27 millions de tonnes. C'est la masse de nanoplastiques qui flotte, invisible, dans la seule couche mixte de l'Atlantique Nord. Le chiffre, publié le 9 juillet 2025 dans la revue Nature par l'équipe de Sophie ten Hietbrink (NIOZ, Pays-Bas) et Dušan Materić (Université d'Utrecht), dépasse à lui seul toutes les estimations précédentes de macroplastiques et microplastiques combinés dans l'ensemble des océans. Première mondiale : c'est aussi la première quantification à l'échelle d'un bassin océanique entier.
Une cartographie que personne n'avait osée#
L'enquête scientifique a mobilisé le navire océanographique RV Pelagia en novembre 2020, pour un transect des Açores jusqu'au plateau continental européen. Douze stations hydrocast, trois profondeurs par station : couche mixte de surface, eaux intermédiaires autour de 1 000 mètres, eaux profondes. L'outil ? Une méthode analytique encore rare pour ce type de mesure, la TD-PTR-MS (désorption thermique couplée à la spectrométrie de masse à transfert de protons), qui détecte les particules de taille inférieure à 1 micromètre.
Les résultats, publiés dans Nature (ten Hietbrink et al., 2025), dessinent une répartition verticale inattendue. La couche mixte affiche 18,1 ± 2,1 mg/m³ de nanoplastiques. Les eaux intermédiaires, à 1 000 mètres de profondeur, tiennent encore 10,9 ± 1,6 mg/m³. Même les eaux de fond en contiennent 5,5 ± 0,6 mg/m³. Sur toute la colonne d'eau, les concentrations mesurées oscillent entre 1,5 et 32,0 mg/m³ pour le trio PET, polystyrène et PVC.
Le gradient côtier qui change tout#
Les chiffres les plus édifiants viennent du plateau européen. Près des côtes, la concentration grimpe à 25,0 ± 4,2 mg/m³, soit environ une fois et demie celle mesurée en plein océan. Traduction : les zones de pêche, les routes de navigation, les couloirs côtiers concentrent davantage cette pollution invisible que la haute mer. Et chaque famille de polymères raconte sa propre histoire. Le PET domine les couches profondes, le polystyrène trône près des côtes, le PVC reste stable sur toute la colonne d'eau.
Les lecteurs qui suivent le dossier reconnaîtront des chiffres à la hauteur de ceux qu'on retrouve dans nos enquêtes sur les microplastiques dans l'eau potable ou les microplastiques dans le cerveau humain. Sauf qu'ici, on ne parle plus de fragments visibles au microscope, mais de particules mille fois plus fines.
La face cachée des chiffres : ce que l'étude ne dit pas#
C'est là que l'enquête devient honnête. Les auteurs eux-mêmes pointent une limite majeure : le polyéthylène (PE) et le polypropylène (PP), les deux polymères les plus produits au monde, ne sont pas détectés par la méthode TD-PTR-MS utilisée. Autrement dit, les 27 millions de tonnes mesurées ne comptent ni l'un ni l'autre. Le chiffre réel pourrait donc être sensiblement plus élevé. Sur ce point, les auteurs eux-mêmes restent prudents.
Deuxième nuance, et elle est capitale : l'étude du NIOZ ne parle pas de santé humaine. Officiellement, aucun seuil sanitaire n'existe pour les nanoplastiques. En réalité, les recherches commencent à creuser les associations. Une étude publiée en 2024 dans le New England Journal of Medicine (Marfella et al.) a observé que sur 257 patients opérés de la carotide, ceux dont les plaques contenaient des micro et nanoplastiques présentaient 30 événements cardiovasculaires sur 150 cas, contre 8 sur 107 dans le groupe sans contamination. Associations statistiques, pas causalité prouvée. La différence est majeure et les auteurs du NEJM le rappellent.
Troisième précision, parce qu'elle circule beaucoup : l'étude n'a pas été menée par l'Ifremer. L'institut français travaille sur des sujets connexes de pollution plastique marine, mais ce papier-là est signé NIOZ (Royal Netherlands Institute for Sea Research) et Université d'Utrecht. Les données publiques, elles, racontent autre chose que ce que certains titres ont laissé entendre.
Pourquoi ces nanoparticules échappent à tout#
Les nanoplastiques ne sont pas de simples petits fragments. Sous la barre du micromètre, ils traversent les barrières biologiques que les microplastiques ne franchissent pas. Ils s'infiltrent dans les tissus, circulent avec les courants sur des milliers de kilomètres, se retrouvent à 1 000 mètres sous la surface sans qu'on sache vraiment comment ils y descendent ni combien de temps ils y restent.
La méthode TD-PTR-MS employée par l'équipe NIOZ a permis, pour la première fois, de poser des chiffres à l'échelle d'un bassin entier. C'est un bond méthodologique qui change la donne pour les prochaines campagnes d'échantillonnage. On imagine déjà l'Atlantique Sud, le Pacifique, l'océan Indien. Pour l'instant, ces comparaisons n'existent pas. Elles restent à faire.
Reste cette question, celle qui colle aux basques de toute la filière plastique depuis vingt ans et que le traité mondial contre la pollution plastique n'a toujours pas tranchée : si les 27 millions de tonnes détectées n'incluent ni PE ni PP, combien flotte vraiment dans l'Atlantique Nord ?
Sources#
- ten Hietbrink S. et al., Nature (2025), PMC12240857
- NIOZ, Tremendous amount of plastic floats as nanoparticles in the ocean
- Sciencepost, 27 millions de tonnes de plastique sous nos yeux
- Marfella R. et al., New England Journal of Medicine (2024), NEJMoa2309822
- Ifremer, Microplastiques et nanoplastiques : quels impacts sur la vie marine





