Quatre mois après le mémorandum du 7 janvier 2026, on a maintenant assez de recul pour mesurer ce qui s'est vraiment passé. Trump a sorti les États-Unis de 66 organisations internationales d'un coup. Pas seulement de l'Accord de Paris. Pas seulement du GIEC. Soixante-six. C'est un chiffre qu'on lit vite, mais qui dit quelque chose de massif : la première puissance mondiale a entrepris de débrancher la moitié de l'architecture multilatérale construite depuis 1945.
Le bilan de mai 2026 est plus contrasté que ce qu'annonçaient les analystes en janvier. La diplomatie climatique continue, mais elle change de centre de gravité. Quelques détails comptent.
Ce que le mémorandum dit exactement#
Le texte signé le 7 janvier 2026 s'intitule "Withdrawing the United States from International Organizations, Conventions, and Treaties that Are Contrary to the Interests of the United States". Il ordonne le désengagement immédiat de 66 entités : 31 organisations onusiennes et 35 hors système ONU.
Côté climat, le mémorandum cible la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC), le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l'Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), l'Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), UN-Water, ainsi que le Compact 24/7 sur l'énergie sans carbone. Le Fonds vert pour le climat (GCF) est traité en parallèle par une notification distincte du Trésor américain le 8 janvier.
Au-delà du climat, la liste embarque l'UNESCO, l'Organisation mondiale de la santé (OMS), ONU Femmes, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), la CNUCED, le Forum mondial de la lutte contre le terrorisme et l'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale (IDEA). Trois exceptions notables : les États-Unis restent au Conseil de sécurité, au Programme alimentaire mondial et au HCR. La cohérence de la liste a fait débat. Le GIEC y figure dans les "35 non-onusiennes" alors qu'il est techniquement un organisme parrainé par l'ONU et l'OMM, mais la Maison-Blanche a tranché et le résultat est le même : Washington coupe les ponts.
La mécanique juridique : le compte à rebours est lancé#
L'article 25 de l'UNFCCC impose un préavis d'un an entre la notification écrite au secrétaire général de l'ONU et la sortie effective. Le département d'État a transmis la notification le 27 février 2026, après quelques semaines de flottement procédural. Le retrait prendra donc effet le 27 février 2027, en pleine préparation de la COP32.
Pour le GIEC, il n'existe pas de mécanisme formel de retrait. Washington se contente de couper le financement et de boycotter les réunions plénières. Le résultat opérationnel est immédiat. L'IRENA et le GCF suivent leurs propres règles : la sortie du Fonds vert a pris effet le jour de la notification.
La légalité du retrait de l'UNFCCC reste contestée. La convention a été ratifiée par le Sénat américain en 1992 à l'unanimité. Plusieurs juristes constitutionnalistes contestent la capacité d'un président à dénoncer seul un traité ratifié. Jean Su, du Center for Biological Diversity, a déposé un recours en mars 2026. La Cour suprême ne s'est pas encore prononcée. En attendant, le Trésor a vidé les lignes budgétaires, ce qui rend la question largement académique pour les douze prochains mois.
Le trou financier dans les institutions climat#
Le secrétariat de l'UNFCCC tire 22 % de son budget de base des contributions américaines. Cela représentait 16,8 millions de dollars par an. Simon Stiell, secrétaire exécutif, a parlé d'un "auto-but colossal" pour les États-Unis. Bloomberg Philanthropies a annoncé dès le 23 janvier 2026 qu'elle couvrirait la part américaine. Engagement réitéré en avril, 15 millions de dollars confirmés pour 2026-2027. Le trou est bouché à court terme. Pas à long terme.
Le GIEC est dans une situation plus grave. Les États-Unis fournissaient historiquement 30 % des contributions volontaires, environ 67 millions de dollars sur le cycle 2017-2022. Le secrétariat du GIEC a alerté dès avril 2026 sur un déficit qui menace directement le calendrier du septième rapport d'évaluation (AR7), dont la publication finale est prévue en 2029. La graphique du rapport, les unités de support technique, la logistique des réunions : tout repose sur ces financements. La Norvège, l'Allemagne et la France ont annoncé des contributions supplémentaires, mais l'addition ne ferme pas le compte.
