124 millions de tonnes. C'est le volume de méthane rejeté par le seul secteur fossile en 2025, selon le Global Methane Tracker 2026 publié le 4 mai par l'Agence internationale de l'énergie. Aucun signe de baisse. On reste collé aux records, alors que près de 160 pays se sont engagés à Glasgow en 2021 à réduire de 30 % les émissions mondiales de méthane d'ici 2030.
C'est dans ce décalage que la présidence française du G7 a convoqué, ce 4 mai 2026 à la Maison de la Chimie à Paris, une conférence internationale de haut niveau sur la réduction des émissions de méthane, selon le ministère de la Transition écologique. Présidée par Monique Barbut, elle a réuni l'énergie, les déchets et l'agriculture autour d'une seule question : pourquoi le levier le plus rapide du climat reste-t-il le moins actionné ?
Un gaz qui pèse un tiers du réchauffement#
Le méthane représente environ un tiers du réchauffement climatique actuel, d'après le ministère de la Transition écologique. Sa puissance de réchauffement, mesurée sur 20 ans, est plus de 80 fois supérieure à celle du CO2. 60 % des émissions mondiales sont d'origine humaine, selon La Libre et Radio-Canada. Ce sont des chiffres connus depuis des années, répétés à chaque sommet. Et pourtant.
Le rapport IEA détaille la répartition des 124 Mt fossiles : 45 Mt pour le pétrole, 43 Mt pour le charbon, 36 Mt pour le gaz naturel. La concentration géographique est brutale. 70 % des émissions méthane fossiles proviennent des dix plus grands émetteurs, Chine, États-Unis et Russie en tête. Trois pays, le climat de tout le monde.
L'IEA insiste sur un point qui devrait clore le débat sur la faisabilité : 70 % de ces émissions, soit 85 Mt, sont réductibles avec les technologies disponibles aujourd'hui. Et 35 Mt peuvent l'être sans coût net aux prix de l'énergie de 2025. Récupérées plutôt que ventilées, ces fuites représenteraient 200 milliards de mètres cubes de gaz récupérables à long terme, dont 15 milliards mobilisables rapidement, selon le ministère. À titre de comparaison, presque le double des volumes ayant transité par le détroit d'Ormuz en 2025, rapporte Radio-Canada.
Officiellement, l'argument économique tranche le débat. En réalité, cinq ans après le Global Methane Pledge lancé à la COP26 de Glasgow, la trajectoire ne plie pas.
Ce qui s'est joué à la Maison de la Chimie#
L'ouverture a été assurée par Mia Mottley, Première ministre de la Barbade, et Laurent Fabius, ancien Premier ministre, président de la COP21. La clôture revenait à Laurence Tubiana, directrice de l'European Climate Foundation, et Selwin Hart, conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies pour l'action climatique. Le commissaire européen à l'Énergie et au Logement, Dan Jørgensen, était présent à Paris les 3 et 4 mai, selon la Commission européenne.
"Sa réduction est un levier immédiat, efficace et directement mobilisable au croisement de l'action climatique et de la sécurité énergétique", a déclaré Monique Barbut selon le communiqué du ministère. Mia Mottley a poussé plus loin, citée par Radio-Canada (AFP) : "the energy crisis gives everyone a reason to act with speed".
Côté annonces concrètes, le programme onusien contre l'environnement (UNEP) a frappé fort. Son système d'alerte satellite MARS, jusqu'ici concentré sur le pétrole et le gaz, est étendu au charbon et aux décharges. Une Coal Methane Database est lancée par l'IMEO, couvrant 250 mines de charbon, plus de la moitié de la production mondiale de charbon métallurgique, et 23 000 observations satellitaires, selon Down to Earth. La décharge de Kanjurmarg en Inde, ainsi qu'une décharge chilienne, figurent parmi les trois plus gros émetteurs mondiaux identifiés. Sur les 50 plus gros émetteurs analysés par l'IMEO, 22 sont des mines de charbon et 11 des décharges.
"Expanding UNEP's MARS to coal and waste…sends a clear signal: the era of invisible methane emissions is ending", a déclaré Martin Krause, directeur du changement climatique à l'UNEP, cité par Down to Earth. Depuis janvier 2023, le système MARS a identifié et traité 41 super-émetteurs dans 11 pays, pour un volume d'émissions équivalent à 24 millions de voitures essence sur un an.
Trois nouveaux opérateurs nationaux ont rejoint l'OGMP 2.0 : la National Oil Corporation libyenne, OGDCL au Pakistan, Sonangol en Angola. Cette adhésion fait passer la couverture de l'OGMP à près de 50 % de la production mondiale de pétrole et gaz, selon l'UNEP et eco-business.com. Et un MARS Response Blueprint, co-publié par l'IMEO et l'IEA, donne aux gouvernements un guide opérationnel pour vérifier les émissions détectées, mobiliser les opérateurs et suivre la mitigation.
Sur l'agriculture, en revanche, rien de chiffré. Le secteur figurait au programme, mais aucune annonce d'engagement précis n'est sortie de la conférence. Je le note parce que c'est exactement le type de silence qui finit par être interprété comme une absence de volonté politique. Les ruminants, le riz et les effluents pèsent dans le bilan global, et on continue de tourner autour. Les approches techniques existent, comme les masques anti-méthane testés sur les bovins, mais aucune politique multilatérale ne s'est engagée chiffres à l'appui.
