À trente jours du 1er juillet, le dispositif feux de forêt de l'État entre en configuration estivale. Nîmes-Garons reprend son rythme de pré-positionnement quotidien, les colonnes de renfort des SDIS du Massif central et de l'Île-de-France basculent en alerte, et les préfectures de la zone Sud verrouillent les arrêtés d'accès aux massifs. Après une saison 2025 où 1 079 538 hectares ont brûlé dans l'Union européenne selon EFFIS, dont près de 16 000 dans le seul massif des Corbières en août, la saison 2026 démarre sous une pression administrative et opérationnelle inédite.
Bilan 2025 : la référence qui structure 2026#
L'année 2025 a fixé un nouveau seuil. L'ONF a publié en mars son bilan définitif : près de 20 000 hectares détruits en France métropolitaine, soit le double de la moyenne 2006-2021. Le mégafeu des Corbières du 5 août, parti de Ribaute, a parcouru 16 000 hectares en trois semaines, fait un mort, blessé 24 personnes et détruit 36 habitations. C'est le deuxième plus grand incendie de forêt français depuis celui des Landes de 1949.
Au-delà de l'Aude, le bilan départemental confirme un schéma méditerranéen classique. Le Var a connu plusieurs feux importants, les Bouches-du-Rhône ont brûlé plus de 700 hectares début juillet, et l'ensemble du pourtour méditerranéen a concentré 95 % des départs maîtrisés sous le seuil de 5 hectares, grâce à une stratégie d'attaque massive des naissances. Le chiffre clé pour 2026 reste celui-ci : les services tiennent l'attaque rapide, mais perdent tout contrôle dès qu'un feu dépasse 100 hectares en conditions de vent fort.
À l'échelle européenne, le bilan EFFIS de 2025 explose les compteurs. L'Espagne totalise plus de 400 000 hectares ravagés, près de 40 % des surfaces brûlées dans l'UE. Le Portugal suit avec 274 000 hectares et trois morts dans les flammes. Le précédent record annuel européen de 988 524 hectares, établi en 2017, a été battu en huit mois.
Pour approfondir : Méga-incendies en Europe : bilan alarmant saison 2025.
La situation hydrique au 1er juin : la carte qui change tout#
La météo 2025-2026 n'a pas reproduit les conditions de la saison précédente. L'hiver a été nettement plus arrosé, et le bilan du BRGM publié le 11 février 2026 confirme que 70 % des nappes françaises affichent des niveaux égaux ou supérieurs à la normale. Cette recharge change le calcul d'humidité des sols et atténue, sur une partie de la zone Sud, le risque d'embrasement précoce observé en mars 2026 en Grèce et en Espagne.
Mais la moyenne nationale cache des contrastes durs. Les Pyrénées-Orientales restent en sécheresse continue depuis 2022, quatre années de déficits successifs. L'arrêté préfectoral du 27 avril 2026 a levé les restrictions sur six communes (Banyuls-des-Aspres, Brouilla, Ortaffa, Saint-Jean-Lasseille, Tresserre et Vivès), mais 23 communes des Aspres sont maintenues en niveau « crise » et cinq communes de la Salanque en « alerte renforcée », avec des restrictions prolongées jusqu'au 30 juin 2026. La nappe profonde du Pliocène reste sous la moyenne.
Sur le terrain, ce contraste se traduit par une cartographie du risque très inégale. La zone Var-Bouches-du-Rhône-Vaucluse retrouve un point de départ plus favorable que l'an dernier. Les Pyrénées-Orientales partent avec quatre ans de stress hydrique cumulé sur la végétation, donc une biomasse combustible particulièrement sèche dès l'attaque de juin. C'est ce différentiel qui oriente le pré-positionnement 2026.
Pour approfondir : Feux de forêt précoces en Méditerranée : la saison 2026 démarre en mars.
Le dispositif aérien : douze Canadair, huit Dash, trois Beechcraft#
La Sécurité civile aligne pour 2026 sa flotte classique : douze Canadair CL-415, huit Dash 8, trois Beechcraft King 200. La base de Nîmes-Garons reste l'unique BASC du pays. La DGSCGC communique sur une « bonne disponibilité » des Canadair par rapport à 2025, après les mois difficiles vécus avec une flotte usée et des immobilisations chroniques en maintenance lourde.
