Pour comprendre ce qui va se jouer à Bonn entre le 8 et le 18 juin 2026, il faut remonter à Bakou, novembre 2024. Cette nuit-là, après deux semaines de négociations rugueuses, la COP29 accouchait du nouvel objectif chiffré collectif sur la finance climatique : 300 milliards de dollars par an d'ici 2035 pour les pays développés vers les pays en développement, assortis d'un appel à mobiliser 1 300 milliards par an tous acteurs confondus. Les pays en développement avaient pourtant exigé un plancher autour de 1 000 milliards. Le compromis fut amer, et personne n'a oublié.
Dix-huit mois plus tard, la même exigence revient frapper aux portes du World Conference Center Bonn. Les sessions subsidiaires SB64 (SBSTA 64 et SBI 64) ne sont pas une COP, mais c'est précisément là que se tissent les compromis qui rendront la COP31 d'Antalya, du 9 au 20 novembre 2026, gérable ou explosive.
Les SB64, un point d'étape qui pèse plus qu'il n'en a l'air#
Officiellement, les sessions de juin sont techniques. SBSTA pour la science et la technologie, SBI pour la mise en œuvre. Officieusement, c'est l'antichambre où les blocs testent leurs lignes rouges avant l'arène ministérielle.
Les négociateurs se retrouvent au World Conference Center Bonn (WCCB), Platz der Vereinten Nationen 2. Le centre fermera toute la journée du dimanche 14 juin 2026, créant une coupure naturelle entre les deux semaines de travail. Une discussion virtuelle informelle sur le transfert technologique est même programmée en amont, le 14 mai 2026, signe que l'agenda 2026 est dense.
L'agenda du SBSTA 64 confirmé par l'UNFCCC inclut le Global Goal on Adaptation, le programme de travail de Nairobi, les mécanismes non-marchands de l'article 6 (Glasgow Committee), le transfert technologique, le programme de Charm el-Cheikh sur l'agriculture et la sécurité alimentaire, et le programme des Émirats arabes unis sur la transition juste. À chaque ligne d'agenda correspond un dossier où la confiance entre Parties s'effrite ou se reconstruit.
Le NCQG, héritage explosif de Bakou#
Le nouvel objectif chiffré collectif sur la finance, dit NCQG, reste la blessure ouverte. Il succède à l'objectif des 100 milliards par an d'ici 2020 fixé à Copenhague en 2009, jamais véritablement atteint dans les délais et qui avait empoisonné une décennie de négociations. Adopté à Bakou pour 300 milliards par an d'ici 2035, le nouveau cadre est désormais à mettre en œuvre. Et c'est là que les choses se compliquent.
Les données racontent une autre histoire que la simple addition de chiffres. L'écart entre les 300 milliards promis et les 1 000 minimum réclamés par les pays vulnérables n'a pas disparu : il s'est déplacé dans les modalités. Quel mix dette/dons ? Quelle part publique réelle ? Quels mécanismes pour atteindre les 1 300 milliards mobilisés au total ? Bonn ne tranchera pas ces questions, mais elle dira si une trajectoire commune existe encore.
Pour la perspective historique, chaque cycle finance s'est conclu par une crise de confiance Nord/Sud. Le précédent du retrait américain de l'accord de Paris en 2026 ne fait qu'aggraver la tension : avec 198 Parties à la convention, dont une qui a notifié son retrait début 2026 (effectif un an plus tard), le poids effectif sur les 300 milliards repose désormais sur un cercle plus restreint que prévu.
L'article 6 sort de la théorie#
Deuxième dossier lourd : l'article 6 de l'accord de Paris, qui encadre les marchés carbone internationaux. La COP29 a abouti à sa pleine opérationnalisation, y compris les règles définitives de l'article 6.4, le mécanisme centralisé sous l'égide de l'ONU.
À mars 2025, le pipeline UNEP recensait 97 accords bilatéraux entre 59 pays au titre de l'article 6.2, et 155 projets pilotes enregistrés. La machine tourne. Reste qu'elle tourne dans un climat critique : Carbon Market Watch a estimé dès novembre 2024 que les règles adoptées ouvraient la voie à des marchés carbone désordonnés. Bonn sera l'occasion de polir les procédures de transparence, de revoir les méthodologies, de sécuriser ce que les pays acheteurs et vendeurs comptent réellement comme réduction.
À rapprocher de l'extension du marché carbone chinois au ciment et à l'aluminium en 2026 ou de la mise en application de la taxe carbone aux frontières (MACF) : l'architecture mondiale du carbone se solidifie, mais en ordre dispersé.
Pertes et dommages, l'ère post-Glasgow Dialogue#
Sur le fonds pertes et dommages, il faut clarifier ce qui n'existe plus. Le Glasgow Dialogue, lancé en 2022 pour discuter du financement des pertes et dommages au sein du SBI, a clos son mandat à la SBI 60, en juin 2024. Il n'est plus actif comme tel à SB64. Le sujet n'a pas disparu pour autant : il a simplement migré vers d'autres mandats, notamment le suivi du fonds créé à la COP27 et opérationnalisé à la COP28.
