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Éolien offshore : AO10 et les 10 GW de la France en 2026

Éolien offshore : AO10 et les 10 GW de la France en 2026

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le 2 avril 2026, l'État a lancé le plus gros appel d'offres éolien jamais ouvert en France : dix gigawatts d'un coup, dix nouveaux parcs, moitié posé moitié flottant. Le projet, baptisé AO10, fusionne les anciens AO9 et AO10 en une seule procédure pour gagner quelques mois sur un calendrier qui en a déjà perdu beaucoup.

L'annonce tombe sept semaines après la publication, le 13 février 2026, de la troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie. La PPE3 grave dans le marbre une trajectoire qui paraît, sur le papier, ambitieuse : trois virgule six gigawatts en mer en 2030, quinze en 2035, vingt-six en 2040, et quarante-cinq à l'horizon 2050. À cette dernière date, l'éolien posé et flottant devrait couvrir un cinquième de la consommation électrique nationale.

Sur le papier, donc. Parce que la trajectoire 2035 a déjà été révisée à la baisse : l'objectif de dix-huit gigawatts a été repoussé de deux ans, de 2035 à 2037. Trois gigawatts qui glissent, c'est un parc Saint-Brieuc multiplié par six qui ne sera pas branché à temps.

Un retard cumulé qui pèse sur l'AO10#

La France entre dans cette nouvelle phase avec une capacité offshore opérationnelle d'un virgule neuf gigawatt à la fin 2025. Trois parcs commerciaux tournent : Saint-Nazaire, Fécamp, Saint-Brieuc. Un virgule un gigawatt est en construction, trois virgule neuf gigawatts sont en développement. Ramené aux ambitions affichées, c'est peu.

Selon le baromètre éolien KPMG publié en avril 2026, le secteur a généré quatre térawattheures en 2024, soit la consommation électrique d'environ deux virgule trois millions de personnes. Sur la photo globale de la production renouvelable française, ça reste marginal. L'éolien total (terrestre plus offshore) a produit quarante-trois virgule neuf térawattheures en 2025, soit dix pour cent de la consommation nationale. La part offshore là-dedans tient sur un timbre-poste.

Autre signal qui mérite attention : l'investissement dans la filière a reculé de vingt pour cent en 2024, à trois milliards d'euros, pour un chiffre d'affaires sectoriel de quatre milliards. Les emplois directs et indirects atteignent huit mille deux cent cinquante-quatre équivalents temps plein. Une filière qui se construit, donc, mais qui ralentit au moment où on lui demande d'accélérer.

AO10 : ce que contient vraiment le paquet#

Le découpage géographique de l'AO10 est public. Trois lots de mille trois cent cinquante mégawatts au large de Fécamp, mille deux cents mégawatts plus cinq cents en Bretagne, trois virgule deux gigawatts en Méditerranée flottante, et mille deux cents mégawatts au large de l'île d'Oléron. Le tout pour des retombées économiques annoncées de trente-sept milliards d'euros.

Le tarif cible : moins de cent euros par mégawattheure. Pour situer, l'éolien posé attribué en 2023 tournait à quarante-quatre virgule neuf euros par mégawattheure, et le flottant attribué en 2024 à quatre-vingt-six virgule quarante-cinq. Le seuil des cent euros est donc volontairement large pour capter le flottant Méditerranée, plus cher à installer.

Les lauréats seront désignés fin 2026 ou début 2027. C'est là que ça se complique : entre la désignation des lauréats et la mise en service réelle, il faut compter sept à dix ans. Pour des parcs attribués début 2027, on parle donc d'une production effective autour de 2034-2037. Soit pile au moment où la PPE3 voudrait avoir ses quinze gigawatts en mer.

Pour mesurer combien le calendrier énergétique français pèse sur les autres dossiers, on peut regarder du côté du bilan des émissions de gaz à effet de serre 2025 publié par le Citepa, qui montre une baisse trop lente pour tenir la SNBC-3.

Dieppe-Le Tréport : la pièce qui se met en place#

Pendant que l'État rédige son cahier des charges, le chantier le plus avancé du moment est ailleurs. Dieppe-Le Tréport, opéré par Ocean Winds, doit entrer en service à la fin 2026. Quatre cent quatre-vingt-seize mégawatts, soixante-deux turbines Siemens Gamesa, environ mille neuf cents gigawattheures par an, de quoi alimenter huit cent cinquante mille personnes.

