Les insectes pollinisateurs ont décliné de 40 à 50 % en Europe entre 1980 et 2020. Le chiffre, rappelé par le CNRS dans son communiqué du 24 avril, ouvre la correspondance « France must protect pollinators over pesticides » publiée la veille dans la revue Science. Dix-huit chercheurs la signent. Tous appartiennent au groupement Pollinéco, qui fédère plus de 250 scientifiques en France, en Belgique et en Suisse, selon la même note du CNRS. Leur cible est nommée : la proposition de loi Duplomb 2, déposée au Sénat le 30 janvier 2026, qui veut réautoriser l'acétamipride et le flupyradifurone sur quatre filières agricoles.
L'alerte arrive à un moment précis du calendrier parlementaire. La version finale du texte a été présentée le 2 avril 2026 par les sénateurs Laurent Duplomb, Franck Ménonville, Bernard Buis et Henri Cabanel, après un avis du Conseil d'État qualifié de « globalement positif » par Public Sénat. L'Assemblée nationale doit l'examiner en mai, le Sénat en juin. C'est dans ce créneau que la lettre Science vient déposer un contre-poids.
1980-2020 : la moitié des pollinisateurs partis sans avoir prévenu#
L'article scientifique part d'une donnée que les auteurs jugent suffisante en elle-même. Sur quarante ans, l'abondance des insectes pollinisateurs a été divisée par deux à l'échelle européenne, formulation reprise telle quelle dans le communiqué du CNRS. Les abeilles sauvages illustrent l'accélération récente : la liste rouge UICN d'octobre 2025 recense 172 espèces menacées sur 1 928 évaluées en Europe, contre 77 espèces en 2014 sur un échantillon plus restreint. La hausse atteint 123 % en une décennie, d'après le bilan publié par actualites-news-environnement.com. Pour les papillons, la même liste compte 65 espèces menacées contre 37 douze ans plus tôt.
Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Les rapports IPBES de 2016 ont posé la grille de lecture qui sert encore de référence : 87,5 % des plantes sauvages florifères et 84 % des plantes cultivées en Europe dépendent d'une pollinisation animale. Côté économique, les services rendus par les pollinisateurs en France ont été estimés entre 2,3 et 5,3 milliards d'euros par an par le Commissariat général au développement durable, soit environ 8,6 % de la valeur marchande de la production agricole alimentaire. À l'échelle européenne, l'ordre de grandeur cité par INRAE et CNRS tourne autour de 15 milliards d'euros annuels. Mon obsession sur les chiffres tient ici à une chose : aucun de ces ordres de grandeur ne fait débat entre laboratoires. Ce n'est pas l'ampleur du déclin qui se discute, c'est ce qu'on en fait politiquement.
Le déclin des pollinisateurs est documenté dans un article voisin, Déclin des pollinisateurs en Europe : les chiffres alarmants, qui détaille les données UICN par groupes d'insectes. Sur le périmètre plus large, un autre dossier publié sur ce site analyse la dynamique du déclin des insectes et la menace pour les écosystèmes.
Le procès des tests EFSA, en 48 heures chrono#
C'est sur la méthode d'évaluation des pesticides que la correspondance frappe le plus fort. Les auteurs reprochent à l'Autorité européenne de sécurité des aliments de fonder son arbitrage sur des tests d'exposition limités à 48 heures, et menés sur l'abeille domestique. Le détail vient du compte-rendu publié par cielvoile.fr, qui reprend l'article original de Reporterre. La citation marquante du texte : « Dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide. » Autrement dit, le protocole réglementaire mesure une fenêtre courte là où la réalité agricole étale la dose sur des semaines.
Cette critique vise une espèce et un timing. Une espèce, parce que l'abeille domestique ne représente qu'une fraction de la pollinisation effective : la majorité du travail est assurée par les abeilles sauvages, dont on compte plus de 800 espèces en France métropolitaine selon les données croisées des laboratoires français. Un timing, parce qu'aucun test de 48 heures ne capte la mortalité différée, la baisse de fertilité ou la dégradation des capacités d'orientation observées sur des expositions chroniques. La lettre dans Science demande explicitement que la France privilégie la conservation des pollinisateurs plutôt que la réintroduction de molécules dont le risque a été jugé inacceptable au niveau national depuis 2018.
