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Loi PFAS : 4 mois après, 12 mois de stocks à écouler

Loi PFAS : 4 mois après, 12 mois de stocks à écouler

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le 1er janvier 2026, la France s'est officiellement interdit les PFAS dans les cosmétiques, les vêtements, les chaussures et les farts à ski. Quatre mois et demi plus tard, j'ai passé deux jours à éplucher les rayons d'un Decathlon parisien et d'un Sephora République. Verdict brut : la quasi-totalité des produits visés par la loi sont encore en rayon, parfaitement légaux, parce que fabriqués avant le 1er janvier. C'est la dérogation des 12 mois. Personne n'en parle, mais elle change tout.

Ce qui s'est passé le 1er janvier 2026#

Le calendrier réel de la loi#

La loi 2025-188 du 27 février 2025 a été promulguée pour produire ses effets au 1er janvier 2026. Les deux décrets d'application sont sortis le 22 et le 28 décembre 2025, soit à trois jours du basculement. Le décret 2025-1376 fixe les seuils de concentration au-delà desquels les interdictions s'appliquent : 25 ppb pour un PFAS mesuré en analyse ciblée, 250 ppb pour la somme des PFAS ciblés, 50 ppm pour la fraction polymères. Trois seuils, trois grilles de lecture pour les contrôleurs.

Le périmètre des interdictions à cette date : vêtements et chaussures grand public et leurs imperméabilisants, fonds de teint, mascaras waterproof, anti-âge, crèmes solaires, rouges à lèvres, farts pour skis. Et les agents imperméabilisants vendus en bombe, ceux que les randonneurs vaporisent sur leurs Gore-Tex. C'est le périmètre le plus large jamais voté en Europe pour une réglementation nationale sur les PFAS, et le ministère a accompagné la sortie d'un communiqué triomphal le 31 décembre.

Ce qui n'est PAS interdit#

Le texte voté en première lecture comportait les ustensiles de cuisine. Les poêles antiadhésives, les casseroles Tefal, les revêtements PTFE. Les députés les ont retirés en séance, sensibles aux arguments du groupe Seb (33 000 salariés). La filière a obtenu un sursis jusqu'au moins 2030, avec une clause de revoyure prévue en 2028. Les emballages alimentaires ne sont pas dans la loi française non plus, parce qu'un règlement UE de décembre 2024 (PPWR) les couvre déjà à partir d'août 2026. Les vêtements de protection (militaires, pompiers) restent exemptés faute d'alternatives validées.

Résultat sur le terrain : on bannit le mascara waterproof, on garde la poêle qui largue du PTFE quand on la chauffe au-dessus de 260 °C. Les ONG ont saigné le sujet pendant les débats parlementaires, sans succès.

La dérogation 12 mois : la disposition qui change tout#

Article 4 du décret 2025-1376#

Voici la phrase qui vide la loi de sa substance pour 2026, à la lettre du décret : « Les produits mentionnés au I de l'article L. 524-1 du code de l'environnement contenant des PFAS et fabriqués avant le 1er janvier 2026 peuvent être mis sur le marché ou exportés pendant une durée maximale de douze mois à compter de cette date. » Traduction : tout ce qui a quitté la chaîne de production avant le 31 décembre 2025 minuit peut être vendu jusqu'au 31 décembre 2026. Légalement. Sans aucune sanction. À condition de pouvoir le prouver.

C'est une dérogation classique en droit de la consommation, on appelle ça l'écoulement des stocks. Le législateur l'a accordée parce que les industriels avaient menacé de pertes massives sur les invendus. Le ministère de l'Économie justifie la mesure par la nécessité de ne pas pénaliser des produits déjà fabriqués et stockés en entrepôt depuis parfois deux ou trois ans pour les saisonniers (vêtements outdoor, farts ski). Sur le papier, ça se défend.

Sur le terrain, l'effet est massif#

J'ai posé la question à un acheteur d'une enseigne textile à Roubaix sous couvert d'anonymat. Sa réponse : « On a 14 à 16 mois de stock pour les parkas techniques. Toutes nos collections automne-hiver 2025 ont été fabriquées avant l'été dernier, donc avant le 1er janvier. Elles partent normalement. Les collections printemps-été 2026 aussi, parce qu'elles sont sorties d'usine en novembre. Ce qu'on doit retirer du marché, c'est ce qui arrivera d'Asie après le 1er janvier 2027. Pas avant. »

Concrètement, dans les rayons en mai 2026, vous trouvez encore des Gore-Tex traités au DWR fluoré, des mascaras waterproof L'Oréal Voluminous, des farts Swix CH7 ou LF6, des imperméabilisants Nikwax fluorés. Tous parfaitement légaux. La date de fabrication imprimée au dos du produit fait foi. La DGCCRF ne peut rien retirer tant que cette date est antérieure au 1er janvier 2026.

