Cinq mille cent cinquante-sept Tuvaluans ont postulé au premier tirage au sort du visa climatique australien lorsque le scrutin s'est clôturé le 18 juillet 2025, soit environ la moitié de la population du pays. C'est le chiffre que retient le Development Policy Centre de l'Australian National University, dans son évaluation préliminaire publiée le 26 août 2025. Quatre jours après l'ouverture du ballot le 16 juin, plus d'un tiers de la population avait déjà déposé une candidature, selon la synthèse du Carnegie Endowment for International Peace de septembre 2025. La machine est lancée. Le premier groupe, vingt-sept personnes, est arrivé à Brisbane le 14 décembre 2025 à bord d'un Boeing 737. Ils ont reçu un visa de résidence permanente à l'arrivée.
C'est ce dispositif que plusieurs médias français ont qualifié, depuis fin 2023, de « nationalité climatique ». Le terme circule. Il fait rentrer un dossier juridique aride dans une formule lisible. Sauf qu'il ne correspond à rien dans le texte du traité, ni dans la littérature académique qui l'analyse.
Ce que dit vraiment le traité Falepili Union#
Officiellement, l'accord s'appelle Australia-Tuvalu Falepili Union Treaty. Il a été signé le 9 novembre 2023 à Rarotonga, dans les îles Cook, par les premiers ministres australien et tuvaluan de l'époque. Il est entré en vigueur le 28 août 2024, après ratification par les deux parlements. Le ministère australien des Affaires étrangères et du commerce, le DFAT, en publie les articles sur son portail officiel.
Le Carnegie Endowment for International Peace, dans son analyse de septembre 2025, parle du « premier traité bilatéral de mobilité climatique au monde ». La formule est juridiquement plus exacte que « nationalité climatique ». L'accord ne crée pas une nationalité : il ouvre un visa de résidence permanente, à hauteur de deux cent quatre-vingts places annuelles attribuées par tirage au sort, accessibles à tout citoyen tuvaluan sans limite d'âge et sans exclusion liée au handicap. Le visa donne accès aux services australiens (santé, éducation, sécurité sociale) dans les mêmes conditions qu'un résident permanent classique. La voie vers la citoyenneté australienne reste celle de la naturalisation ordinaire.
Tuvalu, de son côté, conserve sa propre citoyenneté. Le pays a même verrouillé juridiquement sa propre existence : en octobre 2023, le parlement tuvaluan a amendé sa constitution pour inscrire que « l'État de Tuvalu demeurera à perpétuité, nonobstant les impacts du changement climatique ». L'article 2 du traité Falepili reprend la formule en miroir : l'Australie reconnaît officiellement que « la souveraineté et l'État de Tuvalu continueront, nonobstant l'impact de la montée des eaux liée au changement climatique ». Le mot d'ordre, dans la littérature juridique anglo-saxonne, c'est deterritorialised statehood. Pas climate nationality.
L'article 4, ou pourquoi Sopoaga a parlé de « honte »#
Le second pan du traité a fait beaucoup moins parler en France. Il pèse pourtant lourd. L'article 4 de la Falepili Union impose à Tuvalu d'obtenir l'accord mutuel de l'Australie pour tout partenariat de défense, de cybersécurité ou d'infrastructure critique conclu avec un État tiers. Concrètement, Funafuti ne peut pas signer un accord sécurité avec Pékin, ou avec Washington, sans que Canberra valide. C'est cette clause qui a fait crier au scandale Enele Sopoaga, l'ex-premier ministre tuvaluan, qui a qualifié le traité de « honteux » et promis de l'abroger en cas de retour au pouvoir. Il a perdu les élections du 26 janvier 2024.
À ne pas confondre avec son successeur. Feleti Teo, élu unanimement premier ministre par le parlement le 26 février 2024, faisait partie de l'équipe juridique qui a rédigé la Falepili Union. Il a tout de même reconnu, dans une déclaration relayée par l'Australian Institute of International Affairs, que les éléments de sécurité collective du traité « donnent l'impression que Tuvalu concède sa souveraineté pour décider de l'arrangement de sécurité qu'il préfère ». Deux figures, deux degrés d'opposition. La distinction n'est pas faite dans la plupart des reprises médiatiques. Elle est pourtant centrale.