Le Fonds vert pour le climat, lui, perd un engagement de 4 milliards de dollars annoncé par l'administration Biden, dont 3 milliards déjà promis. Sur les 19,3 milliards de dollars approuvés pour 336 projets dans 134 pays, l'impact se mesurera surtout sur les prochains cycles de réabondement. Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a justifié la sortie par le caractère "radical" du fonds, dont les objectifs iraient "contre l'idée que l'énergie abordable et fiable est essentielle à la croissance économique et à la réduction de la pauvreté". Phrase calibrée pour la base électorale, pas pour les pays africains qui dépendent de ces décaissements.
Le coup porté à la science climatique#
Le retrait du GIEC est probablement le plus lourd politiquement, mais c'est aussi celui qui se voit le moins dans le débat public. Katherine Calvin, scientifique en chef de la NASA et co-présidente du Groupe de travail III du GIEC sur l'atténuation, a été empêchée d'assister à la réunion de février 2025 à Hangzhou. Renvoyée de la NASA en avril 2025. Sa successeure n'a pas été nommée. Le poste de co-présidence est vacant et le secrétariat onusien navigue à vue.
Cinquante-cinq experts américains figuraient sur la liste des auteurs du septième cycle d'évaluation. Une partie continue à contribuer via leurs universités et des fonds philanthropiques. L'autre s'est retirée. Le résultat est mesurable : la réunion plénière du GIEC à Hangzhou n'a pas pu approuver le calendrier de l'AR7, ce qui décale potentiellement la publication de plusieurs mois.
On peut continuer à faire de la science climatique sans les États-Unis. On ne peut pas faire l'inventaire mondial des émissions de gaz à effet de serre sans le deuxième émetteur mondial. Les rapports du GIEC s'appuient sur des données nationales transmises au format UNFCCC. Sans la notification américaine, les bilans à venir auront un trou de la taille de 12 % des émissions globales. Les scientifiques chinois et européens devront combler ce vide par modélisation, ce qui dégrade la qualité de la donnée. C'est invisible pour le grand public, mais c'est un problème structurel pour la communauté scientifique.
Les réactions internationales après quatre mois#
Marco Rubio, secrétaire d'État, a défendu la décision en parlant d'organisations "anti-américaines, inutiles ou gaspilleuses" et de "fin du multilatéralisme à chèque en blanc". Sur le fond, il s'est appuyé sur l'Executive Order 14199 ordonnant une revue de toutes les contributions américaines aux institutions internationales.
Côté européen, la réaction a été ferme. Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne en charge du Pacte vert, a annoncé en février un plan de "résilience climatique multilatérale" pour sanctuariser les contributions européennes. Ursula von der Leyen a rappelé que l'UE maintiendrait son engagement sur la cible 2040 de réduction de 90 % des émissions. La Commission a confirmé que l'entrée en vigueur du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) en 2026 pénaliserait mécaniquement les exportations américaines à forte intensité carbone.
La Chine, deuxième économie mondiale et premier émetteur, a saisi l'occasion. Xi Jinping a réaffirmé l'objectif de neutralité carbone à l'horizon 2060 et propose désormais d'accueillir la COP32 en 2027. Pékin a augmenté ses contributions volontaires au GIEC et a annoncé un fonds bilatéral de 5 milliards de dollars pour les pays africains, calqué sur les programmes du Fonds vert. Mouvement diplomatique limpide.
Le G7 environnement réuni à Paris les 23 et 24 avril 2026 a publié un communiqué sans les États-Unis pour la première fois de son histoire. Six signataires sur sept. Du jamais vu. Le G20 financier de février à Cape Town a confirmé l'objectif de 1 300 milliards de dollars par an de financement climatique acté à la COP29, en notant explicitement que cet objectif devrait être atteint "sans la contribution américaine attendue".
John Kerry, ancien secrétaire d'État et envoyé spécial pour le climat, a résumé la situation en une phrase : "Une nouvelle blessure que les États-Unis s'infligent à eux-mêmes sur la scène mondiale." Al Gore, plus optimiste, a rappelé que "198 moins un ne fait pas zéro", pointant la capacité des autres signataires à maintenir la dynamique.
