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Loups en France 2026 : 1 082 individus et quota record

Loups en France 2026 : 1 082 individus et quota record

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Mille quatre-vingt-deux. C'est le nombre de loups recensés en France lors du suivi hivernal 2024-2025, selon les chiffres publiés par l'Office français de la biodiversité sur loupfrance.fr, dans une fourchette allant de 989 à 1 187 individus. Le même État qui comptabilise ces animaux en a autorisé l'abattage de 227 pour l'année 2026, selon l'arrêté ministériel du 24 février 2026. Soit 21 % de la population. Un taux jamais atteint depuis que le loup est revenu officiellement en France le 5 novembre 1992, dans le parc national du Mercantour.

Un quota qui grimpe pendant que la population stagne#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Lynx dans les Vosges : une femelle, deux chatons, un gouffre politique.

Le chiffre officiel du plafond d'abattage passe de 19 % à 21 % de la population d'une année sur l'autre. En 2025, l'arrêté avait fixé le quota à 192 loups, soit 19 % des 1 013 individus recensés. Pour 2026, le texte du 24 février ajoute une clause de sauvegarde : le préfet d'Auvergne-Rhône-Alpes peut activer un quota majoré à 248 loups, soit 23 % de la population, si la pression sur les troupeaux le justifie. Officiellement, il s'agit de protéger l'élevage. En réalité, le chiffre coupé à la racine parle de lui-même : 227 loups, c'est plus d'un animal tué par jour et demi si le quota est atteint.

Et pendant ce temps, la population patine. Selon les relevés compilés par l'ASPAS, elle est passée de 1 104 loups en 2023 à 1 013 en 2024, puis 1 082 en 2025. Trois années sans progression nette, alors que la décennie précédente avait vu une croissance quasi linéaire. Le seuil de viabilité génétique évoqué par l'OFB et l'ASPAS est de 500 loups matures minimum, avec une cible à environ 2 500 individus. On en est loin.

Ce que l'arrêté du 24 février 2026 change vraiment#

Le texte ne se contente pas de relever le plafond. Il supprime l'obligation, pour les éleveurs, d'avoir mis en place au préalable des mesures de protection (clôtures électriques, chiens patous, bergers). Jusqu'ici, un éleveur ne pouvait obtenir un tir de défense qu'après avoir démontré son effort de prévention. Depuis le 24 février, cette condition saute.

Deuxième changement : l'autorisation préfectorale est remplacée par une simple déclaration préalable pour les tirs de défense. La chaîne administrative qui encadrait chaque dérogation à la protection stricte de l'espèce est donc court-circuitée. La face cachée de cette réforme, c'est qu'elle fabrique une zone grise où le comptage des tirs dépendra désormais de la bonne foi déclarative, sans filtre préfectoral en amont. Je n'ai pas trouvé à ce jour de dispositif de contrôle a posteriori dans le texte, et c'est ça qui m'interpelle.

Le Var, laboratoire politique du dossier loup#

Le département du Var est devenu la vitrine médiatique de ce bras de fer. Selon le bilan 2025 publié par la préfecture du Var, 318 prédations ont été recensées sur l'année, en baisse de 8 % par rapport à 2024. Dans le même temps, 1 149 animaux ont été indemnisés, en hausse de 10 %. Autrement dit, moins d'attaques mais des attaques plus lourdes par incident. La préfecture note aussi qu'au 11 février 2026, les attaques dans le département avaient augmenté de 22 % par rapport à la même date de 2025. Onze loups ont été abattus dans le Var en 2025, sur les 190 tués nationalement selon les mêmes sources officielles.

Ces chiffres-là, il faut les prendre pour ce qu'ils sont : un constat local, qui ne dit pas tout du territoire national. Le dossier loup est l'un des rares où la carte politique colle presque parfaitement à la carte des prédations, et où chaque préfecture publie son propre bilan sans qu'un chiffre consolidé national ne sorte en temps réel. J'ai couvert le sujet en 2019 en Savoie auprès d'éleveurs qui venaient de perdre un troupeau entier une nuit d'août, et je me souviens de leur fatigue plus que de leur colère. Ce qu'ils demandaient, c'était du temps et des bergers, pas des balles.