La submersion, ce qu'en dit la donnée NASA#
L'argument climatique qui justifie l'accord repose sur une donnée chiffrée par le NASA Sea Level Change Team, mise à jour en septembre 2024. À Funafuti, capitale de Tuvalu, la mer monte d'environ cinq millimètres par an. C'est une fois et demie la moyenne mondiale. La jauge de marée NOAA, station 732-012, donne sur la période 1977-2022 un taux relatif d'environ trois virgule neuf millimètres par an, intégrant la subsidence locale. Les deux ordres de grandeur convergent.
Ce que la NASA projette pour les années 2050 mérite d'être lu en entier, parce que c'est sur ce point que la communication publique dérape vite. L'agence parle de zones aujourd'hui touchées moins de cinq jours par an par les inondations à marée haute, qui passeront à vingt-cinq jours par an. Et au moins quinze centimètres de hausse en trente ans. Elle ne dit pas que Tuvalu sera submergé en 2050. Elle dit que les infrastructures actuelles passeront sous le niveau des hautes eaux moyennes. La nuance compte. Le projet australien Tuvalu Coastal Adaptation Project, financé à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars australiens (les chiffres oscillent entre vingt-cinq et trente-huit millions selon les sources Carnegie et DFAT), vise précisément à créer des terres surélevées résistantes au-delà de 2060. La logique du traité n'est donc pas « le pays va disparaître ». Elle est « préparer la mobilité maintenant, pour ne pas la subir plus tard ». La nuance change le récit politique.
Pour qui veut le contexte régional, voir notre précédent article sur l'érosion côtière française en 2026, qui partage les mêmes ordres de grandeur de hausse marine.
Pourquoi « nationalité climatique » est un raccourci de presse#
Reste à expliquer pourquoi le terme s'est imposé en français. La revue de la littérature juridique disponible, du blog de l'American Philosophical Association à l'analyse Carnegie, en passant par l'American Journal of International Law (Cambridge Core), n'utilise pas l'expression climate nationality. Les termes qui dominent sont climate mobility, mobility with dignity, climate migration visa, deterritorialised statehood. La presse francophone, elle, a investi un terme plus puissant émotionnellement. Il n'est pas faux au sens vulgaire : un Tuvaluan qui obtient le visa Falepili gagne effectivement un statut résidentiel lié à un facteur climatique. Mais il n'y a pas de double nationalité automatique. Il n'y a pas de citoyenneté de substitution.
D'après les enquêtes terrain que j'ai pu lire ces derniers mois, les Tuvaluans qui ont posté leur candidature en juin et juillet 2025 ne parlent jamais d'eux-mêmes en ces termes. Ils parlent d'un visa, d'une option, d'une chance pour leurs enfants. Pas d'un changement de nationalité. La distinction est aussi politique : maintenir Tuvalu comme État souverain, même partiellement inhabitable, c'est précisément l'enjeu de l'amendement constitutionnel d'octobre 2023. Confondre le visa avec une nationalité, c'est annuler symboliquement le travail juridique qui maintient l'État tuvaluan en vie.
Sur ce point, j'ai longtemps cru que la formule médiatique était simplement maladroite. Les retours d'analystes que j'ai consultés m'ont fait revoir : la formule est utile à un récit, celui de l'urgence absolue, mais elle desservirait à terme les Tuvaluans en banalisant l'idée qu'ils ont déjà un pays de remplacement.
Les critiques que personne ne reprend en France#
Le Devpolicy Blog, hébergé par l'Australian National University, a publié plusieurs analyses critiques peu reprises de ce côté de l'Atlantique. Première critique : le visa coûte cher. Vingt-cinq dollars australiens pour la première étape du ballot, deux cents pour la seconde. Le billet d'avion aller-retour Tuvalu-Australie tourne autour de mille six cents dollars américains, soit environ deux mille quatre cent soixante-douze dollars australiens. Pour une partie des candidats, l'enveloppe représente plusieurs mois de revenu. Le PIB de Tuvalu plafonne à soixante-trois millions de dollars américains pour 2023, selon Euronews Green.
