Le rapport annuel du World Resources Institute, publié par Global Forest Watch le 29 avril 2026 à partir des données du laboratoire GLAD de l'Université du Maryland, donne le ton : la perte de forêts tropicales primaires recule de 36 pour cent en 2025 par rapport à 2024, à 4,3 millions d'hectares à l'échelle mondiale. La surface d'un Danemark, partie en fumée ou en bois mort, soit onze terrains de football par minute. C'est moins que l'année précédente, qui avait atteint un sommet historique de 6,7 millions d'hectares, mais cela reste trois fois supérieur au rythme nécessaire pour tenir l'engagement de Glasgow d'arrêter la déforestation en 2030.
L'écart entre les deux années a une explication mécanique. 2024 avait été une année noire de feux, en Amazonie surtout. 2025 a vu reculer ces feux et reculer aussi la déforestation pilotée par la main de l'homme dans plusieurs bassins forestiers majeurs. La photographie globale cache pourtant deux trajectoires inverses : le Brésil casse une courbe que personne n'aurait parié possible en 2022, l'Indonésie repart en sens inverse sous la pression d'un secteur minier que la transition énergétique nourrit directement.
Le chiffre brésilien que personne n'attendait#
Le Brésil reste le pays qui perd le plus de forêt tropicale primaire en valeur absolue. C'est inévitable, il en abrite la plus grande surface. Mais la perte hors feux y a baissé de 41 pour cent en 2025 par rapport à 2024, à environ 1,63 million d'hectares. C'est, selon les chiffres du Global Forest Review, le plus bas niveau jamais mesuré sur cet indicateur depuis le début de la série satellite. Le taux global, fires inclus, recule de 42 pour cent. La perte annuelle tombe à 0,5 pour cent de la surface forestière primaire, ce qui place le Brésil parmi les pays à la déforestation relative la plus faible des grands producteurs forestiers tropicaux.
Le contexte politique pèse. Lula est revenu au pouvoir en janvier 2023. Son gouvernement a relancé le Plan d'action pour la prévention et le contrôle de la déforestation en Amazonie légale, le PPCDAm, démantelé sous l'administration précédente. Les chiffres opérationnels suivent : sur la période 2023-2025 par rapport à 2019-2022, les notifications d'infractions environnementales sont en hausse de 81 pour cent, les amendes prononcées de 63 pour cent. L'enforcement a retrouvé un appareil et une volonté politique.
Reste un détail qui ne se balaie pas d'un revers de main. La baisse spectaculaire de 2025 est aussi le pendant statistique d'un 2024 catastrophique pour les feux. Une fois retirée la composante feux, la diminution reste massive (les 41 pour cent évoqués plus haut), mais l'effet d'année comparée pèse dans le chiffre brut. Elizabeth Goldman, directrice de Global Forest Watch, le dit elle-même : « C'est une meilleure année, mais ce n'est qu'une année. » La consolidation se jugera sur 2026 et 2027, particulièrement avec le retour probable d'El Niño au second semestre 2026.
L'autre nuance vient de la géographie biome. L'Amazonie et le Pantanal portent l'essentiel de la baisse. La Caatinga, biome semi-aride du Nordeste, augmente sa perte de 9 pour cent. La Mata Atlântica, le Cerrado et le Pampa reculent aussi mais moins fortement que l'Amazonie. Le Brésil ne fait pas reculer la déforestation partout, il la fait reculer là où la pression politique et technique se concentre. L'effet ne se diffuse pas spontanément aux biomes secondaires.
Bolivie deuxième, RDC troisième : le contre-récit#
La hiérarchie 2025 par hectares perdus de forêt primaire place le Brésil en tête, suivi par la Bolivie, puis la République démocratique du Congo. La Bolivie continue de surperformer négativement : son économie repose sur l'agro-export, sa forêt amazonienne représente environ 60 pour cent de moins de surface que la forêt brésilienne, et pourtant la perte absolue dépasse celle de la RDC pour la deuxième année consécutive. Les feux y ont joué un rôle majeur, comme au Brésil, mais sans l'inflexion politique qui a marqué Brasilia.
La RDC reste au troisième rang. Le bassin du Congo perd ses forêts à un rythme qui ne fléchit pas, dans un contexte de gouvernance forestière fragile, de pression démographique sur les terres et d'expansion progressive de l'extraction minière. Le rapport du WRI souligne d'ailleurs un point sous-estimé jusqu'à présent : l'exploitation minière artisanale dans le bassin du Congo serait un moteur indirect de déforestation bien plus important que ce que les inventaires officiels reconnaissaient.
Le Pérou et le Laos restent dans le top 10 des pays à la perte la plus élevée. Aucun signal de retournement dans ces deux pays. Pour le Pérou, la pression vient toujours de l'expansion agricole en Amazonie et des cultures illicites en zone amazonienne. Pour le Laos, les plantations de caoutchouc et de bananes financées par des capitaux chinois pèsent depuis une décennie sans signe d'arrêt.