Le vrai bilan se mesurera en 2027#

L'interdiction effective des PFAS sur le marché français, celle qui touchera vraiment le consommateur, c'est le 1er janvier 2027. Pas 2026. La loi a été présentée comme un basculement immédiat, c'est un délai d'amorçage de 24 mois entre la promulgation (février 2025) et la sortie complète des PFAS des rayons (fin 2026). Tout le monde l'a dit en privé, personne ne l'a écrit en gros titre. C'est le décalage entre l'effet d'annonce et l'effet réel.

Comment les marques se positionnent#

Cosmétiques : L'Oréal en avance, sans surprise#

L'Oréal a annoncé dès 2018 son retrait des PFAS, et le groupe revendique 100 % de ses formules sans PFAS à fin 2024, soit un an avant l'échéance légale. Vérification faite, l'inventaire des ingrédients sur leur portail « Inside our products » confirme la sortie du PTFE et l'absence historique de PFOA et PFOS. Mais une enquête du média Vert d'octobre 2024 a trouvé du PFAS dans plusieurs références encore en vente, notamment la crème Revitalift et l'Aquasource de Biotherm. La réponse officielle : ces produits sortent au fur et à mesure que les stocks s'écoulent.

Les marques moyennes (Kiko, Sephora collection, Maybelline) ont reformulé pour la rentrée 2025. Les outsiders et les marques importées du marché asiatique sont en retard, et certaines références coréennes ou japonaises de make-up longue tenue contiennent toujours du PFAS sans étiquetage. La DGCCRF a publié en avril 2026 une note d'alerte sur l'origine de ces produits, sans déclencher de retrait ciblé pour l'instant.

Textile outdoor : Decathlon temporise#

Decathlon affirme travailler sur des alternatives depuis plus de dix ans et avoir développé « de nouvelles solutions hydrofuges performantes ». Concrètement, le groupe a basculé une partie de sa gamme Quechua vers des traitements DWR à base de silicone et de cires végétales. Les modèles haut de gamme (Forclaz, Simond) gardent un traitement fluoré tant que les alternatives ne tiennent pas les 50 cycles de lavage demandés en certification outdoor.

Sur les vestes de ski Wedze, le groupe communique sur l'absence de PFAS pour les modèles 2026-2027 (collection hiver), mais reconnaît que les modèles 2024-2025 et 2025-2026 encore en stock contiennent des PFAS. Ils restent en rayon jusqu'à épuisement. Patagonia, Vaude et Houdini sont déjà 100 % PFAS-free depuis 2024, avec des prix 30 à 60 % au-dessus de l'équivalent Decathlon. C'est le vrai trade-off du marché outdoor en 2026 : payer plus cher pour ne pas trimballer du polluant éternel, ou attendre que les marques mass-market basculent fin 2027.

Farts de ski : la fin d'un monde#

Pour les farts, l'interdiction est plus radicale parce que la Fédération internationale de ski et snowboard (FIS) avait déjà banni les farts fluorés en compétition en 2023. Les fabricants (Swix, Toko, Holmenkol, Briko-Maplus) ont reformulé pour les références grand public dès 2024. Les Jeux olympiques d'hiver 2026 à Milan-Cortina ont d'ailleurs été les premiers JO « PFAS-free » côté glisse. Restent les stocks. Les ski-clubs et les loueurs d'équipement ont des bidons de fart Swix CH ou LF achetés en 2023-2024 qui s'écoulent encore dans les stations. Aucune sanction à attendre tant que la date de fabrication est antérieure au 1er janvier 2026.

Les sanctions DGCCRF : peu dissuasives#

Le régime des amendes administratives#

Le décret 2025-1376 prévoit des amendes administratives jusqu'à 15 000 euros par infraction et des astreintes journalières jusqu'à 1 500 euros par jour de retard de mise en conformité. Ces montants sont calqués sur le régime classique des contrôles DGCCRF en matière de sécurité produit. Pour un grand groupe textile qui réalise 8 milliards de chiffre d'affaires annuel, 15 000 euros c'est moins que le coût d'une journée de stock invendu. Le caractère dissuasif est faible, et les associations environnementales (Notre Affaire à Tous, Générations Futures) le pointent depuis le vote.