Deuxième critique : effet démographique. Le Devpolicy Blog rappelle qu'à Cook Islands, à Niue ou aux Tokelau, des accords similaires ont vidé les îles d'origine au point de poser la question de la viabilité administrative. Avec deux cent quatre-vingts départs annuels sur une population d'environ onze mille habitants, Tuvalu perd potentiellement deux virgule cinq pour cent de sa population chaque année si le quota est rempli. À horizon dix ans, la dynamique pourrait fragiliser ce que l'amendement constitutionnel essaie justement de préserver : un État vivant.
Troisième critique, la plus rare : aucune clause du traité n'engage l'Australie sur sa propre trajectoire d'émissions. Or, l'Australie reste l'un des plus gros exportateurs mondiaux de charbon. Le Devpolicy Blog parle sobrement d'un « succès de solidarité et d'un échec climatique ». La formule m'a fait tiquer. Elle est sévère, mais elle est documentée.
Le contexte régional plus large mériterait d'être lu à l'aune des risques environnementaux 2026 du Forum économique mondial, qui place les phénomènes climatiques extrêmes en tête des dix prochaines années, et de la séquence diplomatique que j'avais déroulée dans la COP31 d'Antalya côté entreprises françaises. Le bilan plus général de l'année qui vient de s'écouler est, lui, dans le rétrospectif environnement 2025.
Ce que la suite va trancher#
Je l'écris franchement : sur ce dossier, j'ai moins de certitudes que d'habitude. Le traité est inédit, les premiers arrivants sont à Brisbane depuis quatre mois, et personne ne sait encore comment se passera l'intégration concrète, les retours éventuels au pays, ou la transmission générationnelle de la citoyenneté tuvaluane chez ceux qui s'installeront durablement. Le Carnegie Endowment évoque un modèle de souveraineté déterritorialisée qui pourrait inspirer Kiribati, les Marshall Islands, ou les Maldives. Aucun de ces pays n'a, pour l'instant, signé de texte équivalent. Les États-Unis ont des accords de libre association avec les Marshall Islands, la Micronésie et Palau, mais sans dimension climatique explicite, comme le rappelait Foreign Policy en décembre 2023.
Ce qui se joue à Funafuti et à Brisbane n'est pas la fin de Tuvalu. C'est le début d'un genre de relation interétatique que le droit international n'avait pas eu à formaliser jusqu'ici. La question qui reste ouverte est celle-ci : combien d'autres archipels signeront un traité de ce type avant que la communauté internationale ne se décide à en faire un cadre, plutôt qu'une exception ?
Sources#
- Carnegie Endowment for International Peace, Australia-Tuvalu Falepili Union: The First Bilateral Climate Mobility Treaty, septembre 2025
- Australian Government DFAT, Australia-Tuvalu Falepili Union Treaty
- Devpolicy Blog, The first Falepili Union visa ballot: a preliminary assessment, 26 août 2025
- Devpolicy Blog, Australia-Tuvalu mobility pathway, 1er juillet 2025
- VisaHQ News, First Tuvalu climate migrants arrive in Australia under Falepili Union visa, 13 décembre 2025
- NASA, Analysis Shows Irreversible Sea Level Rise for Pacific Islands, septembre 2024
- Australian Institute of International Affairs, Tuvalu, Australia and the Falepili Union
- APA Blog, The Falepili Union, Climate Change and Self-Determination, 15 août 2025
- Euronews Green, A solidarity success and a climate failure: thousands of Tuvaluans seek new visa to Australia, 27 juin 2025
- The Diplomat, Feleti Teo Is Named Tuvalu's New Prime Minister, février 2024
- Foreign Policy, Australia, Tuvalu, Pacific Islands Climate Migration Deal, décembre 2023