Le coût réel de la protection, ordre de grandeur#

Selon une étude de l'Institut de l'élevage menée en PACA sur la période 2018-2019, le surcoût annuel lié à la protection des troupeaux et à la réorganisation de l'exploitation s'établit entre 4 600 et 12 100 euros par exploitation, après déduction des aides publiques. Ces chiffres datent de six à sept ans et concernent uniquement la région PACA. Ils donnent un ordre de grandeur, pas une photographie nationale. Aucune donnée nationale consolidée plus récente n'a été rendue publique à ma connaissance, et c'est en soi un angle mort dans le débat.

Rupture du dialogue : le départ des ONG#

Le 18 septembre 2023, six associations ont claqué la porte du Groupe national loup : WWF France, la LPO, France Nature Environnement, Ferus, l'ASPAS et Humanité & Biodiversité. Leur communiqué commun, relayé notamment par FNE, dénonçait un dialogue verrouillé par les représentants du pastoralisme et le glissement du Plan national d'actions vers une logique de régulation pure. Deux ans et demi plus tard, aucune de ces ONG n'est revenue à la table.

La consultation publique sur le Plan national d'actions 2024-2029 avait pourtant recueilli plus de 13 000 commentaires, dont plus de 97 % étaient défavorables au texte proposé, selon le décompte du ministère de l'Écologie relayé par notre-planete.info. Un résultat qui n'a pas empêché le plan d'être adopté dans sa version initiale. Le paradoxe de cette séquence, c'est qu'une consultation avec 97 % d'avis contre est devenue un rituel administratif, pas un outil de décision.

Ce que la France fait différemment de ses voisins#

Selon des données compilées par plusieurs sources européennes, l'Italie compte plus de 3 300 loups, l'Espagne environ 3 000 et l'Allemagne autour de 1 100. Ces chiffres sont à prendre comme des ordres de grandeur : les méthodologies de recensement varient d'un pays à l'autre et les publications ne sont pas synchrones. Ce qui frappe, c'est qu'avec ses 1 082 individus, la France autorise un taux de prélèvement supérieur à celui de l'Italie ou de l'Espagne, pays où les populations sont trois fois plus nombreuses.

L'aire de présence régulière du loup en France couvrait, en 2024, environ 59 800 km², avec 68 800 km² supplémentaires en présence temporaire, toujours selon l'OFB. C'est le double de ce que c'était il y a dix ans. L'espèce occupe donc un territoire plus vaste tout en ayant cessé de croître en effectifs, ce qui pose mathématiquement la question de la densité par meute et de la fragmentation génétique. Les chercheurs cités par l'ASPAS n'excluent pas que la stagnation observée depuis 2022 soit déjà la signature d'une pression cumulée.

Un arbitrage qui dit quelque chose du moment politique#

J'ai suivi la consultation sur le Plan national d'actions 2024-2029 en parallèle des autres dossiers biodiversité et des pics d'ozone du printemps 2026, et ce que je retiens, c'est la répétition du même schéma. Un chiffre technique est posé par un organisme scientifique, un arbitrage politique le contourne, une ONG claque la porte. Le dossier loup n'est pas isolé : il ressemble à ce qu'on voit aussi sur les vaches et les dispositifs anti-méthane type Zelp, où la technique sert d'alibi à des choix politiques déjà pris.

En prélevant 21 % d'une population qui stagne, la France fait un pari scientifique dont le résultat se mesurera au suivi hivernal 2025-2026. Si la population retombe nettement sous les 1 000 individus, le curseur de la Convention de Berne et de la directive Habitats redeviendra un sujet juridique. Si elle tient, c'est l'argument du pastoralisme qui en sortira renforcé pour le prochain plan. Entre les deux, il y a des éleveurs qui continuent à se lever la nuit et des biologistes qui comptent des crottes dans la neige. Et une question qui reste posée : un État peut-il à la fois inscrire une espèce dans ses listes de protection stricte et en autoriser le prélèvement d'un quart chaque année sans que ce soit une contradiction ?

Sources#

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