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Empreinte carbone tourisme France 2023 : 75 Mt CO2 (INSEE)

Empreinte carbone tourisme France 2023 : 75 Mt CO2 (INSEE)

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

L'INSEE Première n°2099, publiée le 29 avril 2026 conjointement avec le Service des données et études statistiques (SDES), pose un chiffre net : la consommation touristique en France a généré 74,5 millions de tonnes équivalent CO2 en 2023. Le tourisme pèse ainsi 11,6 % de l'empreinte carbone nationale (644 Mt CO2eq en 2023), pour environ 9 % du PIB sectoriel. Soit un secteur dont l'intensité carbone dépasse de 75 % la moyenne de la demande finale française.

C'est la première fois que les comptables nationaux publient une estimation officielle, sur série complète 2019-2023, à partir du Compte satellite du tourisme (CST). La méthode est documentée dans le document de travail INSEE M2026/01. Elle change le débat public : jusqu'ici, le secteur s'appuyait surtout sur les BEGES tourisme de l'ADEME (97 Mt CO2eq en 2022 pour le périmètre transports inclus aviation internationale). Les deux périmètres divergent ; les conclusions opérationnelles convergent.

Ce que mesure réellement l'INSEE#

Le périmètre couvre la consommation touristique sur le territoire français : touristes résidents en France (49,0 Mt, 66 %) et touristes non-résidents venus en France (25,5 Mt, 34 %). Sont exclus les Français à l'étranger : leur empreinte est comptabilisée dans l'empreinte carbone globale de la France, pas dans cette estimation tourisme spécifique. Le calcul croise les dépenses du CST avec les facteurs d'émission des branches productives (scope 1, 2 et 3 amont), en intégrant les biens importés.

Le résultat est ventilé en quatre postes. Le transport pèse 48,4 Mt, soit 65 % du total. L'hébergement représente 11,7 Mt (16 %). La restauration consommée par les touristes ajoute 7,9 Mt (11 %). Les autres biens et services, c'est-à-dire les achats divers, locations, loisirs, complètent à 6,5 Mt (9 %). Le déséquilibre est massif, et il ne se redresse pas.

Plus précis encore : les carburants routiers achetés sur place représentent à eux seuls 30 % de l'empreinte totale (23 % de combustion, 7 % de production amont). Le transport aérien, lui, pèse 25 % du bilan pour seulement 9 % des dépenses touristiques. L'intensité carbone de l'aérien atteint 1,00 kg CO2eq par euro dépensé, contre 0,35 pour la moyenne du tourisme et 0,20 pour la consommation française tous secteurs confondus.

La géographie des émissions#

58 % des gaz à effet de serre liés au tourisme sont émis sur le territoire national, principalement la combustion des carburants routiers et les consommations énergétiques des établissements. 42 % sont émis à l'étranger, pour produire ce que les touristes consomment en France : biens importés, kérosène raffiné hors frontières, équipements hôteliers. Cette part importée est plus élevée que celle de la consommation française globale (environ 38 % en 2023). La France importe son empreinte touristique presque autant qu'elle la produit.

L'INSEE chiffre aussi l'évolution récente. La consommation touristique 2023 reste 17 % en dessous de son niveau 2019, malgré une hausse de 3 % par rapport à 2022. Le rebond post-Covid n'a pas effacé la chute : l'aérien notamment plafonne à -21 % du niveau pré-pandémique. Lecture brute : le secteur récupère lentement, et chaque point de PIB regagné se paie en émissions à intensité quasi constante.

Le SDES enfonce le clou sur la dynamique de fond. Entre 2019 et 2023, l'empreinte carbone du tourisme a bien baissé de 17 %, mais cette baisse résulte presque entièrement de l'effondrement du trafic aérien post-2020. À comportement de consommation constant, l'empreinte 2023 aurait progressé d'environ 4 % vs 2022 au lieu des 3 % observés. L'amélioration de l'intensité carbone par unité de dépense reste marginale, de l'ordre de -1 % par an, très en dessous du rythme requis par la trajectoire SNBC (Stratégie nationale bas-carbone), qui suppose -4 % à -5 % par an pour tenir l'objectif de neutralité carbone 2050.

Pourquoi le chiffre ADEME diffère#

L'ADEME a publié en décembre 2024 le BEGES 2022 du tourisme : 97 Mt CO2eq pour 2022. La différence avec les 72 Mt SDES de la même année 2022 (74,5 - 3 % d'écart 2023 vs 2022, soit environ 72 Mt) tient au périmètre. L'ADEME inclut l'aérien international au départ et à l'arrivée de France, y compris les vols opérés par des compagnies étrangères et les émissions hors territoire. Le SDES reste sur le périmètre comptable national : émissions imputables à la consommation touristique en France, peu importe le pavillon.

