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ZPF en mer : 4 mois après, 4,8 % et une controverse tenace

ZPF en mer : 4 mois après, 4,8 % et une controverse tenace

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Quatre virgule huit pour cent des eaux françaises sont officiellement placées en protection forte depuis le 17 décembre 2025. La décision ministérielle NOR TECL2535563S, signée ce jour-là par Monique Barbut et Catherine Chabaud, a labellisé d'un seul coup soixante-trois espaces maritimes comme zones de protection forte. Quatre mois plus tard, l'emballage tient. Le contenu, lui, est contesté par l'association BLOOM depuis l'été 2025, et aucune de ses objections n'a été démentie depuis.

Ce que recouvrent réellement les soixante-trois sites#

Le communiqué officiel du ministère de la Transition écologique parle d'une « nouvelle étape de l'engagement de la France pour les océans ». La formule est soignée. Elle masque une mécanique administrative plus terre à terre : les zones de protection forte (ZPF) ne sont pas des aires marines protégées créées ex nihilo. L'Office français de la biodiversité le précise noir sur blanc sur sa page institutionnelle : « Les ZPF ne constituent pas un nouvel outil juridique, mais plutôt un label appliqué à des aires protégées existantes. »

La lecture change quand on le sait. Les soixante-trois espaces labellisés le 17 décembre existaient déjà, à divers titres, dans les registres français des aires protégées. Le cœur marin du parc national de Port-Cros, la partie marine de la réserve nationale de Lilleau-des-Niges sur l'île de Ré, le banc de la Cordelière dans les îles Éparses, l'embouchure du Var, la réserve marine de Roquebrune-Cap Martin dans les Alpes-Maritimes : ces cinq sites, les seuls nommément cités dans les communiqués accessibles, sont tous des aires protégées préexistantes. Ce que la décision de décembre a ajouté, c'est un label. Pas un outil juridique.

Le cadre de ce label, c'est le décret numéro 2022-527 du 12 avril 2022, complété par l'instruction technique NOR TECL2525202J publiée le 10 septembre 2025. Le texte de 2022 définit la protection forte comme un régime où « les pressions engendrées par les activités humaines susceptibles de compromettre la conservation des enjeux écologiques sont absentes, évitées, supprimées ou fortement limitées ». La formulation est floue, et c'est exactement ce qui alimente la controverse.

Les 467 000 kilomètres carrés et leur grande majorité ultramarine#

Selon le communiqué ministériel, les 63 ZPF couvrent « près de 467 000 km² d'eaux françaises ». C'est le chiffre qui sert à afficher les 4,8 % de la zone économique exclusive en protection forte. Ce pourcentage s'impose à la lecture. Il mérite d'être déplié.

La ZEE française est la deuxième du monde, avec environ 10,19 millions de kilomètres carrés, derrière celle des États-Unis. Selon les données compilées sur le site Paris Côte d'Azur en décembre 2025, quatre-vingt-seize pour cent de cette ZEE borde les territoires ultramarins : Polynésie, Nouvelle-Calédonie, La Réunion, Mayotte, Antilles, Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, sans oublier les Terres australes et antarctiques françaises. Conclusion logique : l'écrasante majorité des 467 000 kilomètres carrés labellisés se situe outre-mer. Les eaux métropolitaines hexagonales, elles, restaient à moins de zéro virgule un pour cent avant le label, et la cible officielle à fin 2026 est de quatre pour cent. Sept sites ZPF ont été actés sur la façade méditerranéenne selon le quotidien Gomet, dont le titre est confirmé mais le contenu derrière un paywall.

L'écart est structurel. Protéger un lagon éloigné d'Europe et protéger la bande littorale de la Manche ne posent pas les mêmes problèmes politiques. Les pêcheurs industriels ne travaillent pas dans les îles Éparses.

Le dossier BLOOM : AMPgate, imposture, escroquerie environnementale#

C'est ici que le vernis officiel se fissure. L'association BLOOM, dirigée par Claire Nouvian, a publié en juin 2025 un dossier baptisé AMPgate. Quelques mois avant la labellisation, l'ONG écrivait déjà que les zones mises en avant par la France à l'UNOC-3 de Nice correspondent à « des zones où le chalutage de fond est déjà interdit ». Son argument se fonde sur le règlement européen entré en vigueur en janvier 2017, qui proscrit le chalutage de fond au-delà de huit cents mètres de profondeur. Les grandes surfaces ultramarines labellisées en décembre 2025 sont, à écouter BLOOM, précisément ces mêmes zones déjà fermées au chalutage.

L'association va plus loin. Sur sa page dédiée aux aires marines protégées, elle estime à zéro virgule zéro zéro cinq pour cent la protection réelle des eaux hexagonales françaises, et rappelle que la protection avant la labellisation de décembre tournait autour de zéro virgule un pour cent. Deux ordres de grandeur qui encadrent le fameux quatre pour cent visé pour 2026, et qui en relativisent la promesse.