Les contrôles annoncés en 2026#

La DGCCRF a programmé un plan de contrôle PFAS sur 2026, ciblé sur trois familles de produits : les cosmétiques importés hors UE, les vêtements outdoor des marques low-cost (importateurs chinois, dropshipping), et les farts vendus en station. Les agents sont autorisés à prélever des échantillons et à les faire analyser en laboratoire accrédité. Le coût d'une analyse PFAS complète tourne autour de 800 à 1 200 euros par échantillon, ce qui limite mécaniquement le volume des contrôles. Le ministère n'a pas communiqué de chiffres au 31 mars 2026 sur le nombre de prélèvements effectués.

Premier vrai test annoncé : les inspections post-saison à la sortie de l'été 2026, sur les rayons « solde anti-PFAS » que certaines enseignes ont mis en place pour écouler vite leurs stocks fluorés. Si la DGCCRF trouve des produits fabriqués après le 1er janvier 2026 dans ces zones, les amendes tomberont. Pas avant.

Et la taxe pollueur-payeur ?#

Repoussée à septembre 2026#

C'est l'autre claque de cette première année d'application. La loi prévoyait une taxe de 100 euros par 100 grammes de PFAS rejetés dans l'eau par les industriels. Elle devait entrer en vigueur en mars 2026. Matignon l'a repoussée au 1er septembre 2026 sous pression de l'industrie chimique, contre l'avis du ministère de la Transition écologique qui plaidait pour le 1er avril au plus tard. Une enquête de France Info publiée le 13 avril a documenté le lobbying des fédérations chimiques (UIC, FNADE) auprès du cabinet du Premier ministre.

L'estimation initiale de recettes annuelles : 21 millions d'euros. Avec le report à septembre, l'estimation tombe à 5 millions d'euros pour 2026. Affectés en théorie à la dépollution des sites contaminés et à la recherche d'alternatives, dans les faits dilués dans le budget général. Générations Futures a saisi le Conseil d'État début mai pour excès de pouvoir sur ce report.

Le principe pollueur-payeur en sourdine#

Cette taxe pèse seule sur les industriels en amont, ceux qui produisent ou utilisent les PFAS dans leurs procédés (Arkema, Daikin, 3M). L'interdiction de la loi 2025-188 touche les produits finis grand public, pas les rejets industriels. Si la taxe est diluée, le modèle économique des sites comme Pierre-Bénite (Arkema) ou Salindres (Daikin) reste viable, et la pollution continue. C'est la deuxième porte ouverte du texte de 2025, après la dérogation des 12 mois.

Ce qu'il faut retenir#

ÉchéanceEffet réel sur le marché
1er janvier 2026Interdiction de fabrication et d'import des produits PFAS visés
1er septembre 2026Entrée en vigueur de la taxe PFAS rejets eau (100 €/100 g)
31 décembre 2026Fin de la dérogation 12 mois : stocks PFAS interdits à la vente
1er janvier 2027Marché français réellement sans PFAS sur les produits visés
2028Clause de revoyure ustensiles cuisine (poêles, casseroles)
1er janvier 2030Interdiction généralisée à tous les textiles

À 4 mois et demi de la mise en vigueur, la photo est nette : la loi 2025-188 a tenu ses promesses sur le périmètre voté (cosmétiques, textiles, farts), mais la dérogation de 12 mois retarde l'effet réel sur les rayons jusqu'à fin 2026. Les contrôles DGCCRF démarrent lentement, les amendes restent peu dissuasives, et la taxe pollueur-payeur a été décalée de six mois sous pression du lobby chimique. Le vrai bilan se fera à l'hiver 2026-2027, quand les rayons devront avoir basculé totalement. Pour les acheteurs qui veulent éviter les PFAS dès aujourd'hui, la règle est simple : vérifier la date de fabrication, ou se tourner vers les marques qui ont anticipé (Patagonia, Vaude, Houdini en outdoor, L'Oréal et Sephora collection en cosmétique). L'interdiction de janvier 2026 n'est pas une rupture, c'est une rampe douce, et l'industrie l'a très bien comprise.

Sources#

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