9 décembre, sur le thème de l'inspection générale, avec pour suites la fermeture d'un piézomètre resté ouvert et l'envoi des rapports inclinométriques des digues ; et cinq inspections de la DREAL sur la partie ICPE, dont deux réactives, après une fuite d'acide fluorhydrique le 29 avril 2025 et une fuite d'acide nitrique en juin 2025. Orano indique enfin que les valeurs limites de rejet dans l'eau ont été abaissées d'un facteur 4 à 10 par un arrêté préfectoral complémentaire publié en juillet 2025, sur recommandation de l'Observatoire des rejets.
Puis, le jeudi 23 juillet 2026 vers 8 h 25, une fuite d'ammoniac sur le site a exposé une vingtaine de salariés, dont sept ont été hospitalisés dans les centres proches de l'usine. Orano, cité par France 3 Occitanie, indiquait alors qu'« à ce stade, les balises de détection n'ont pas décelé de rejet à l'extérieur du site ».
Entre lire janvier 2026 comme un aléa météorologique absorbé par un dispositif de crise qui a fonctionné, arrêté préfectoral compris, ou comme la démonstration qu'un stock d'effluents qui grossit de 28 180 m3 par an finit toujours par rencontrer une pluie, je penche pour la seconde lecture, et je ne prétends pas que la première soit indéfendable : les 297 salariés et les inspections de 2025 racontent un site suivi, pas un site laissé à l'abandon.
Reste un décalage qui en dit long. Un établissement classé Seveso seuil haut se prépare d'abord au risque chimique, et les deux inspections réactives de la DREAL en 2025 portaient précisément sur des fuites d'acide. Ce qui a mis l'usine à l'arrêt pendant trois mois, c'est la pluie. Le risque le mieux instrumenté d'un site industriel n'est pas toujours celui qui l'arrête, et les épisodes pluvieux records de 2026 ont commencé à le rappeler ailleurs qu'à Narbonne. Pour un pays qui discute de l'avenir de sa filière nucléaire en termes de réacteurs, l'atelier qui convertit l'U3O8 en UF4 mériterait qu'on regarde aussi ses bassins.
Sources#
- Arrêté préfectoral du 20 janvier 2026, société ORANO CE, lieu-dit Malvési à Narbonne, consulté le 18 septembre 2026
- Rapport de transparence et de sûreté nucléaire, Orano Malvési, édition 2025, consulté le 18 septembre 2026
- Rapport de transparence et de sûreté nucléaire, Orano Malvési, édition 2024, consulté le 18 septembre 2026
- Malvési : point de situation un mois après le début des intempéries, Orano, consulté le 18 septembre 2026
- Usine Orano de Malvési près de Narbonne : des déchets radioactifs soumis aux intempéries, CRIIRAD, consulté le 18 septembre 2026
- Quand les intempéries bloquent une usine nucléaire pendant plusieurs mois, CRIIRAD, consulté le 18 septembre 2026
- Usine Orano de Malvési : de l'uranium détecté à plus de 4 kilomètres, CRIIRAD, consulté le 18 septembre 2026
- INB n° 175 - ECRIN, consultations du public, ASNR, consulté le 18 septembre 2026
- Des eaux de pluie rejetées sans traitement : les inondations ont-elles conduit une usine de raffinage d'uranium à déverser des eaux polluées dans la nature ?, France 3 Occitanie, consulté le 18 septembre 2026
- Fuite d'ammoniac chez Orano : intoxication d'une vingtaine d'employés présents sur le site, France 3 Occitanie, consulté le 18 septembre 2026
- Orano Restarts UF4 Production Plant, Energy Intelligence, consulté le 18 septembre 2026
- Orano's 2026 UF6 Production Set to Plummet, Energy Intelligence, consulté le 18 septembre 2026
- Chronologie des événements, France, WISE Uranium Project, consulté le 18 septembre 2026
- Arrêté préfectoral du 20 janvier 2026, société ORANO CE, page de publication, préfecture de l'Aude, consulté le 18 septembre 2026