La logique opérationnelle reste binaire : le Canadair attaque vite, écope dans la mer ou un plan d'eau, frappe court. Le Dash 8 Q400 largue jusqu'à 10 000 litres de retardant, frappe loin et fort. Les deux modèles se complètent au lieu de se substituer, et c'est cette complémentarité qui structure la doctrine GDO feux de forêts publiée par la DGSCGC.
Le renouvellement attendu de la flotte avance moins vite que prévu. La France a commandé deux DHC-515 Firefighters dans le cadre du programme rescEU, mais le calendrier glisse : premières livraisons annoncées pour 2026, désormais reportées à 2028 pour les livraisons européennes. La Commission européenne a débloqué 600 millions d'euros en mars 2024 pour douze appareils répartis entre Croatie, France, Italie, Grèce, Portugal et Espagne. Aucun de ces appareils n'arrivera avant l'été 2026.
À l'échelle du mécanisme européen de protection civile, le premier hélicoptère rescEU livré à la Roumanie en janvier 2026 sera opérationnel pour la saison 2026. Trois hélicoptères au total équiperont la Slovaquie, la Tchéquie et la Roumanie. La France peut activer le mécanisme en cas d'été extrême, comme en 2003, 2017 et 2022, et solliciter des Canadair italiens, grecs ou croates.
Renforts terrestres : 51 colonnes mobiles, 4 000 sapeurs-pompiers#
Le dispositif terrestre 2026 mobilise 51 colonnes de renfort à l'échelle nationale, soit environ 4 000 sapeurs-pompiers qui peuvent être déployés en complément des effectifs locaux. Chaque colonne agrège plusieurs Groupes d'Intervention Feux de Forêts (GIFF), camions-citernes feux de forêt (CCF), véhicules de soutien sanitaire et logistique. Une colonne type représente 70 à 100 personnes et une vingtaine de véhicules spécialisés.
La Sécurité civile envisage aussi le pré-positionnement d'avions bombardiers d'eau légers à Bordeaux plus tôt dans la saison, pour couvrir le sud-ouest et la façade Atlantique sans dégarnir Nîmes-Garons. Cette décision répond à l'élargissement géographique observé : en 2025, des incendies significatifs ont touché la Bretagne, la Sarthe, le Loiret, des départements qui sortaient totalement du périmètre historique.
Dans les Pyrénées-Orientales, le département s'appuie pour la deuxième saison consécutive sur deux hélicoptères bombardiers d'eau, et reçoit pour la première fois un camion-citerne haute capacité au sol. Les renforts annoncés proviennent de Brignoles (Var) et de Roumanie via le mécanisme européen, signal qui anticipe une saison tendue sur la côte catalane malgré l'amélioration partielle de la situation hydrique.
Le Centre Opérationnel de Zone Sud-Est (COZ) pilote les rotations. Les colonnes de renfort venues du Massif central (Puy-de-Dôme, Allier, Cantal, Haute-Loire) ou de la zone Est sont positionnées préventivement quand l'indice IFM bascule au-dessus du seuil critique. Le principe est simple : on déplace les pompiers avant l'incendie, pas après.
OLD : la campagne 2026 et les sanctions durcies#
Les obligations légales de débroussaillement (OLD) ont changé d'échelle. Le gouvernement a lancé sa campagne nationale 2026 le 5 janvier dernier, et la cartographie a explosé : 48 départements et près de 7 400 communes sont désormais concernés, contre une zone historiquement cantonnée au quart sud-est. Cette extension reflète l'évolution constatée par EFFIS : les feux remontent géographiquement, les départements épargnés depuis 30 ans entrent dans la zone à risque.
Le décret 2024-295 du 29 mars 2024 a simplifié les procédures, et le décret 2024-284 a coordonné les OLD avec les documents d'urbanisme. Côté sanctions, la note de la Banque des Territoires confirme le durcissement. L'amende administrative prévue à l'article L.135-2 du code forestier passe à 50 euros par mètre carré non débroussaillé, prononcée par le préfet sans mise en demeure préalable du maire. Au pénal, la sanction passe de 30 à 50 euros par mètre carré soumis à l'obligation. Le non-respect des OLD relève désormais des contraventions de cinquième classe, soit 1 500 euros maximum, 3 000 euros en récidive.