L'angle réglementaire et la route vers Antalya#
L'Union européenne joue ici un rôle particulier. Le règlement (UE) 2024/1787 du 13 juin 2024, en vigueur depuis le 4 août 2024, fait des Européens les premiers au monde à imposer des règles méthane sur les imports de pétrole, gaz et charbon. Les obligations pour les importateurs s'appliquent depuis 2025, et un standard d'intensité méthane sera contraignant à partir de 2030. Sur le papier, c'est une arme. En pratique, sa portée dépendra de la qualité des données fournies par les fournisseurs hors UE et de la capacité de la Commission à sanctionner.
Sur la conférence elle-même, je note un silence diplomatique qui en dit long. Le climat avait été volontairement retiré de l'agenda du G7 Environnement de Paris-Fontainebleau les 23 et 24 avril, pour préserver l'unité du groupe face au retrait américain des accords climatiques sous l'administration Trump (voir l'analyse détaillée de la réunion ministérielle G7 du 23-24 avril). Le méthane sert ici de plan B, un sujet sur lequel un consensus reste possible parce qu'il croise sécurité énergétique et climat. Cynique ? Réaliste, plutôt.
Les financements existent, sans être à l'échelle. Près de 500 millions de dollars de subventions ont été annoncés à la COP29 par les gouvernements et les philanthropies pour l'atténuation du méthane, selon globalmethanepledge.org. Près de 100 pays ont achevé ou élaborent un plan national méthane, dont 90 sont soutenus par la CCAC. Le Canada s'est engagé à réduire de 75 % les émissions méthane upstream pétrole-gaz sous les niveaux 2012 d'ici 2030. Les engagements existent. Leur mise en œuvre, c'est autre chose.
La prochaine échéance majeure, c'est la COP31 à Antalya, en Turquie, du 9 au 20 novembre 2026, co-présidée avec l'Australie et son ministre Chris Bowen, selon l'UNFCCC. Les négociations préparatoires de Bonn (SB64, en juin) feront le pont. La conférence parisienne du 4 mai cherche à fixer un cap politique avant Antalya, avec les chiffres IEA en main et un argumentaire serré : technologies disponibles, coût net nul sur 35 Mt, sécurité énergétique. Les enjeux pour les acteurs économiques européens sont déjà cartographiés du côté des entreprises françaises face à la COP31, et les négociations intermédiaires de SB64 à Bonn en juin 2026 joueront le rôle de filtre technique.
J'avoue hésiter sur la lecture finale. Le déploiement satellite MARS sur le charbon et les déchets, l'arrivée de la Libye, du Pakistan et de l'Angola dans l'OGMP 2.0, la publication d'un guide opérationnel cosigné IMEO-IEA, ce sont des avancées tangibles. Mais à 124 Mt en 2025 sur un objectif de baisse de 30 % d'ici 2030, l'écart entre la diplomatie du méthane et la trajectoire réelle se creuse. Officiellement, on accélère. En réalité, on installe les outils de mesure pour pouvoir bientôt constater l'échec avec précision.
Sources#
- Ministère de la Transition Écologique, conférence du 4 mai 2026 : https://www.ecologie.gouv.fr/presse/conference-haut-niveau-methane-lundi-4-mai-2026-partir-8h15
- Ministère de la Transition Écologique, présidence du G7 et mobilisation méthane : https://www.ecologie.gouv.fr/presse/presidence-du-g7-france-mobilise-communaute-internationale-accelerer-reduction-emissions
- IEA Global Methane Tracker 2026 : https://www.iea.org/reports/global-methane-tracker-2026/key-findings
- UNEP, extension MARS au charbon et aux déchets : https://www.unep.org/news-and-stories/press-release/satellite-methane-alerts-expanded-coal-and-waste-sectors-unep
- Down to Earth, Coal Methane Database et top 50 émetteurs : https://www.downtoearth.org.in/climate-change/un-methane-alert-system-expanded-to-coal-and-waste-sectors-after-indian-landfill-named-among-worlds-top-emitters
- Eco-business, OGMP 2.0 et nouvelles adhésions : https://www.eco-business.com/press-releases/satellite-methane-alerts-expanded-to-coal-and-waste-sectors-unep-announces/
- Radio-Canada (AFP), bataille méthane et crise énergétique : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2251378/climat-bataille-methane-crise-energetique
- La Libre, réunion internationale méthane du 4 mai : https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/2026/05/04/climat-une-reunion-internationale-a-paris-pour-accelerer-laction-mondiale-sur-la-reduction-du-methane-24IG7KCU4JGE7BSY3TTE4PKVZE/
- Global Methane Pledge, financements COP29 et signataires : https://www.globalmethanepledge.org/
- Commission européenne, Commissaire Jørgensen à Paris : https://energy.ec.europa.eu/news/commissioner-jorgensen-paris-talks-global-clean-energy-transition-and-housing-affordability-2026-04-30_en
- EUR-Lex, règlement (UE) 2024/1787 : https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1787/oj
- UNFCCC, COP31 Antalya : https://unfccc.int/cop31





