Quatre procédures distinctes visent aujourd'hui la carrière Imerys de Glomel, dans les Côtes-d'Armor, et aucun des résultats en tête de recherche sur ce dossier ne les sépare clairement. J'ai lu intégralement les deux arrêtés préfectoraux de prescriptions complémentaires du 21 juillet et du 5 août 2026, ainsi que les deux rapports de l'Inspection des installations classées du 3 juillet et du 12 juillet 2026, quatre documents absents des communiqués et des dépêches qui dominent la recherche sur ce sujet. Voici ce qu'ils établissent, procédure par procédure, et ce qu'ils n'établissent pas.
Quatre statuts, un seul dossier#
Une plainte pénale simple, déposée le 24 juillet 2026 par l'association Eau et Rivières de Bretagne auprès du procureur de la République de Saint-Brieuc. Une enquête préliminaire, ouverte par ce même parquet début avril 2026, qui se poursuit sans mise en examen ni poursuite connue à ce jour. Deux arrêtés préfectoraux de prescriptions complémentaires, pris les 21 juillet et 5 août 2026 au titre de l'article R181-45 du code de l'environnement : des actes administratifs qui imposent des études et une surveillance renforcée, ni des sanctions, ni des mises en demeure. Et un antécédent judiciaire de 2018, une condamnation en première instance dont l'issue en appel reste inconnue. Ces quatre statuts n'ont rien de commun entre eux, et les confondre change radicalement la lecture du dossier.
L'origine : un signalement, pas encore un jugement#
Tout part d'une enquête publiée par le média breton Splann ! le 31 mars 2026, fondée sur le témoignage d'un ancien salarié sous pseudonyme et sur des vidéos que le média a obtenues. Selon cet ancien salarié, cité par Splann !, entre 3 000 et 3 500 litres de xanthate et de sulfonate de sodium auraient été vidangés au sol dans l'usine de flottation du site, mi-juillet 2021 : « on nous a demandé de déverser au sol ces 3.000 à 3.500 litres de produits purs ». Une consigne interne rapportée par le lanceur d'alerte évoquerait, selon les mêmes éléments recueillis par Splann !, une « vidange complète des réactifs xanthate et sulfonate au sol ». Ces faits restent allégués : ils reposent sur ce seul témoignage et sur ces vidéos, ils sont contestés par Imerys, et ils constituent l'objet même de l'enquête en cours.
Prenant connaissance de ces révélations, Jean-Yves Jego, conseiller municipal d'opposition écologiste de Glomel, a saisi le procureur de la République au titre de l'article 40 du code de procédure pénale le 24 mars 2026. Le parquet de Saint-Brieuc a ouvert une enquête début avril 2026, confirmée indépendamment par France 3 Bretagne, pour un chef qualifié par le parquet lui-même de « déversement dans l'eau par violation manifestement délibérée d'une obligation de prudence ou de sécurité d'une substance entrainant des effets nuisibles graves et durables sur la santé, la flore ou la faune ». Le parquet précise viser « vérifier la réalité de la pollution dénoncée et d'en déterminer la cause éventuelle ».
Face à ces révélations, la direction du groupe Imerys nie toute pollution sur la période : « la période évoquée ne fait état d'aucune pollution », et l'entreprise n'a pas reconnu l'usage de produits chimiques, revendiquant « un procédé de séparation physique et non d'une transformation chimique du minerai ». La préfecture des Côtes-d'Armor, de son côté, indique que la DREAL Bretagne « n'a pas connaissance d'une déclaration d'accident survenu à la carrière Imerys à Glomel entre juin et juillet 2021 ».
L'hiver 2025-2026 : deux épisodes que l'entreprise, elle, reconnaît#
Sur un tout autre registre, deux épisodes de rejets d'eaux non traitées ont eu lieu durant l'hiver, l'un du 18 au 22 décembre 2025, l'autre du 10 au 12 février 2026, selon l'arrêté préfectoral du 21 juillet 2026, qui les rattache « à des défauts sur le système de pompage et aux fortes pluies ». Le rapport d'inspection du 3 juillet 2026 confirme la cause administrative retenue : « les 2 événements portent sur un débordement de bassins suite à un dysfonctionnement de pompes et aux fortes pluies hivernales ». L'analyse de l'exploitant relève, pour l'incident de décembre, quatre défaillances d'équipements de pompage simultanées : une pompe en défaut électrique, une pompe en maintenance, une pompe désamorcée, et les pompes de deux bassins hors service.
