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Cannes 2026 : les jets privés plombent le bilan carbone

Cannes 2026 : les jets privés plombent le bilan carbone

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

En 2023, 644 vols de jets privés ont relié l'aéroport de Cannes-Mandelieu en douze jours de festival, pour environ 4,8 kilotonnes de CO2. La 79e édition du Festival de Cannes s'ouvre le 12 mai 2026 sous la présidence du jury de Park Chan-wook, et l'écart entre la com officielle et les chiffres indépendants n'a jamais été aussi documenté.

Le bilan carbone que le festival publie chaque année tourne autour de 48 600 tonnes de CO2 équivalent pour 2024, contre 49 100 tonnes en 2019, sa référence officielle. Quatre ans de mesures, environ 1 % de baisse réelle. Le contraste avec les engagements affichés est immédiat : la charte environnementale vise au moins moins 21 % d'ici 2030.

Ce que dit la science publiée#

Le chiffre de 4,8 kilotonnes pour Cannes 2023 ne sort pas d'une ONG militante. Il est issu d'une étude de Stefan Gössling, Andreas Humpe et Jorge Cardoso Leitão, publiée en novembre 2024 dans Communications Earth and Environment, volume 5, article 666 (groupe Nature). Les chercheurs ont compté 644 mouvements d'appareils entre le 16 et le 27 mai 2023 sur Cannes-Mandelieu et les terrains voisins.

Sur la seule première semaine, les émissions ont dépassé 900 000 kg de CO2 pour 386 mouvements, selon le résumé qu'en a fait RSE Magazine. Les auteurs replacent Cannes dans un classement mondial : sur cinq grands événements analysés (Cannes, Coupe du monde Qatar, WEF Davos, Super Bowl, COP28), le festival se hisse au troisième rang en nombre d'appareils, derrière le Super Bowl 2023 en Arizona et la COP28 de Dubaï.

En tonnage, le rapport de force est différent. Le Super Bowl 2023 affiche 1,5 kilotonne de CO2 pour ses jets privés, soit environ trois fois moins que Cannes. La Coupe du monde au Qatar 2022 atteint 14,7 kilotonnes, environ trois fois plus. Cannes occupe une position médiane qui dérange : trop visible pour passer inaperçu, trop concentré géographiquement pour s'abriter derrière l'argument de la dilution.

Les engagements officiels et leur traduction réelle#

La page « pour la planète » du festival affiche une longue liste : flotte officielle 100 % électrique, 40 000 trajets gratuits par édition en transports en commun, dématérialisation qui a réduit de 79 % les imprimés, fréquence du tapis rouge réduite de 66 % pour économiser 1 400 kg de matériau, éco-contribution de 20 euros HT par accrédité ayant collecté 4,1 millions d'euros entre 2021 et 2025. Le Festival a aussi décroché la certification ISO 20121 en mai 2025, pour un cycle de trois ans.

L'ensemble est documenté, vérifiable, et limité par une donnée que le festival reconnaît lui-même : plus de 90 % des émissions proviennent des transports des participants. Or sur ce poste, l'autorité du Festival est faible. Une réalisatrice qui vient de Séoul ne se déplacera pas en train. Et les producteurs qui louent un Falcon depuis Le Bourget ne demandent pas l'autorisation à la Croisette.

Le résultat figure noir sur blanc dans le rapport Gössling : sur quatre ans, les mesures internes du festival n'ont produit qu'environ 1 % de réduction des émissions globales. L'objectif officiel de moins 21 % d'ici 2030 supposerait 10 300 tonnes de CO2 en moins par rapport à la référence 2019. Au rythme actuel, la trajectoire est hors d'atteinte sans rupture sur les transports.

Le précédent South Pole : la compensation carbone qui a sauté#

Pendant onze ans, le festival a confié sa compensation carbone à South Pole, leader suisse du marché, pour un mandat estimé à 380 000 euros, selon l'enquête publiée par Heidi.news en mai 2023. Ce partenariat a explosé en plein scandale Kariba, du nom du projet zimbabwéen au cœur de l'enquête de Follow the Money et Disclose. Les émissions réellement évitées y étaient trois fois inférieures au volume annoncé, ce qui a fini par contaminer l'ensemble du portefeuille de l'opérateur.

