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Incinérateur d'Ivry : dioxines, le dossier des faits

Incinérateur d'Ivry : dioxines, le dossier des faits

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le 6 janvier 2026, un article du Monde a relancé une controverse qui couve depuis des années autour de l'incinérateur d'Ivry-Paris XIII, à la frontière sud de la capitale. Depuis, chaque camp avance ses chiffres. Le Syctom, le syndicat qui exploite l'installation, parle de conformité à la réglementation. Le Collectif 3R et Zero Waste France dénoncent des incidents à répétition. Le problème, quand on essaie de s'y retrouver, c'est que personne ne rassemble les faits datés au même endroit : les dates d'incidents sont chez les uns, les montants de travaux chez les autres, le calendrier officiel sur une troisième page.

J'ai passé plusieurs jours à recouper les sources officielles du Syctom et les publications associatives pour reconstituer ce dossier, chiffre par chiffre. Ce qui suit n'est pas un réquisitoire. C'est un relevé.

Quatre incidents en deux ans sur un four de 1969#

L'usine actuelle a été construite en 1969. Au moment des incidents récents, le Collectif 3R lui attribue 55 ans d'exploitation. C'est le décor : une installation vieillissante que le Syctom fait tourner en attendant sa remplaçante. Voici les incidents recensés dans les sources, avec leur qualification exacte.

DateÉvénementSource
2024Dépassements de dioxines et de dioxyde de soufre, four 2Collectif 3R
24 septembre 2025Dépassement dioxines et monoxyde de carbone, four 2Collectif 3R
6 octobre 2025Accident d'exploitation à l'usine Interval (en essais)Collectif 3R
1er novembre 2025Accident d'exploitation, émissions « non conformes »Collectif 3R

Une précision s'impose sur la ligne de 2024 : la source ne donne que l'année, sans jour ni mois. Je n'ai trouvé nulle part la valeur mesurée en nanogrammes du dépassement du 24 septembre 2025. Le Collectif 3R confirme le dépassement, mais ne publie pas le chiffre. Là où la donnée manque, je préfère l'écrire plutôt que combler le vide avec un nombre qui aurait l'air crédible.

Ce que la réglementation impose, en revanche, est clair. L'arrêté ministériel du 20 septembre 2002 fixe pour l'usine en service un seuil de 0,1 ng iTEQ/m3 de dioxines. La future unité de valorisation énergétique, elle, sera tenue à un seuil plus strict de 0,08 ng iTEQ/m3, en vertu de l'arrêté préfectoral du 23 novembre 2018. Deux seuils distincts pour deux installations, ce qui alimente une bonne partie de la confusion dans le débat public.

Et le Syctom lui-même reconnaît un dépassement passé : selon sa réponse officielle de novembre 2023, le seuil de 0,1 ng iTEQ/m3 a bien été franchi en août 2021. L'aveu est important, parce qu'il vient de l'exploitant, pas de ses opposants.

562 heures ou 6 936 heures ? Le trou de mesure#

C'est le point où les deux versions ne se contredisent pas seulement : elles divergent d'un facteur douze. Il porte sur l'indisponibilité des capteurs de dioxines pendant les années 2020 et 2021, c'est-à-dire les périodes où l'usine a fonctionné sans que ses émissions soient mesurées en continu.

  • Selon le Syctom : 227 heures en 2020 et 335 heures en 2021, soit 562 heures sur la période.
  • Selon le Collectif 3R : 6 936 heures, soit l'équivalent de 289 jours.

Aucune des deux parties ne confronte publiquement son chiffre à celui de l'autre dans le même document. Je me suis relue trois fois en tapant ces deux lignes, tellement l'écart paraît invraisemblable. Il tient probablement à des méthodes de comptage différentes, mais aucune source consultée ne l'explique. Alors je livre les deux, attribués nommément, et je laisse le lecteur mesurer le fossé. Ne retenez jamais l'un sans l'autre : ce serait prendre parti sur une donnée qui reste ouverte.

Ce flou sur la mesure n'est pas anodin quand on parle de dioxines. Ce sont des polluants qui figurent parmi les perturbateurs endocriniens dont on documente l'impact sur les hormones, et dont les effets se jouent sur le temps long, pas sur un pic ponctuel.

Ce que coûte la maintenance d'un four vieillissant#

Faire tourner une usine de 1969 quelques années de plus a un prix, et il grimpe. Le Collectif 3R citait 17,75 M€ de gros entretiens et réparations courant 2025. La mise à jour officielle du Syctom, datée du 19 décembre 2025, porte ce total à 29,43 M€ HT depuis mai 2024. À cela s'ajoutent 11,68 M€ HT de travaux de maintenance déjà programmés pour 2026.