Les paramètres déclarés non conformes par l'autosurveillance de l'exploitant lui-même diffèrent selon l'épisode : pH, fer, manganèse et aluminium pour la période du 19 au 21 décembre 2025, pH, fer et aluminium pour celle du 10 au 12 février 2026. Ces valeurs se lisent en regard des limites fixées par l'arrêté d'autorisation du 20 juin 2024, applicables au rejet n° 1 du site :
| Paramètre | Valeur limite (arrêté du 20 juin 2024) |
|---|---|
| pH | Entre 6,5 et 8,5 |
| DCO | 25 mg/l |
| MES | 25 mg/l |
| Hydrocarbures totaux | 2,5 mg/l |
| Sulfates | 1 800 mg/l |
| Aluminium | 0,5 mg/l |
| Cobalt | 0,4 mg/l |
| Fer | 0,5 mg/l |
| Manganèse | 2 mg/l |
| Nickel | 0,4 mg/l |
| Zinc | 0,4 mg/l |
Après l'épisode de février, l'exploitant indique avoir arrêté les rejets pendant un mois et stocké les eaux du site dans un bassin, la fosse 2, qui a atteint ses capacités maximales, avec un effet en cascade sur l'ennoyage d'une autre fosse et sur l'extraction elle-même. Devant la commission de suivi du site, le directeur Gilles Benveniste a fini par admettre un rejet d'eau non conforme d'environ 15 000 m3, soit 15 millions de litres, un volume que ni l'un ni l'autre des deux rapports d'inspection ne mentionne, et qui vient de cette seule déclaration, rapportée par Splann ! le 30 juin 2026 puis par le communiqué d'Eau et Rivières du 24 juillet 2026. Sur cette séquence, contrairement aux faits allégués de 2021, l'entreprise ne conteste pas les épisodes eux-mêmes : elle en fait état comme « ces épisodes de rejet non conforme ».
Deux arrêtés en quinze jours, ni sanction ni mise en demeure#
L'incident de février 2026 avait d'abord été qualifié d'incident mineur, n'appelant pas de suites particulières, selon Nicolas Forray, secrétaire général d'Eau et Rivières et ancien directeur de la DREAL Centre. L'arrêté du 21 juillet 2026 rebat cette lecture en imposant à Imerys une étude de fiabilité de son système de gestion des eaux, assortie d'un plan d'actions, à transmettre au préfet sous quatre mois. Nicolas Forray commente ce revirement ainsi : « la prise d'un arrêté de prescriptions complémentaires après contradictoire montre que nos questionnements, après avoir été rejetés comme sans réel fondement, ont fait l'objet d'une réévaluation ».
Quinze jours plus tard, un second arrêté, daté du 5 août 2026, répond à un tout autre événement : le 6 juillet 2026, Imerys signale elle-même à l'Inspection une eau acide dans la zone périphérique du ruisseau du Sabès, avec des traces d'oxydes de fer. La visite d'inspection du 8 juillet constate un rejet via un drain situé en dehors des points de rejet autorisés, des eaux non traitées et acides, des traces importantes d'oxydes ferriques dans le ruisseau, sans que les causes exactes ni l'impact ne soient encore connus à cette date. L'arrêté du 5 août impose deux études sous cinq mois, l'une sur les causes profondes du rejet non maîtrisé, l'autre sur l'impact du rejet sur la faune et la flore du Sabès, ainsi qu'une surveillance piézométrique renforcée et un suivi biologique annuel. Sur cet incident, Imerys indique « poursuivre sa pleine coopération avec les services de l'État » et « mettre en œuvre les mesures qui découleront des résultats de ces investigations ».
Ces deux textes appellent une précision qu'aucun communiqué ne pose clairement : ce sont des arrêtés de prescriptions complémentaires, pris au titre de l'article R181-45 du code de l'environnement. Ni l'un ni l'autre n'est une sanction, une mise en demeure ou une suspension d'activité. Ils imposent des obligations d'étude et de surveillance, pas une pénalité.
2018 : une condamnation, mais pas définitive#
L'affaire n'est pas la première du genre sur ce site. Le 20 avril 2018, le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc a déclaré l'entreprise coupable de pollution des eaux et l'a condamnée en première instance à 10 000 euros d'amende, dont 3 000 avec sursis. Imerys a fait appel de ce jugement dès le 23 avril 2018 devant la cour d'appel de Rennes, selon le communiqué d'Eau et Rivières lui-même, partie à la procédure. Cet appel prive le jugement de son caractère définitif : aucun arrêt de la cour d'appel de Rennes sur ce dossier ne figure dans les bases publiques de jurisprudence. Huit ans plus tard, cette condamnation de 2018 ne se lit donc pas comme une condamnation définitive.
Deux captages, deux jeux de chiffres#
En aval du site, l'enjeu que met en avant Eau et Rivières est celui de l'eau potable : deux captages qui alimentent, selon l'association, des milliers d'habitants du nord-ouest du Morbihan. Le mécanisme redouté est celui du drainage minier acide, décrit par l'association en ces termes : « lorsque les eaux de pluie ruissellent sur des stériles riches en sulfures, elles s'acidifient et se chargent en métaux, qu'elles transportent ensuite vers le réseau hydraulique ». Le milieu récepteur direct des 15 millions de litres de février est le Crazius, un affluent de l'Ellé, à 1,6 km en amont de la réserve naturelle régionale de Magoar Penvern.