L'ONF rappelle un chiffre qui justifie le dispositif : plus de 50 % des feux de forêt partent à moins de 50 mètres d'une maison. Le débroussaillement obligatoire des 50 mètres autour des habitations ne protège pas seulement le bâti, il limite aussi le nombre de départs de feu sur l'interface forêt-urbain qui concentre l'essentiel des incendies humains.
La France a prévu 200 000 hectares débroussaillés en 2026, contre 50 000 en 2020. La progression est réelle. Le retard structurel l'est aussi : seulement 10 à 15 % des zones réellement à risque sont actuellement traitées. Les contrôles ONF s'intensifient dans les communes en zone rouge, et les maires reçoivent l'appui des cellules départementales pour activer les mises en demeure.
Pour approfondir : Incendies de forêts en Europe 2026 : prévention.
Exercices grandeur nature : la doctrine 2026 se rode en mai-juin#
Le ministère de l'Intérieur a multiplié en mai 2026 les exercices de simulation grandeur nature. La doctrine ENSOSP reste celle du Guide de doctrine opérationnelle (GDO) feux de forêts et d'espaces naturels publié par la DGSCGC. Chaque exercice mobilise simultanément SDIS, gendarmerie, police nationale, SAMU, ONF et Office français de la biodiversité, pour tester la chaîne de commandement, la coordination air-sol et l'évacuation des populations.
Le dispositif estival national se déploie officiellement du 1er juin au 31 octobre. Les effectifs cibles 2026 dépassent 3 700 agents mobilisables sur la durée, en plus des sapeurs-pompiers territoriaux. Près de quarante avions et bombardiers d'eau sont prêts à intervenir au 1er juin, et la consolidation des données EFFIS permet désormais d'anticiper à dix jours les zones où l'indice FWI passera au-dessus de 50.
Météo-France relance sa carte « Météo des forêts » pour la saison 2026 dès juin. La carte délivre chaque jour à 17 heures deux niveaux de danger (lendemain et surlendemain) à l'échelle départementale, sur quatre niveaux : faible, modéré, élevé, très élevé. La carte intègre la prévision météo et l'état de sécheresse de la végétation, ce qui en fait l'outil de référence pour l'information du grand public et la décision préfectorale d'accès aux massifs.
Ce qui se joue concrètement dans les 30 prochains jours#
Le mois de juin sert de fenêtre de bascule. Les SDIS achèvent leurs montées en puissance, les arrêtés préfectoraux d'accès aux massifs entrent en vigueur, les contrôles OLD s'intensifient sur les lotissements en interface forêt. La saison 2025 a montré que le scénario catastrophe se déclenche en quelques heures : le 5 août, le feu de Ribaute a parcouru 2 400 hectares en fin de journée, 11 000 en moins de 24 heures. Le 6 août, treize avions bombardiers d'eau étaient mobilisés simultanément. C'est l'ordre de grandeur d'effort qu'il faut tenir à chaque alerte rouge.
Trois variables conditionnent l'été. La première, la pluviométrie de juin sur le couloir rhodanien et la côte d'Azur. Un mois sec ramène les indices d'humidité des sols sous les seuils critiques avant le 1er juillet. La deuxième, l'intensité et la durée des épisodes de mistral et de tramontane. Un vent à 80 km/h transforme un départ de 5 hectares en mégafeu en moins de deux heures. La troisième, la disponibilité réelle de la flotte Canadair. Une immobilisation prolongée sur un appareil critique en pleine saison réduit immédiatement la capacité d'attaque rapide simultanée.
Le plan d'action européen 2026-2030 prévoit 3 milliards d'euros pour la prévention et l'équipement, avec une montée en puissance d'EFFIS vers un système d'alerte précoce basé sur l'intelligence artificielle prédictive. La formation prévoit 2 000 pilotes drones et 500 pilotes bombardiers d'eau d'ici 2028. Aucun de ces moyens supplémentaires n'est disponible pour juillet 2026. La saison se joue avec les ressources actuelles.