Indonésie quatrième : la mécanique nickel#
L'Indonésie occupe le quatrième rang en 2025 avec 296 000 hectares de forêt primaire perdus, en hausse de 14 pour cent par rapport à 2024. La progression n'a rien de spectaculaire en valeur absolue (le pays reste bien en dessous des sommets des années 2010), mais elle confirme que le ralentissement obtenu sous l'administration précédente, par le moratoire sur les nouvelles concessions de plantations de palme et par les mesures de prévention des feux de tourbières, n'a pas eu d'effet de seuil. La courbe repart à la hausse, et les drivers ont changé de visage.
Le programme de food estate, lancé sous la présidence Jokowi et amplifié par l'administration Prabowo entrée en fonction fin 2024, a déjà rasé environ 10 000 hectares de forêt primaire en Papouasie du Sud pour des cultures vivrières destinées à compenser des importations. La construction d'infrastructures routières ouvre par ailleurs 135 kilomètres de pénétrations supplémentaires dans l'intérieur papou, et chaque kilomètre de route à travers une forêt primaire intacte préfigure un front de déforestation qui s'élargit dans les années qui suivent.
Mais le moteur qui change l'échelle, c'est le nickel. L'Indonésie est devenue le premier producteur mondial. Le pays détient les plus grandes réserves connues, concentrées principalement à Sulawesi et à Halmahera dans les Moluques du Nord. La demande mondiale est tirée par les batteries lithium-ion des véhicules électriques. Les chimies NMC (nickel-manganèse-cobalt) et NCA (nickel-cobalt-aluminium), majoritaires sur le haut de gamme, font du nickel le métal critique de la densité énergétique. Les projections sectorielles tablent sur 50 millions de véhicules électriques vendus en 2030 dans le monde, avec une demande de nickel dépassant les 15 millions de tonnes annuelles, dont plus de la moitié pour les batteries.
L'Indonésie alimente la chaîne. Selon Nusantara Atlas, organisation indépendante qui suit l'empreinte spatiale de l'industrie, les concessions minières directement attribuables à l'extraction de nickel ont déjà détruit environ 193 830 hectares de forêt sur la période 2000-2023, plus 5 031 hectares pour les fonderies HPAL et RKEF qui transforment le minerai sur place. Les alertes RADD (radar) du Wageningen University montrent que la déforestation liée à l'extraction de nickel a plus que doublé entre 2020 et 2023. Sur les 920 000 hectares de concessions de nickel attribuées en Indonésie, environ deux tiers sont sous couvert forestier. Six concessions parmi vingt-cinq étudiées en détail par Mighty Earth contiennent plus de 75 pour cent de forêt à haut stock de carbone, c'est-à-dire des forêts primaires denses qui stockent un volume très important de carbone.
Les émissions directes liées à la destruction des forêts tropicales sur Halmahera, à elles seules, atteindraient environ 2 millions de tonnes équivalent CO2 d'après les estimations de Climate Rights International. La transition énergétique de l'Europe, de l'Amérique du Nord et de la Chine produit ainsi, par une chaîne d'approvisionnement directe, des émissions qu'elle prétend pourtant éviter.
Ce que le rapport WRI ne dit pas explicitement#
Goldman a glissé une formule qui mérite d'être citée : « Si 2025 avait été une autre mauvaise année de feux comme 2024, nous raconterions une histoire très différente. » La fragilité des gains 2025 tient à trois facteurs combinés, et chacun pèse pour le second semestre 2026.
Le premier, c'est la météo. Les prévisions ENSO convergent vers un El Niño actif sur la période mai-juillet 2026, avec une probabilité supérieure à 90 pour cent en fin d'année. El Niño assèche l'Amazonie et l'Asie du Sud-Est, et favorise les feux. La saison 2026-2027 risque de ressembler bien plus à 2024 qu'à 2025.
Le deuxième, c'est la dépendance brésilienne aux feux comme indicateur agrégé. Le chiffre global de moins 42 pour cent inclut la baisse des feux. Sortir les feux du calcul ramène à moins 41 pour cent, ce qui démontre que la baisse n'est pas qu'un effet météo. Mais si les feux repartent en 2026, le chiffre agrégé brésilien pourrait remonter mécaniquement, même si la déforestation hors feux continue de baisser. La narrative politique en serait affectée.