L'effet domino qu'on n'a pas vu venir#
L'hypothèse de janvier était claire : Milei en Argentine et l'Indonésie allaient suivre. Quatre mois après, ce n'est pas arrivé. Milei a fait des déclarations tonitruantes mais n'a pas notifié le retrait. L'Indonésie a explicitement réaffirmé sa participation à la COP31. Pourquoi ? Parce que les pays exportateurs de matières premières ont besoin du MACF européen pour vendre leur acier et leur ciment sans pénalité. Sortir de l'Accord de Paris reviendrait à se couper du premier marché mondial.
Trump a donc créé un précédent qui n'a pas fait école. La solitude américaine est plus radicale que prévu. Le rapport de force est différent : ce n'est plus "les États-Unis et les pays récalcitrants contre l'Europe", c'est "les États-Unis contre 197 autres parties signataires". Cette inversion change la donne dans toutes les enceintes diplomatiques.
L'autre effet inattendu, c'est la philanthropie. Bloomberg, Hewlett, Bezos Earth Fund, Sequoia Climate Foundation : les grandes fondations américaines ont accéléré leurs engagements pour compenser le désengagement fédéral. Le rapport entre l'argent public et l'argent privé dans la diplomatie climatique a basculé en quelques mois. C'est inédit, et ça pose des questions de gouvernance que personne n'a vraiment tranchées. Une convention internationale financée à 22 % par une fondation new-yorkaise, c'est une situation institutionnelle nouvelle.
Ce qui va se jouer dans les six prochains mois#
Trois échéances comptent. D'abord la conférence de Bonn (SB64) en juin 2026, première réunion technique post-retrait formel. Les négociateurs américains seront physiquement absents pour la première fois depuis la création de l'UNFCCC. Le secrétariat doit redistribuer les fonctions techniques que les délégations US assumaient sur les inventaires et la transparence. Voir SB64 Bonn juin 2026 négociations climat COP31 Antalya.
Ensuite la COP31 à Antalya du 9 au 20 novembre 2026, première conférence des parties sans les États-Unis. La présidence turque et la co-présidence australienne devront négocier le Nouvel objectif quantifié global (NCQG) sans le poids financier américain. Murat Kurum, ministre turc de l'Environnement, a annoncé que l'agenda climatique resterait inchangé. Reste à voir si les engagements suivront.
Enfin, le 27 février 2027 : sortie effective de l'UNFCCC. Cette date marquera le premier précédent historique. Aucun pays n'avait quitté la convention depuis sa création en 1992. Une décision américaine peut redéfinir la grammaire diplomatique pour des décennies.
Le mémorandum du 7 janvier ne se limite pas au climat. Il s'inscrit dans une stratégie globale de retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, de l'abrogation par l'EPA de l'Endangerment Finding et de l'impasse diplomatique sur le traité plastique. Pris isolément, chaque texte fait du bruit. Pris ensemble, ils dessinent une rupture systémique avec soixante-dix ans de diplomatie multilatérale américaine.
Ce qui se joue dépasse le climat. Si Washington peut sortir unilatéralement de 66 organisations sans contrepartie, alors le multilatéralisme cesse d'être un cadre stable. Les autres puissances en tireront leurs propres conclusions. La diplomatie climatique des dix prochaines années se fera avec ou contre les États-Unis, mais probablement plus avec eux comme partenaires loyaux.
Sources#
- White House, Withdrawing the United States from International Organizations, 7 janvier 2026
- Vert.eco, Donald Trump retire les États-Unis de 66 organisations internationales, dont le GIEC
- Carbon Brief, Q&A: What Trump's US exit from UNFCCC and IPCC could mean for climate action
- Climate Change News, US set to exit UN climate convention in February 2027
- Treasury, Immediate Withdrawal from the Green Climate Fund, 8 janvier 2026
- Al Jazeera, Which are the 66 global organisations the US is leaving under Trump ?
- Table.Media, UNFCCC budget: Bloomberg Philanthropies fills gap after US withdrawal
- Climate Change News, Funding gap threatens IPCC climate science reports
- Union of Concerned Scientists, Trump Blocked Federal Scientists from Attending Latest IPCC Meeting
- France 24, Donald Trump retire les États-Unis de 66 organisations
- UNFCCC, Bloomberg Philanthropies Commits USD 15 Million to Fill Budget Gap