Ces travaux ont un calendrier précis, publié par le Syctom. Les deux lignes de fours seront arrêtées tour à tour pour maintenance technique tout au long de 2026.

LignePremier arrêtSecond arrêt
Ligne 2 (four 2)9 janvier au 20 février1er au 14 mai
Ligne 1 (four 1)13 mars au 2 avril29 mai au 18 juin

Je note au passage que la synthèse d'un arrêté préfectoral qui circulait donnait des dates différentes pour le four 2 (9 janvier au 7 février). Je m'en tiens au calendrier officiel du Syctom, seule source primaire que j'ai pu vérifier directement.

L'Interval : un calendrier qui glisse, une facture contestée#

La remplaçante s'appelle l'Interval. Cette nouvelle unité de valorisation énergétique doit traiter 350 000 tonnes d'ordures ménagères par an, contre 700 000 à 730 000 tonnes pour l'usine actuelle. Sa mise en service industrielle a été repoussée à plusieurs reprises. La dernière date officielle, communiquée le 19 décembre 2025 après l'incident du 6 octobre survenu pendant les essais, la fixe au plus tard au 30 septembre 2026. Le Collectif 3R parle d'un retard initial de « plus de 2 ans », auquel se seraient ajoutés « 10 mois supplémentaires ».

Sur le coût, en revanche, je m'avance avec prudence, parce que les sources ne mesurent visiblement pas la même chose. Trois ordres de grandeur circulent :

  • Environ 500 millions d'euros, chiffre annoncé en 2020 par Jacques Gauthier, alors président du Syctom, et qui correspond probablement à la seule construction.
  • Environ 2 milliards d'euros selon le média d'investigation Basta!, en incluant cette fois l'exploitation sur toute la durée du contrat.
  • Environ 200 millions d'euros pour l'alternative « B'OM » défendue par des associations, qui la présentent comme dix fois moins chère.

Comparer ces trois nombres comme s'ils désignaient la même réalité serait une erreur : construction seule et construction plus exploitation ne se chiffrent pas au même niveau. Aucune source primaire du Syctom donnant un coût final actualisé pour 2026 n'a pu être retrouvée. Donc non, je ne trancherai pas. Quiconque vous cite « le » coût du projet en un seul nombre a choisi son camp avant de choisir sa donnée.

Les études qui inquiètent le voisinage#

Au-delà des fours, ce sont les études de terrain qui nourrissent l'inquiétude des riverains. En février 2022, des teneurs élevées de dioxines ont été relevées dans des œufs de poules élevées en plein air à proximité de l'usine. L'Agence régionale de santé a recommandé de ne pas consommer ces œufs domestiques en Île-de-France. Deux sources concordantes, Zero Waste France et les Amis de la Terre, le documentent.

Plus récemment, une étude pilote de ToxicoWatch, publiée le 24 septembre 2025, a analysé les filtres d'aération de cinq écoles primaires situées à moins de 1 500 mètres de l'incinérateur, à Ivry-sur-Seine et Charenton-le-Pont. Selon le Collectif 3R, l'ensemble des filtres usagés présentent des concentrations de PFAS, de HAP ou de dioxines plus élevées que le filtre neuf témoin. La même étude relève, dans une poussière d'appartement prélevée à 700 mètres au sud-ouest de l'usine, une concentration de 26,40 pgTEQ/g de dioxines, supérieure aux cendres de fond de four d'un incinérateur néerlandais (22,32 pgTEQ/g). Ce dernier chiffre vient d'une étude pilote à source unique : je le donne avec cette réserve. La présence de PFAS dans ces filtres fait d'ailleurs écho à la cartographie industrielle de ces polluants éternels qui se dessine ailleurs en France.

Un dossier qui ne se résume pas à un camp#

Reste ce que ce relevé ne dira pas à votre place. On peut lire ces faits comme la chronique d'une usine en fin de vie qu'on fait durer trop longtemps, ou comme la gestion normale d'une transition industrielle lourde. Les deux lectures s'appuient sur les mêmes dates. Ce qui manque, c'est une donnée que ni le Syctom ni les associations ne fournissent : la valeur mesurée des dépassements, en clair, dans une source vérifiable. Tant qu'elle n'est pas publique, le débat restera une bataille d'interprétations sur un héritage industriel toxique qui, à Ivry, cohabite avec la santé de riverains eux-mêmes exposés à une pollution de l'air qui tue 40 000 personnes par an en France.

Sources#

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