J'ai grandi avec l'idée que la chenille processionnaire restait une affaire du Sud, un truc de pinèdes méditerranéennes et de vacances dans le Var. Cette carte mentale est périmée. La processionnaire du pin a quitté son pourtour méditerranéen d'origine et elle remonte, département après département, à un rythme qui colle de très près à la courbe des températures hivernales. Aujourd'hui on la signale jusqu'en Normandie, en Île-de-France, en Bourgogne-Franche-Comté. En Bretagne, sa présence a été confirmée dès 2022 dans les Côtes-d'Armor, l'Ille-et-Vilaine et le Morbihan.
Une remontée qui suit le thermomètre#
Les chiffres de l'expansion méritent qu'on les manipule avec précaution, parce qu'ils circulent souvent mal recopiés. Sur la longue période 1972-2009, le front de colonisation a progressé vers le nord à une moyenne de 2,7 km par an. C'est la moyenne nationale, celle qu'il faut retenir quand on parle de l'espèce en général. Mais dans le Bassin parisien, depuis les années 1990, la dynamique s'est emballée : on y mesure une progression d'environ 5 km par an. La nuance compte. Les 5 à 6 km annuels ne décrivent pas la France entière, ils décrivent un secteur précis où l'accélération a été la plus nette. Mélanger les deux, c'est se tromper d'un facteur deux sur la vitesse réelle du phénomène à l'échelle du pays.
Le moteur de cette remontée est documenté, et il est désespérément simple. Depuis les années 1990, les températures hivernales ont grimpé d'environ 1 °C d'octobre à mars dans le Bassin parisien. La chenille processionnaire passe l'hiver dans ses nids de soie, et ce sont précisément les nuits froides qui la tuaient autrefois aux limites nord de son aire. Quand le froid recule, la barrière thermique recule avec lui. L'insecte n'a plus qu'à suivre.
J'avoue un doute sur un point : la douceur de fin 2025 a provoqué des descentes précoces observées dès janvier 2026, bien avant la fenêtre habituelle. Faut-il y voir une simple anomalie d'une année chaude, ou le signe que le calendrier de l'espèce se décale durablement ? Je ne tranche pas. Ce que je constate, c'est que sur la façade atlantique, la saison à risque s'est allongée jusqu'à sept mois certaines années. Sept mois pendant lesquels les poils urticants restent un problème.
Le vrai sujet, c'est la santé#
Parce que la chenille processionnaire n'est pas qu'une curiosité entomologique qui grignote des pins. Elle porte une toxine, la thaumétopoéine, logée dans ses setae, ses poils urticants. Et ces poils ont une sale particularité : le vent les disperse sur plusieurs centaines de mètres, et ils restent actifs longtemps après que la chenille est passée. Vous pouvez réagir à un arbre infesté sans jamais avoir vu une seule chenille.
Chez l'humain, le tableau va de la dermatite urticante à la conjonctivite, en passant par la rhinite. Par inhalation, ça peut déclencher un bronchospasme. Les populations à risque, ce sont les enfants qui jouent au sol, les asthmatiques, les allergiques. Chez le chien, qui flaire et lèche, c'est plus brutal encore : une nécrose de la langue peut s'installer en vingt-quatre à quarante-huit heures, et un choc anaphylactique reste possible dans les cas graves. Tout propriétaire de chien qui promène en zone à pins devrait connaître ce risque.
L'État a fini par prendre la mesure du problème. Le décret n° 2022-686 du 25 avril 2022 a classé les deux espèces, la processionnaire du pin et celle du chêne, dans la liste des espèces dont la prolifération constitue une menace pour la santé humaine, au titre de l'article L.1338-1 du Code de la santé publique. Le même jour, un arrêté du 25 avril 2022 a étendu les missions de FREDON-France et créé un Centre national de référence. Concrètement, ce sont les préfets de département qui définissent par arrêté les mesures de gestion sur leur territoire.
Là encore, attention à ne pas généraliser. Les arrêtés préfectoraux varient d'un département à l'autre. Il n'existe pas une obligation nationale uniforme qui s'appliquerait partout de la même façon. Quand on lit qu'il faut faire ceci ou cela, la première question à poser, c'est : quel arrêté, quel département.
L'autre processionnaire avance aussi#
Il y a un angle mort dans le discours grand public : on parle de la chenille processionnaire du pin, mais la processionnaire du chêne, Thaumetopoea processionea, est une espèce distincte, et elle progresse de son côté vers l'est et le centre, selon le même mécanisme climatique. FREDON Hauts-de-France pilote la surveillance régionale, et c'est typiquement le genre de réseau dont on aura de plus en plus besoin à mesure que les deux fronts avancent.
Sur la lutte, l'arsenal existe. L'échenillage mécanique consiste à retirer et détruire les nids. Les pièges à phéromones capturent les papillons mâles pour casser le cycle de reproduction. L'injection d'insecticide directement dans le tronc protège les arbres de valeur. Le Bacillus thuringiensis var. kurstaki, le Btk, sert de traitement biologique. Et puis il y a la voie longue, celle des prédateurs naturels : favoriser les mésanges, qui consomment les chenilles, reste l'une des pistes les plus durables. Aucune de ces méthodes ne règle le problème à elle seule. C'est la combinaison qui paie, ajustée à chaque site.
Ce que je retiens de cette enquête, c'est une mécanique froide : on réchauffe les hivers d'un degré, et un insecte urticant s'installe dans des cours d'école qui ne l'avaient jamais connu. La processionnaire est l'un de ces signaux que le climat ne se contente pas de faire fondre des glaciers lointains. Il rebat aussi la carte sanitaire de nos jardins. Et cette remontée, contrairement à la météo, ne fait pas marche arrière à la première vague de froid.
Le sujet rejoint d'ailleurs des dynamiques plus larges que j'ai déjà creusées : le déclin des insectes et la menace sur les écosystèmes, la fragilité de la biodiversité des sols et du microbiome, le recul des pollinisateurs en Europe et la place de la nature en ville. La processionnaire, elle, prospère pendant que d'autres reculent. Le déséquilibre est rarement neutre.
Sources#
- Décret n° 2022-686 du 25 avril 2022, Légifrance
- INRAE, changement climatique et dynamique d'expansion de la chenille processionnaire du pin
- Ministère de l'Agriculture, le front d'expansion de la chenille processionnaire du pin progresse toujours
- FREDON Hauts-de-France, espèces à enjeux pour la santé humaine
- ARS Centre-Val de Loire, chenilles processionnaires et poils urticants