Le troisième, c'est l'Indonésie. La transition électrique mondiale a structurellement besoin de nickel. Les producteurs européens, américains, chinois, sud-coréens et japonais ont besoin de batteries. Les batteries ont besoin de nickel. L'Indonésie est le robinet. Tant que la traçabilité de la chaîne d'approvisionnement n'est pas réelle, et tant que les standards d'intermédiaires comme l'IRMA (Initiative for Responsible Mining Assurance) restent volontaires et marginaux, la pression sur les forêts primaires de Sulawesi et Halmahera ne reculera pas. Les chimies LFP (lithium-fer-phosphate), qui se passent de nickel, gagnent du terrain (BYD, Tesla pour les entrées de gamme), mais elles ne dominent pas le marché haut de gamme et les SUV électriques où la densité énergétique du nickel reste indispensable.
La photographie globale : combien de pays tiennent l'engagement Glasgow#
L'Accord de Glasgow de 2021 sur la déforestation engage 145 pays à arrêter la perte forestière en 2030. À mi-parcours, le bilan se durcit. Le rythme 2025, à 4,3 millions d'hectares de forêt primaire perdue, dépasse de plus de trois fois le rythme compatible avec l'objectif. Le rapport du WRI inscrit le retour aux niveaux compatibles avec Glasgow à un horizon qui suppose une baisse continue et accélérée sur les cinq prochaines années. Aucun signal opérationnel ne montre que cette baisse soit en cours, sauf au Brésil et à condition que les feux ne reviennent pas en 2026.
Trois zones ont vraiment infléchi leur perte de forêt primaire entre 2020 et 2025 : le Brésil sous Lula, le Vietnam (mais sur des forêts secondaires et plantations majoritairement), et la Colombie sous Petro, avec un effet de stabilisation politique. Les bassins du Congo, de Bornéo, de Mékong et des Philippines continuent de perdre à un rythme stable ou en hausse.
Le coût climatique brut de la perte 2025, en émissions de CO2, est estimé à environ 3 gigatonnes équivalent CO2 si l'on inclut la perte de capacité de séquestration future. Soit l'équivalent des émissions annuelles cumulées de l'Inde. Une forêt tropicale primaire ne se reconstitue pas avant un siècle dans le meilleur des cas, et les sols dégradés peuvent rester improductifs pendant plusieurs décennies. La déforestation est l'une des rares actions humaines pour lesquelles la formule « irréversible à l'échelle d'une vie humaine » s'applique sans exagération.
Ce qui pèse en 2026#
Trois rendez-vous structurent l'année. La COP30 climat, qui s'est tenue à Belém en novembre 2025, a posé le cadre du Tropical Forests Forever Facility, mécanisme de paiement à la performance pour la conservation forestière. Les premiers versements sont attendus en 2026, avec une enveloppe initiale autour de 5 milliards de dollars. Le succès dépendra de la capacité à recruter des contributeurs souverains au-delà du Brésil et de la Norvège.
Le règlement européen sur la déforestation importée, le RDUE, entre dans son régime de pleine application le 30 décembre 2025 pour les grandes entreprises et le 30 juin 2026 pour les PME. Les chaînes soja, viande bovine, huile de palme, cacao, café, caoutchouc et bois doivent prouver leur absence de lien avec une déforestation postérieure à décembre 2020. L'efficacité de l'outil dépendra de la rigueur des contrôles douaniers et de la qualité des outils de géolocalisation des parcelles, encore inégale. Les opérateurs brésiliens et indonésiens ont déjà commencé à se conformer, mais les chaînes d'approvisionnement nickel ne sont pas couvertes par le RDUE.
Le sommet ASEAN-Union européenne de fin 2026 sera un moment clé. La transition énergétique européenne, qui dépend du nickel indonésien et du cobalt congolais, devra trancher entre vitesse de déploiement et exigence de traçabilité. Aucun signal politique ne suggère que la traçabilité l'emportera sur la vitesse.
Le rapport WRI 2025 est un répit, pas un retournement. Le Brésil prouve qu'une volonté politique soutenue par un appareil d'État fonctionnel peut casser une trajectoire en deux ans. L'Indonésie prouve que la transition énergétique mondiale, telle qu'elle est pilotée aujourd'hui, déporte ses externalités vers les pays producteurs de métaux critiques. Le bilan global tient sur un fil que la saison des feux 2026, conjuguée à un El Niño bien installé, peut casser en trois mois.
Sources#
- WRI Global Forest Watch : Latest analysis of deforestation trends (avril 2026)
- WRI : Tropical Rainforest Loss Drops 36 % in 2025, but Fires Threaten Global Progress
- Mongabay : Tropical forest loss falls in 2025, but world still off track on deforestation goals (avril 2026)
- Mongabay : Forests, fires and fragile gains, interview with WRI Elizabeth Goldman (mai 2026)
- Climate Home News : Brazil leads encouraging decline in global rainforest destruction in 2025
- Business and Human Rights Centre : Indonesia, Nickel concessions result to deforestation, Mighty Earth report
- Context News : Indonesia nickel mining for EV boom threatens environment