Les deux chiffres ne se contredisent pas, ils répondent à deux questions différentes. ADEME : quel est l'impact climatique total du fait touristique impliquant la France ? Réponse 97 Mt. INSEE-SDES : combien de GES la consommation touristique en France représente-t-elle dans la comptabilité carbone du pays ? Réponse 74,5 Mt. Le grand public, les ONG et la presse confondent souvent ; les décideurs publics devront choisir un référentiel et s'y tenir.

L'ADEME donne aussi une ventilation utile : transport 69 % (dont aérien 29 % à lui seul), hébergement-restauration-achats 25 %, infrastructures 3 %. La hiérarchie est identique à celle du SDES, à un ou deux points près. Le diagnostic clinique est partagé : sans réduction massive des kilomètres parcourus, surtout en avion, la décarbonation du tourisme français reste un vœu pieux.

Le plan tourisme durable face aux chiffres#

Le Comité interministériel du tourisme du 24 juillet 2025 a réaffirmé l'objectif gouvernemental : faire de la France la première destination de tourisme durable au monde d'ici 2030, et atteindre 100 milliards d'euros de recettes internationales annuelles à cette échéance. La ministre déléguée chargée du Tourisme, Olivia Grégoire, pilote la mise en œuvre du plan Destination France.

Le calendrier de la décarbonation a été clarifié au CIT 2025 : une expérimentation pour estimer l'empreinte carbone du secteur touristique devait être menée d'ici fin 2025, suivie d'une stratégie nationale de décarbonation en 2026. La publication INSEE-SDES du 29 avril 2026 marque la première étape de ce calendrier. La stratégie attendue dans les mois suivants devra fixer une trajectoire chiffrée, secteur par secteur, et non un objectif global non opérationnel.

Sur le papier, l'État ambitionne 100 milliards d'euros de recettes étrangères en 2030. Mécaniquement, à intensité carbone constante (0,35 kg/€), cela ajouterait environ 20 Mt CO2eq aux 25,5 Mt actuellement imputées aux non-résidents. Soit un secteur qui passerait de 11,6 % de l'empreinte nationale à environ 14-15 %, sans contre-mesure structurelle. Le grand écart entre l'ambition économique et l'ambition climatique n'a jamais été aussi explicite dans les chiffres officiels.

Aérien : le verrou structurel#

La nouvelle taxe de solidarité sur les billets d'avion (TSBA), entrée en vigueur le 1er mars 2025, devait rapporter 800 millions d'euros par an. Elle a triplé pour les vols intérieurs et européens en classe économique, passant de 2,63 à 7,40 euros par billet. Elle atteint 40 euros sur les vols long-courriers, et jusqu'à 2 100 euros pour les jets d'affaires. Le budget 2026 envisage un nouveau tour de vis : doublement de la TVA sur les billets, taxe additionnelle d'un euro par passager en Île-de-France, fiscalité sur le kérosène.

Les ONG comme Greenpeace et Rester sur Terre rappellent que ces hausses ne corrigent pas la distorsion centrale : le kérosène reste exonéré de TICPE sur les vols commerciaux, et le prix d'entrée d'un billet intérieur reste souvent inférieur au train sur les mêmes liaisons. La taxe sur les jets privés est utile sur le plan symbolique mais marginale en volume d'émissions évitées : les jets représentent quelques pour-cent du trafic aérien en France.

Les chiffres INSEE le confirment indirectement : si l'aérien pèse 25 % du bilan tourisme pour 9 % des dépenses, c'est qu'aucun signal-prix significatif ne s'applique encore au mode le plus carboné. La fiscalité actuelle ne change pas l'arbitrage du voyageur. Le secteur attend des outils plus contraignants : interdiction des liaisons intérieures de moins de 2h30 (élargie après 2023), quotas d'émissions, plafond annuel sur les nuitées long-courriers. Aucun de ces outils n'est aujourd'hui voté.

Hébergement : 16 % du bilan, des marges concrètes#

Les 11,7 Mt CO2eq de l'hébergement touristique recouvrent l'hôtellerie classée, les meublés de tourisme (Airbnb, gîtes), le camping et les résidences secondaires. La chaleur consommée pour le chauffage et la climatisation pèse lourd : la rénovation énergétique du parc d'hébergement marchand est éligible aux aides MaPrimeRénov' et aux certificats d'économies d'énergie, mais la dynamique reste lente. L'ADEME estime qu'un effort doublé sur la rénovation thermique des hôtels pourrait abaisser ce poste de 30 % à horizon 2030.