Le bilan financier reste modeste face aux besoins. Environ 750 millions de dollars engagés au total, dont plus de 700 millions à la COP28 et environ 19 millions supplémentaires de la Suède à Bakou. Le conseil du fonds a approuvé un budget de démarrage de 250 millions pour la période 2025-2026. À comparer aux centaines de milliards estimés annuellement par les économistes pour les pertes irréversibles du Sud.
Nuançons toutefois : la mise en place opérationnelle d'un fonds international en moins de trois ans depuis sa création formelle reste, dans l'histoire de la convention, plutôt rapide. La question n'est plus l'existence du véhicule, c'est sa capacité à monter en charge.
Le deuxième bilan mondial démarre à Antalya#
L'autre grand chantier qui se prépare à Bonn est le deuxième bilan mondial, dit GST 2. Conformément au calendrier UNFCCC, il débutera à la CMA 8 (novembre 2026, donc à Antalya) et conclura à la CMA 10 (novembre 2028). Le premier bilan, conclu à Dubaï fin 2023, avait déjà acté le besoin d'une "transition hors des combustibles fossiles". Le second se déploiera dans un contexte aggravé.
Les chiffres connus à ce jour pèsent lourd. Plus de 122 Parties avaient soumis leurs nouvelles NDC à la clôture de la COP30 de Belém, en novembre 2025, mais ces engagements cumulés ne projettent qu'une baisse de 12 % des émissions mondiales d'ici 2035, alors que 43 % seraient nécessaires. Les politiques actuelles pointent vers un réchauffement de 2,8 °C, loin du 1,5 °C que le texte Mutirão de Belém qualifiait pourtant d'espace "désormais petit et qui s'épuise rapidement".
Paradoxalement, le GIEC peine lui-même à sécuriser son propre calendrier. Le rapport de synthèse AR7 est attendu fin 2029, mais Carbon Brief documente un blocage qualifié de "sans précédent" sur le chronogramme exact. Deux ans après le lancement du septième cycle, l'institution scientifique de référence n'a toujours pas figé ses dates de publication. Les négociateurs avancent donc en partie à l'aveugle scientifique, ce qui n'est pas anodin pour un bilan mondial.
La route vers Antalya#
Chris Bowen, ministre australien de l'Énergie et du Climat, présidera les négociations de la COP31. C'est une présidence qui arrive avec un capital politique particulier : l'Australie, longtemps freinée sur le climat, a obtenu d'organiser la COP en partenariat de fait avec les États insulaires du Pacifique, dont la voix pèsera dans la salle. Le High-Level Champion sera Samed Ağırbaş, président de la Zero Waste Foundation turque.
Avant Bonn, les présidences COP29 et COP31 co-organiseront une retraite préparatoire les 22-23 juillet 2026 à Chamakhi, en Azerbaïdjan, avec les chefs de délégation et les présidents des groupes de négociation. Cette mécanique de continuité entre présidences successives, instituée depuis quelques cycles, vise à éviter les ruptures de mémoire institutionnelle qui ont historiquement plombé les sommets.
Le texte Mutirão adopté à Belém ("action collective" en portugais) avait scellé un paquet liant finance, atténuation, adaptation et barrières commerciales. Il appelait notamment à tripler la finance adaptation d'ici 2035 et à adopter un cadre de 59 indicateurs d'adaptation. Antalya devra opérationnaliser tout cela.
À plus long terme, la dynamique ressemble à celle qu'on observe sur d'autres dossiers structurels comme le bilan français des émissions 2025 ou la déforestation mondiale 2026 : les engagements existent, les institutions tiennent, mais le rythme reste insuffisant.
Ce qu'il faut surveiller à Bonn#
Trois indicateurs diront si SB64 a fait son travail. D'abord, la qualité des projets de décision préparés sur la mise en œuvre du NCQG. Ensuite, l'avancement concret des règles de transparence sur l'article 6, particulièrement 6.4. Enfin, la capacité du SBI à structurer le démarrage du GST 2 sans s'enliser dans des batailles procédurales.
Si Bonn livre des textes propres, Antalya pourra négocier sur le fond. Si Bonn s'enlise, la COP31 héritera de paquets toxiques que Chris Bowen devra dénouer en douze jours, dans un contexte géopolitique que personne n'a envie de qualifier d'apaisé.
Reste une question, à seize ans de l'échéance 2050. Le système UNFCCC, avec ses 198 Parties moins une, ses dialogues clos, ses fonds en démarrage et ses bilans qui s'enchaînent, est-il encore capable d'imprimer un rythme à la hauteur de la trajectoire physique du climat ? Les SB64 n'y répondront pas. Elles diront, plus modestement, si la machine tient encore la cadence.
Sources#
- UNFCCC, page officielle des SB64, unfccc.int/sb64
- UNFCCC, page officielle de la COP31 et Road to Antalya, unfccc.int/cop31
- Carbon Brief, NCQG analysis (COP29), carbonbrief.org
- Carbon Brief, COP30 key outcomes Belém, carbonbrief.org
- IISD, Baku Climate Conference Report, iisd.org
- Carbon Market Watch, COP29 Article 6 analysis, carbonmarketwatch.org
- IPCC, AR7 Assessment Report, ipcc.ch