Officiellement, l'acétamipride est autorisé au niveau européen. En réalité, il est interdit en France depuis 2020, dans ce que les défenseurs de Duplomb 2 qualifient de « surtransposition ». Le flupyradifurone, lui, n'est pas techniquement un néonicotinoïde, mais son mode d'action sur les récepteurs nicotiniques de l'insecte est suffisamment proche pour que Générations Futures et la communauté scientifique le rangent dans la même famille de risque. Le retour annoncé concerne quatre cultures : betteraves sucrières, cerises, pommes et noisettes, d'après le détail publié par le cabinet Gossement Avocats.
Duplomb 1, Duplomb 2, et la mémoire courte du calendrier#
Le retour du dossier ne s'explique pas sans le précédent immédiat. La loi Duplomb première version a été adoptée par l'Assemblée nationale le 8 juillet 2025 par 316 voix pour, 223 contre et 25 abstentions, d'après le décompte officiel cité par France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes. Le Conseil constitutionnel l'a censurée partiellement le 7 août 2025 par sa décision n° 2025-891 DC : l'article 2, qui réautorisait l'acétamipride sans encadrement strict, a été jugé contraire à l'article 1er de la Charte de l'environnement. Le motif tient en une phrase du communiqué officiel du Conseil : la dérogation « n'est pas assez encadrée » dès lors qu'elle s'applique « pour toutes les filières agricoles sans cibler précisément celles pour lesquelles aurait été identifiée une menace particulière ». Le reste du texte a été promulgué sous le numéro 2025-794 du 11 août 2025, publié au Journal officiel le 12 août.
La saisine émanait de plus de 60 sénateurs et députés. La pétition citoyenne lancée contre Duplomb 1 avait, elle, recueilli deux millions de signatures, selon le décompte rapporté par Vert.eco, ce qui en fait la deuxième pétition la plus signée de l'histoire de France. Sur ce point, j'avoue que j'ai relu trois fois la note de Vie-publique.fr sur le précédent de 2020 pour vérifier que mes dates étaient bonnes : la loi du 14 décembre 2020 avait déjà rouvert une fenêtre dérogatoire pour les seules betteraves sucrières, en réautorisant l'imidaclopride et le thiaméthoxame jusqu'au 1er juillet 2023. Le Conseil d'État a fini par juger en mai 2023 que les dérogations accordées en 2021 et 2022 étaient illégales, à la suite de l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 19 janvier 2023. Il y a donc déjà eu un cycle complet de réautorisation puis d'invalidation judiciaire sur la période 2020-2023.
Duplomb 2 a tiré les leçons procédurales du précédent constitutionnel. Le texte présenté en avril 2026 limite la durée des dérogations à un an renouvelable deux fois, restreint les filières concernées et conditionne tout déclenchement à une étude préalable de l'Anses, selon les garanties détaillées par Public Sénat. Le Conseil d'État a noté que le nouveau texte « se distingue des dispositions censurées ». Reste que la molécule visée est la même, que la cible biologique reste l'ensemble des insectes pollinisateurs, et que la mémoire de l'interdiction française remonte à la loi Biodiversité du 8 août 2016, dont l'effet pratique a démarré le 1er septembre 2018. Pour le contexte juridique étendu, le bilan de la loi Duplomb sur les pesticides reprend les controverses autour de la version originelle du texte, et un autre article fait le point sur l'interdiction de l'acétamipride et l'impact sur les abeilles.
Ce que pèse une correspondance dans Science face à un calendrier législatif#
La question reste ouverte. Une correspondance dans Science, contrairement à un article de recherche, n'ouvre pas une controverse scientifique nouvelle. Elle vise les décideurs : le DOI 10.1126/science.aeg6003 a été choisi pour son timing, à trois semaines de l'examen à l'Assemblée nationale. Le coordinateur Bertrand Schatz, directeur de recherche au CNRS et responsable du groupement Pollinéco depuis le CEFE de Montpellier, n'a pas dissimulé l'intention politique. Le texte demande la conservation des pollinisateurs « plutôt que » l'utilisation des pesticides. La formulation tranche.
L'opposition à Duplomb dépasse depuis le départ le seul champ scientifique. La loi originelle avait ligué contre elle la gauche, les écologistes, les associations environnementales, la Confédération paysanne, l'Ordre des médecins et la Ligue nationale contre le cancer, d'après le panorama publié par Franceinfo en juillet 2025. Le plan national pollinisateurs 2021-2026, doté de plus de 115 millions d'euros sur six axes et plus de 40 acteurs, est censé courir en parallèle de cette deuxième tentative législative. Aucun bilan public consolidé du plan n'a été publié à ce stade, ce qui n'aide pas à mesurer si la dérogation envisagée serait compensée par d'autres efforts. Le ministère, sollicité par la presse spécialisée, n'a pas communiqué de calendrier de bilan.