BLOOM a aussi attaqué en justice. Selon infonature.media, l'association a déposé un recours devant le Conseil d'État contre le décret 2022-527 lui-même, qu'elle accuse de diluer la définition internationale de la protection forte. Et dès la publication de l'instruction technique de septembre 2025, BLOOM a parlé d'« ultime imposture », reprochant au texte de maintenir la possibilité du chalutage industriel dans certaines zones labellisées, d'autoriser des parcs éoliens en ZPF, et de verrouiller toute interdiction future. Les mots sont durs. Aucun communiqué BLOOM postérieur au 17 décembre 2025 ne les a modérés.

Natura Sciences, le CNRS, et la question pélagique#

La critique n'est pas seulement associative. Le média scientifique Natura Sciences a publié un article intitulé « Aire marine sous protection forte : un statut qui ne protège rien ? », dont le titre seul résume le diagnostic. L'analyse s'appuie sur des scientifiques du CNRS et rappelle un point peu discuté dans les communiqués officiels : l'interdiction du chalutage de fond ne concerne que les méthodes benthiques. La pêche pélagique industrielle, qui cible des espèces en pleine eau comme le thon ou la sardine, reste autorisée dans la plupart des zones labellisées.

C'est une nuance qui change la lecture des 4,8 %. Officiellement, ces eaux sont fortement protégées. En réalité, certains engins industriels y opèrent encore. Selon le média Vert, 86 % des aires marines protégées européennes autorisent encore des méthodes de pêche destructrices. La France ne fait pas exception.

La trajectoire 2026 : quatorze virgule huit pour cent, sans nombre de sites annoncé#

L'objectif que le gouvernement s'est fixé lors de l'UNOC-3 en juin 2025 est de porter la ZEE française sous protection forte à quatorze virgule huit pour cent d'ici fin 2026. Le communiqué de presse de Nice ajoute une seconde cible : soixante-dix-huit pour cent de la surface maritime française totale en aire protégée (toutes catégories confondues). L'arithmétique est tendue. Passer de 4,8 à 14,8 % en moins d'un an suppose d'autres vagues de labellisation. Combien de sites supplémentaires ? Les sources publiques ne le chiffrent pas. Le nombre-cible n'existe pas dans les documents accessibles.

La Stratégie nationale de la mer et du littoral vise par ailleurs cinq pour cent des espaces maritimes métropolitains en ZPF d'ici 2030. Pour les eaux hexagonales, donc, la marche est raide : partir de zéro virgule un pour cent, passer à quatre pour cent fin 2026, puis cinq pour cent en 2030. Selon le Bulletin officiel du développement durable, l'instruction technique de septembre 2025 est l'outil censé produire cette montée en charge. Ses détracteurs considèrent qu'elle verrouille au contraire les avancées futures.

Port-Cros, symbole choisi, posidonie en tête#

Le 18 décembre 2025, les deux ministres ont choisi Port-Cros comme lieu de lancement. Le choix n'est pas neutre. Le parc national de Port-Cros couvre 2 900 hectares marins et abrite un herbier de posidonie méditerranéenne, un écosystème-habitat pour environ 180 espèces de poissons, selon la notice Wikipédia dédiée. Le coralligène et les 602 espèces terrestres recensées sur l'archipel font du site un joyau biologique. En y posant le décor, les ministres ont choisi de raconter les ZPF par leur exemple le plus convaincant.

On peut lire la scénographie de deux manières. D'un côté, c'est la façon normale de communiquer sur une politique publique : on montre ce qui marche. De l'autre, un lieu comme Port-Cros est en protection forte depuis des décennies. Le label de 2025 n'y a rien changé. Utiliser Port-Cros pour lancer un dispositif qui n'y produit aucune nouveauté réglementaire dit quelque chose de la nature du dispositif lui-même.

Le contexte international : BBNJ et le rôle moteur de la France#

Un dernier fait. Le 17 janvier 2026, soit exactement un mois après la labellisation des 63 ZPF, le traité sur la haute mer (BBNJ), négocié depuis près de vingt ans, est entré en vigueur après avoir passé le seuil des soixante ratifications. Selon le ministère, la France a ratifié le texte le 5 février 2025 et a joué un rôle moteur dans cette dynamique. Le traité couvre environ soixante pour cent de la surface de l'océan mondial.

La France capitalise sur cette séquence. Labellisation ZPF en décembre, entrée en vigueur du BBNJ en janvier, G7 Environnement à Fontainebleau la semaine du 20 au 24 avril 2026 (dont l'agenda public, vérifié ligne par ligne, ne mentionne aucune nouvelle annonce maritime). Ce qui reste à voir, c'est le nombre de sites ZPF supplémentaires qui s'ajouteront aux 63, et la consistance réglementaire des protections effectivement accordées. Sur ce point, j'hésite encore : la trajectoire quantitative paraît atteignable, la qualité du filtre l'est nettement moins.

L'écart entre communiqué officiel et donnée publique, ici, se mesure en pourcentages qui peuvent tout dire ou presque rien selon l'unité choisie. Sur ce dossier, contactés par divers médias pour réagir à AMPgate, ni le ministère ni les parlementaires qui portent la SNB n'ont livré de démenti chiffré public. Les cartes, elles, sont consultables.

Sources#

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