Les meublés touristiques posent un problème différent : leur volume explose, leur intensité carbone par nuitée dépasse souvent celle de l'hôtellerie classée (locaux moins denses, équipements moins efficaces, moins de mutualisation). La loi Le Meur de novembre 2024 a durci l'encadrement réglementaire, en autorisant les maires à plafonner le nombre de nuitées et en alignant la fiscalité sur le régime hôtelier. L'impact carbone n'est pas son objectif premier, mais l'effet de bord pourrait peser.

La restauration touristique (7,9 Mt) renvoie en grande partie à l'alimentation, dont l'empreinte est dominée par la viande et les produits laitiers. La SNANC 2025-2030 fixe pour la première fois des objectifs publics de réduction de la consommation de protéines animales. Son application au secteur de la restauration touristique reste à préciser.

Ce qui manque encore dans la comptabilité officielle#

Les 74,5 Mt SDES ne couvrent pas les Français à l'étranger. Or, environ 30 millions de séjours sortants par an, avec une part croissante d'aérien long-courrier, génèrent des émissions importantes que la comptabilité nationale ventile dans l'empreinte globale (644 Mt), pas dans le bilan tourisme. Le SDES indique qu'une estimation complémentaire est à l'étude, sans calendrier précis. Sans ce chiffre, le débat public reste tronqué : on parle du tourisme "en France" et pas du tourisme "des Français".

Le SDES note aussi l'incertitude sur le scope 3 importé : les facteurs d'émission appliqués aux importations reposent sur des moyennes sectorielles internationales, dont la précision est inférieure à celles des branches productives nationales. L'ordre de grandeur des 31,5 Mt émis à l'étranger est fiable, mais sa décomposition fine (par pays, par filière) reste fragile. France Stratégie a publié en mars 2026 une note recommandant de renforcer la comptabilité carbone amont, indispensable pour piloter la décarbonation côté importations.

La comparaison internationale qui dérange#

Le secteur touristique mondial pèse environ 8 % à 11 % des émissions globales de gaz à effet de serre, selon l'étude de référence de l'UNWTO et de l'ITF publiée en 2024. La France, avec 11,6 %, se situe dans la fourchette haute, ce qui reflète son statut de première destination touristique mondiale en nombre de visiteurs (environ 100 millions de touristes internationaux en 2023). L'Espagne, deuxième destination européenne, affiche un ratio comparable mais avec une croissance du trafic aérien +17 % vs 2019, là où la France stagne à -4 %.

L'écart espagnol illustre le dilemme : reprise rapide de l'aérien synonyme de réémissions massives, ou décrochage prudent du trafic synonyme de pertes de recettes. Ni Paris ni Madrid n'ont assumé publiquement l'arbitrage. Les chiffres SDES 2023 mettent désormais Paris face à sa propre comptabilité.

Le pilotage public reste à construire#

Le tourisme représente 11 % à 12 % de l'empreinte carbone française selon les périmètres. Comparé aux 25 % du bâtiment ou aux 32 % du transport global, c'est un poste secondaire en absolu, mais à intensité carbone très supérieure. Le coût marginal de réduction d'un kilo de CO2 dans le tourisme aérien est faible (modération de la demande), élevé dans l'hébergement (rénovation lourde). La rationalité économique pointe vers l'aérien ; la rationalité politique freine.

Le constat opérationnel de l'INSEE-SDES devrait fixer la base 2023 sur laquelle se mesurera la trajectoire 2030. Sans cible chiffrée publique (par exemple -30 % d'empreinte tourisme d'ici 2030, ce que cohérerait avec la SNBC 3 sectorielle), les 75 Mt resteront une donnée informative, pas un instrument de pilotage. La stratégie nationale de décarbonation du tourisme attendue en 2026 devra trancher entre deux scénarios : une trajectoire continue d'augmentation des recettes sans signal carbone fort, ou une décélération assumée du tourisme long-courrier au profit du tourisme de proximité bas-carbone.

Les arbitrages se feront dans les douze prochains mois, sous la pression croisée du budget 2026, des engagements européens (paquet Fit for 55) et de l'opinion publique. La publication INSEE du 29 avril 2026 prive désormais les acteurs du tourisme de l'argument du "on ne sait pas mesurer". La balle est dans le camp de la décision politique.

Sources#

Pour aller plus loin#

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