Reste une question qu'aucun des deux camps n'a tranchée publiquement : que vaut un avis du Conseil d'État « globalement positif » lorsque les chiffres scientifiques convergent depuis quarante ans dans la direction opposée ?
Sources#
- CNRS INEE (communiqué officiel sur la lettre Science) : https://www.inee.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/la-france-doit-privilegier-la-conservation-des-pollinisateurs-plutot-que-lutilisation-des
- Lettre Science (DOI, paywall) : https://www.science.org/doi/10.1126/science.aeg6003
- Cielvoile.fr (reprise de Reporterre, argument EFSA) : https://www.cielvoile.fr/2026/04/des-scientifiques-mettent-en-garde-contre-les-dangers-de-la-loi-duplomb-pour-les-pollinisateurs.html
- Décision n° 2025-891 DC du 7 août 2025 (Conseil constitutionnel) : https://www.conseil-constitutionnel.fr/actualites/communique/decision-n-2025-891-dc-du-7-aout-2025-communique-de-presse
- Loi n° 2025-794 du 11 août 2025 (Légifrance) : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052075814
- Public Sénat (avis Conseil d'État Duplomb 2 et calendrier) : https://www.publicsenat.fr/actualites/parlementaire/pesticides-apres-lavis-du-conseil-detat-sur-la-nouvelle-proposition-de-loi-duplomb-les-senateurs-mettent-la-pression-sur-lexecutif
- Gossement Avocats (chronologie Duplomb 1 et 2) : https://www.gossement-avocats.com/blog/pesticides-le-retour-de-la-loi-duplomb-au-senat-pour-autoriser-les-neonicotinoides-proposition-de-loi-visant-a-attenuer-une-surtransposition-relative-a-lutilisation-de-produits-phytopharmaceu/
- La France Agricole (acétamipride et flupyradifurone) : https://www.lafranceagricole.fr/neonicotinoides/article/896997/acetamipride-flupyradifurone-la-loi-duplomb-2-est-prete
- Conseil d'État (illégalité dérogations betteraves 2021-2022) : https://conseil-etat.fr/actualites/neonicotinoides-pas-de-derogation-possible-a-l-interdiction-europeenne
- Vert.eco (pétition 2 millions et censure CC) : https://vert.eco/articles/loi-duplomb-le-conseil-constitutionnel-censure-la-reautorisation-des-neonicotinoides-et-freine-le-developpement-des-megabassines
- FNE Auvergne-Rhône-Alpes (vote AN 8 juillet 2025) : https://www.fne-aura.org/nos-avis/region/vote-de-lassemblee-nationale-du-8-juillet-2025-proposition-de-loi-dite-duplomb/
- Actualites-news-environnement.com (chiffres UICN oct. 2025) : https://actualites-news-environnement.com/declin-pollinisateurs-europe-chiffres-alarmants/
- IPBES 2016 (87,5 % plantes sauvages, 84 % plantes cultivées) : https://files.ipbes.net/ipbes-web-prod-public-files/downloads/2016_spm_pollination-fr.pdf
- CGDD via Actu-environnement (valeur économique France 2,3-5,3 Mds€) : https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-27924-cgdd-pollinisation.pdf
- Pleinchamp (plan national pollinisateurs 115 millions €) : https://www.pleinchamp.com/actualite/un-plan-pollinisateurs-a-115-millions-d-euros-pour-2021-2026
- Vie-publique.fr (loi 14 décembre 2020 dérogation betteraves) : https://www.vie-publique.fr/loi/276032-loi-14-decembre-2020-derogation-utilisation-neonicotinoides-betteraves
- Légifrance (loi Biodiversité 8 août 2016) : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000033016345
- Franceinfo (vote AN détaillé Duplomb 1) : https://www.franceinfo.fr/politique/parlement-francais/assemblee-nationale/infographies-loi-duplomb-decouvrez-si-votre-depute-a-vote-pour-ou-contre-ce-texte-souhaite-par-les-agriculteurs-et-critique-par-les-ecologistes_7365096.html