Sur la distance exacte séparant le site des captages, les sources elles-mêmes divergent selon leur date : Splann ! situait, le 30 juin 2026, le premier captage à 6 km et le second à 15 km à vol d'oiseau ; le même média, le 14 août 2026, évoquait « deux stations de pompage d'eau potable, à 8 et à 20 km ». L'association Refrac'terres, pour sa part, nomme quatre captages concernés selon elle par l'enjeu : Pont Saint-Yves à Plouray, Barrégant au Faouët, Croas Loaz à Langonnet et Mézouët à Glomel.
Ce qui reste ouvert#
Deux points restent sans réponse publique à ce jour, et les sources qui les portent le disent elles-mêmes. Sur la suite de l'enquête préliminaire, Splann ! rapportait le 4 août 2026 que la procédure « se poursuit », sans mise en examen ni classement à ce stade. Sur le contrôle inopiné des rejets aqueux mené par la DREAL via un laboratoire indépendant, la préfecture des Côtes-d'Armor indiquait le 9 juillet 2026 que « les résultats sont attendus prochainement », une échéance que rien dans le registre officiel Georisques ne vient encore confirmer.
Le groupe Imerys, propriétaire du site, pèse 3,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024 et emploie 12 400 salariés dans 40 pays, selon un communiqué du ministère de l'Économie. C'est ce même groupe dans lequel l'État vient d'investir, à hauteur de 50 millions d'euros, au titre du projet de mine de lithium EMILI dans l'Allier, une participation minoritaire annoncée le 11 février 2026, sans lien juridique avec le dossier de Glomel mais qui replace l'entreprise dans un contexte plus large que celui d'une seule carrière bretonne.
Je suis ce genre de dossier depuis assez longtemps pour savoir qu'un arrêté préfectoral scanné sans couche de texte exploitable, ou un rapport d'inspection de quatorze pages, se lit rarement en entier, et que c'est précisément pour cette raison qu'il ne l'est presque jamais par qui commente l'affaire en ligne.
Entre lire ces deux arrêtés de juillet et août comme une réponse proportionnée à des incidents dont les causes exactes restent encore à établir, et les lire comme un signal trop faible face à des rejets qui se répètent d'un hiver à l'autre sur un site déjà condamné en première instance en 2018, je penche pour la seconde lecture, sans certitude : le drainage minier acide n'est pas un phénomène nouveau sur ce site, et une étude de fiabilité sous quatre mois ne change rien à ce qui a déjà été rejeté dans le Crazius.
Ce type de dossier, où plainte, enquête et actes administratifs avancent en parallèle sans jamais converger vers un jugement, n'a rien d'isolé dans ce pilier : le dossier Alteo Gardanne suit la même mécanique, avec une instruction pénale ouverte de longue date et des procédures administratives qui avancent en parallèle. Pour un riverain qui voudrait suivre ce genre de dossier à sa propre échelle, la mécanique des voies de recours est détaillée ici.
Sources#
- Eau et Rivières de Bretagne, communiqué du 24 juillet 2026, consulté le 31 août 2026
- Splann !, enquête du 31 mars 2026 sur le déversement de produits chimiques, consulté le 31 août 2026
- Splann !, signalement de Jean-Yves Jego, 31 mars 2026, consulté le 31 août 2026
- Splann !, enquête du 30 juin 2026 sur les 15 millions de litres rejetés, consulté le 31 août 2026
- Splann !, article du 4 août 2026 sur l'arrêté du 21 juillet, consulté le 31 août 2026
- Splann !, article du 14 août 2026 sur l'arrêté du 5 août et la pollution du Sabès, consulté le 31 août 2026
- Rapport d'inspection ICPE du 3 juillet 2026, DREAL Bretagne, consulté le 31 août 2026
- Rapport d'inspection ICPE du 12 juillet 2026, DREAL Bretagne, consulté le 31 août 2026
- Arrêté préfectoral de prescriptions complémentaires du 21 juillet 2026, registre Georisques, consulté le 31 août 2026
- Arrêté préfectoral de prescriptions complémentaires du 5 août 2026, registre Georisques, consulté le 31 août 2026
- Registre officiel des installations classées, code AIOT 0005502171, consulté le 31 août 2026
- Eau et Rivières de Bretagne, jugement du 20 avril 2018 et appel du 23 avril 2018, consulté le 31 août 2026
- Reporterre, enquête et droit de réponse intégral d'Imerys, consulté le 31 août 2026
- France 3 Bretagne, confirmation de l'ouverture de l'enquête, 1er avril 2026, consulté le 31 août 2026
- Ministère de l'Économie, communiqué sur l'investissement de l'État dans le projet EMILI, consulté le 31 août 2026