Selon les derniers chiffres communiqués par Énergies de la Mer début avril, trente et une fondations sur soixante-deux étaient posées au 2 avril 2026. La moitié, donc. Et les premières éoliennes doivent arriver en mai 2026 depuis Le Havre, où elles sont assemblées. Attention à ne pas confondre : on parle ici de fondations posées sur le fond marin, pas d'éoliennes complètes. Les nacelles, mâts et pales viennent ensuite.

L'inauguration de la base de maintenance à Dieppe est calée au 6 mai 2026. Pour la ville, c'est du concret : une base permanente, des techniciens qualifiés, une activité portuaire qui s'installe pour vingt-cinq à trente ans. Je me souviens, en reportage à Saint-Nazaire l'été dernier, d'un chef d'atelier qui m'expliquait que ses équipes formaient déjà la relève normande. Il insistait sur un point : la maintenance, c'est ce qui ancre vraiment une filière. Pas l'inauguration médiatique, le quotidien des techniciens qui repartent en mer chaque matin.

Ce que les chiffres ne disent pas#

Le récit officiel met en avant les quarante-cinq gigawatts de 2050. Il insiste moins sur le fait que la France s'est engagée, avec huit autres pays, à porter la capacité offshore en mer du Nord à cent vingt gigawatts en 2030. Ce chiffre concerne neuf nations (France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique, Irlande, Danemark, Luxembourg, Norvège), et la part française y est mécaniquement modeste : nous n'avons que trois virgule six gigawatts à apporter à cette date.

L'autre angle mort, c'est la cohérence entre les annonces. La PPE3 fixe quinze gigawatts en 2035 ; l'objectif des dix-huit gigawatts a glissé à 2037. L'AO10 attribuera ses lauréats fin 2026 pour des mises en service à partir de 2034. Sur le papier, l'enchaînement tient. Dans les faits, chaque retard de procédure, chaque recours, chaque arbitrage budgétaire défavorable repousse la livraison réelle.

D'autres dossiers énergétiques avancent en parallèle, avec leurs propres tensions de calendrier : voir le record de production solaire photovoltaïque 2025, les débats sur le stockage par batteries et hydrogène pour gérer l'intermittence, ou encore l'avenir des petits réacteurs modulaires SMR en France. L'offshore n'est qu'une pièce du puzzle, mais c'est celle dont les délais d'installation sont les plus longs.

Le test des mois qui viennent#

Mai 2026 servira de test grandeur nature. Premières éoliennes en route depuis Le Havre, base de maintenance inaugurée à Dieppe, calendrier AO10 qui se précise. Si Ocean Winds tient son objectif de mise en service fin 2026, la France ajoutera presque cinq cents mégawatts à sa capacité offshore. Doublant quasiment, en un seul parc, ce que les trois précédents ont mis dix ans à accumuler.

L'enquête révèle surtout une équation qu'aucun communiqué n'affiche en clair : pour passer de un virgule neuf à quarante-cinq gigawatts en vingt-cinq ans, il faut multiplier la capacité actuelle par vingt-quatre. À supposer que chaque parc attribué soit construit dans les délais, ce qui n'est jamais arrivé jusqu'ici sur un seul projet français.

Reste une question que personne ne formule à voix haute : si l'AO10 prend du retard, comme l'AO9 l'avait pris avant lui, qui assumera politiquement le décrochage entre les engagements pris en mer du Nord et la capacité réellement branchée au réseau ?

Sources#

  • Révolution Énergétique, lancement AO10 et trajectoire PPE3, avril 2026, revolution-energetique.com
  • KPMG France, baromètre éolien offshore 2025, avril 2026, kpmg.com
  • Énergies de la Mer, point d'avancement Dieppe-Le Tréport, 2 avril 2026, energiesdelamer.eu
  • Observatoire des Énergies de la Mer, rapport annuel 2025, merenergies.fr
  • ici Normandie Seine-Maritime Eure, premières éoliennes au large de Dieppe, ici.fr
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