Le différentiel à surveiller : Espagne, Portugal, Grèce#
Le mécanisme rescEU n'est pas une garantie. En 2025, plusieurs pays ont sollicité simultanément le mécanisme au pic de l'été, créant un effet de saturation. La France a pu mobiliser ses propres moyens et tenir, mais a aussi envoyé du matériel et des équipes vers l'Espagne et la Grèce en juillet et août. Si l'été 2026 reproduit ce schéma, la disponibilité des Canadair italiens ou grecs en cas de demande française tombe à zéro.
L'Espagne investit 1,2 milliard d'euros dans un programme de débroussaillement massif visant 50 000 hectares par an. Le Portugal réforme la composition de ses forêts pour réduire la part d'eucalyptus, essence ultra-inflammable responsable de la propagation rapide en 2025. Ces programmes ne produiront leurs effets qu'à l'horizon 2027-2028. Pour juillet 2026, la péninsule ibérique reste avec sa biomasse de l'an dernier, donc avec sa vulnérabilité maximale.
Pour approfondir : Catastrophes naturelles 2025 : bilan climatique.
L'angle mort de la préparation 2026#
La préparation institutionnelle a progressé. Les colonnes de renfort sont mobilisables, la flotte aérienne tient le rang, les OLD montent en puissance, les exercices se multiplient. Mais le maillon faible reste le particulier en interface forêt-urbain. La FAQ ONF rappelle que la responsabilité de débroussailler 50 mètres autour d'une habitation appartient au propriétaire, pas à la commune ni à l'État. Le contrôle, lui, dépend des maires et des préfets, avec des effectifs limités face à l'extension des zones soumises à l'obligation.
L'autre angle mort, ce sont les forêts privées non gérées. Plus de 70 % des forêts françaises sont privées, et la grande majorité des propriétaires n'ont aucune obligation active de gestion sylvicole tant que la parcelle n'est pas en zone OLD. Les massifs gérés par l'ONF (forêts domaniales et communales) bénéficient d'un éclaircissement régulier, d'un nettoyage des sous-bois et d'un brûlage dirigé sur quelques parcelles tests. Les massifs privés concentrent le risque sans le savoir.
La saison 2026 ne sera pas la pire jamais enregistrée. Les conditions hydriques de printemps protègent une partie du sud-est. Mais les feux de forêt ne reviennent pas à un régime normal. Ils s'installent comme une donnée structurelle de l'été méditerranéen, avec des pics catastrophiques tous les deux à trois ans selon les modèles climatiques. Juillet 2026 dira si la préparation cette fois suffit, ou si le scénario Corbières trouve un nouveau département à dévaster.
Sources#
- Bilan Feux de Forêt 2025, PSFDF
- Incendies de forêt : deux fois plus de surface brûlée à cause du feu de l'Aude, France 3 Occitanie
- Incendie du massif des Corbières de 2025, Wikipédia
- Plus d'un million d'hectares brûlés dans l'UE en 2025, un record, France 24
- Feux de forêt en 2025 : une année sans précédent, Commission européenne, Représentation en France
- Sécheresse 66 : six villages libérés, 28 communes encore sous restrictions jusqu'au 30 juin 2026
- Pyrénées-Orientales : la sécheresse s'aggrave, de nouvelles restrictions d'eau mises en place, France Bleu
- Feux de forêt : quels sont les moyens de lutte contre les incendies pour la saison estivale ?, France Bleu
- Arrêté du 29 mars 2024 relatif aux obligations légales de débroussaillement, Légifrance
- Décret n° 2024-295 du 29 mars 2024 simplifiant les procédures de mise en œuvre des OLD, Légifrance
- Obligations légales de débroussaillement : ce qui change en 2026, ONF
- Guide de doctrine opérationnelle (GDO) : feux de forêts et d'espaces naturels, DGSCGC, ENSOSP
- LA FLOTTE DE BOMBARDIERS D'EAU DE LA SÉCURITÉ CIVILE, Sénat
- rescEU, Commission européenne, Civil Protection
- METEO DES FORETS, Météo-France