Le festival a annoncé la rupture du contrat. Trois ans plus tard, je n'ai trouvé aucun communiqué officiel précisant le nom du partenaire successeur. Contactée à plusieurs reprises par des confrères pour les éditions 2024 et 2025, l'organisation est restée évasive sur ce point précis. La page environnement actuelle évoque des « projets environnementaux » financés par l'éco-contribution, sans nommer l'opérateur en charge des crédits.

C'est un trou dans le récit. L'argument de la compensation, qui permettait à Cannes de communiquer sur la neutralité d'une partie de son empreinte, a perdu son socle. Et tant que la question reste sans réponse publique, le doute remplace la garantie.

Pourquoi la France est devenue le terrain principal#

Cannes ne tombe pas du ciel. La France est le pays de l'Union européenne qui compte le plus de vols en jet privé, avec 383 100 tonnes de CO2 en 2022 et une hausse de 93 % par rapport à 2021, selon le rapport de Greenpeace réalisé avec CE Delft et Cirium publié en mars 2023. À l'échelle européenne, 572 806 vols ont été enregistrés en 2022, en hausse de 64 %.

Plus de la moitié de ces vols couvrent moins de 750 km. À l'échelle mondiale, 47,4 % des trajets en jet privé font moins de 500 km, selon l'étude Gössling. Autrement dit, des distances pour lesquelles le train, en France, demande deux à cinq heures. Selon Vert.eco, un Paris-Nice en train émet environ 65 fois moins de CO2 qu'en avion de ligne, et environ 25 fois moins par passager qu'un jet privé sur le même tronçon. Extinction Rebellion avance, avec une autre méthodologie, un facteur 1 000 entre jet et train. Les deux ordres de grandeur cohabitent dans le débat public selon ce que l'on choisit de comparer.

Paris-Nice, justement, fait partie des quatre routes les plus fréquentées d'Europe pour les jets privés, aux côtés de Paris-Londres, Nice-Londres et Paris-Genève. Les arrivées du festival y pèsent lourd, mais ne sont qu'une saison parmi d'autres dans une économie aérienne ultra-concentrée. À l'échelle planétaire, environ 256 000 personnes utilisent ces appareils, soit moins de 0,003 % des adultes, pour une fortune moyenne autour de 123 millions de dollars selon les données publiées par phys.org reprenant l'étude.

Les yachts, l'angle mort moins commenté#

À côté du tarmac, il y a la rade. Novethic recensait 41 à 44 yachts de luxe au Port Canto pendant le festival 2023, avec une consommation cumulée d'environ 71 tonnes de CO2 par heure et 26 700 litres de diesel à l'heure pour la flotte totale. Ces chiffres restent sensibles à la composition exacte de la flotte chaque année, mais l'ordre de grandeur est documenté pour 2023.

Sur ce point, l'organisation du Festival n'a pas la main. Les yachts ne sont ni accrédités ni gérés par la Croisette. Mais ils participent du même décor médiatique, et leur empreinte vient s'ajouter au bilan jets privés sans figurer dans les 48 600 tonnes officielles, qui couvrent l'événement organisé, pas son écosystème de luxe.

Ce que les chiffres ne disent pas#

L'arithmétique officielle compare 2024 à 2019 et conclut à une stabilisation. Elle masque une décomposition utile : la part des transports a augmenté en proportion, parce que les autres postes (énergie sur site, restauration, déchets, papier) ont baissé. Autrement dit, le festival s'améliore là où il a la main, et reste prisonnier là où il ne l'a pas.

Le 20 mai 2023, des militants d'Extinction Rebellion, ANV-COP21 et Attac avaient déposé des voitures télécommandées sur le tarmac de Cannes-Mandelieu pour protester contre la concentration des jets privés pendant le festival. L'image avait fait le tour des rédactions. Trois ans plus tard, la question reste posée dans les mêmes termes, avec des données plus solides et une marge de manœuvre toujours aussi étroite.

Pour qui cherche une mise en perspective plus large sur ces stratégies de communication environnementale, notre analyse sur le greenwashing en dix exemples concrets recoupe plusieurs ressorts mobilisés par les communicants du festival. Sur l'emballement plus général de l'aviation d'affaires en France, le dossier sur la mobilité décarbonée 2026 replace les ratios train-avion dans une trajectoire nationale. Et pour la dimension internationale, la COP31 d'Antalya reviendra sur la responsabilité des très hauts patrimoines dans le bilan carbone mondial.

Reste une question simple, que les organisateurs n'ont pas tranchée publiquement à dix jours de l'ouverture : qui finance désormais la compensation carbone du festival, et selon quelle méthodologie ?

Sources#

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