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TikTok climat : qui exploite vraiment l'éco-anxiété Gen Z

TikTok climat : qui exploite vraiment l'éco-anxiété Gen Z

Par Baptiste P.

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Baptiste P.

665 fake news climat balancées en télé et en radio française rien qu'en 2025, soit 13 par semaine selon QuotaClimat. Bon. Et après on s'étonne que la Gen Z capte sa dose d'info sur TikTok ? C'est un peu comme reprocher à quelqu'un d'avoir pris la sortie de secours quand la salle principale prend feu.

Sauf que la sortie de secours, en l'occurrence, c'est un algorithme. Et que l'algo en question, selon l'étude SIMODS 2025, file +85 % de partages aux contenus trompeurs sur TikTok comparé aux contenus normaux. Donc on échange du gaslighting plateau télé pour du gaslighting vertical. Pas terrible comme deal.

Le truc c'est qu'au milieu de ce bordel, il y a quand même des créateurs francophones qui font le boulot. Le tout est de savoir les distinguer des comptes qui te vendent une gourde « anti-éco-anxiété » à 39 balles pendant qu'ils te martèlent que la planète crame. Spoiler : les deux populations cohabitent dans ton feed.

Le décor avant les têtes d'affiche#

27,8 millions d'utilisateurs actifs mensuels en France en septembre 2025 selon Kolsquare, ce qui place la France en tête des marchés européens. Plus de 200 millions d'actifs mensuels en Europe. Près de 72,2 % des utilisateurs français ont moins de 24 ans selon digitiz.fr, et ils y passent environ 40 heures par mois, l'équivalent d'une semaine de boulot par mois à scroller du content.

Donc quand on parle « TikTok climat », on parle d'une plateforme où la Gen Z française vit littéralement. Pas d'un canal secondaire. Pas d'une distraction. Le canal principal d'exposition à l'info pour la moitié d'une génération.

Et pourtant. Reuters Institute 2025 mesure que seulement 16 % des Français suivent régulièrement des créateurs pour s'informer. Petit décalage avec l'idée reçue que TikTok aurait remplacé les JT. Niveau réalité statistique, c'est plus complexe que ça.

Les têtes d'affiche francophones du climat#

Trois noms reviennent quasi systématiquement quand on creuse, et chacun joue dans une catégorie différente.

Hugo Décrypte (Hugo Travers) d'abord, parce qu'il faut commencer par le mastodonte. Plus de 5 millions d'abonnés sur TikTok (chiffres Wikipedia 2024, certaines sources presse parlent de 7 à 8 millions, la fourchette est large). 15 millions de followers cumulés cross-plateforme selon Reuters Institute 2025. Chaîne YouTube lancée en 2015. Une équipe d'environ 40 personnes en 2025 dont 15 journalistes. 600 000 euros de CA en 2023. Modèle économique : monétisation YT et TT plus partenariats marques plus coproductions médias. Le climat n'est pas son angle exclusif, mais il en parle régulièrement et avec une rigueur de rédaction qui détonne par rapport au tout-venant TikTok.

Salomé Saqué, journaliste née le 10 mai 1995 à Lagny-sur-Marne, vue chez Blast, LCP, Arte, France 5, France Info radio. 96,2K abonnés sur TikTok, 528K sur Instagram (chiffres 2025, à prendre avec une marge). Son livre Sois jeune et tais-toi est sorti chez Payot en 2023 et a été bestseller. Profil hybride : journaliste structurée plus présence sociale, climat intégré à un projet politique plus large.

Camille Étienne, née le 29 mai 1998 à Grenoble. 84,4K sur TikTok, 541K sur Instagram. Sa vidéo Réveillons-nous a fait 15 millions de vues sur diverses plateformes en mai 2020. Porte-parole du mouvement On est prêt depuis 2018. Son livre Pour un soulèvement écologique est sorti chez Payot en 2023. Activiste assumée, ton frontal, pas de neutralité journalistique revendiquée. C'est un autre boulot et il faut le lire comme tel.

Bon Pote enfin, le projet de Thomas Wagner. Lancé en 2018 sur blog (Wikipedia date 2020, divergence entre les sources sur ce que ça désigne exactement), reconnaissance officielle de service de presse en ligne par la CPPAP en 2025. Sur LinkedIn, il est passé de 187K à 216K abonnés en quatre mois fin 2025 selon Favikon. Bon Pote, son truc c'est moins TikTok que le blog long format plus la newsletter plus LinkedIn. Mais quand sa pétition contre la loi Duplomb explose de 25 000 à 100 000 signatures en 24 heures le 16 juillet 2025, puis dépasse 2,1 millions en août 2025 (record absolu, première pétition à ouvrir un débat à l'AN sous la Ve République), c'est aussi grâce à la mécanique des réseaux qu'il manie sans en avoir l'air. Pour la suite, ça se passe ici : loi Duplomb pesticides : controverses et enjeux 2025.

Pierre Rouvière (@ecolo_mon_cul), ingénieur écoconception, mérite une mention bonus : il débunke le greenwashing avec humour, et ça rejoint exactement ce que je dis plus bas sur les comptes qui te vendent du flou environnemental sponsorisé.

La mécanique éco-anxiété, version chiffrée#

Là on rentre dans le dur. Et c'est là qu'il faut arrêter de balancer des stats sans qualifier qui a été interrogé.

L'étude Lancet Planetary Health de décembre 2021 (Hickman et al., DOI 10.1016/S2542-5196(21)00278-3), c'est la référence scientifique mondiale. 10 000 jeunes de 16 à 25 ans interrogés dans 10 pays, dont la France. Résultats sur l'ensemble du panel international : 59 % très ou extrêmement inquiets du climat, 45 % disant que cette inquiétude affecte leur vie quotidienne, 75 % pensant que « le futur est effrayant », 39 % hésitant à avoir des enfants pour cette raison. Important : ces chiffres ne sont pas les chiffres France isolés, c'est la moyenne des 10 pays. Les médias français les attribuent souvent à « la jeunesse française », c'est inexact. La France est dans le panel, pas seule dans le panel.

L'étude ADEME/OBSECA d'avril 2025 (Econoïa, outil HEAS, 998 Français de 15 à 64 ans, terrain fin août à début septembre 2024), elle, mesure spécifiquement la France : 10,5 millions de personnes concernées par un risque de stress pathologique lié à l'éco-anxiété. Détail des niveaux : 6,3 millions moyennement touchés, 2,1 millions fortement, 2,1 millions très fortement. Plot twist : la tranche la plus touchée n'est pas les 15-24 ans mais les 25-34 ans. Et la hausse depuis 2022 atteint quinze points chez les 18-30 ans.

Étude LADYSS 2024 (Dre Noura Yefsah, CNRS) : 62 % des 382 étudiants interrogés dans quatre universités parisiennes se déclarent éco-anxieux. C'est un échantillon de niche, à ne pas extrapoler à toute la jeunesse française, mais c'est une mesure ciblée sur une population universitaire.

Donc la Gen Z française flippe vraiment, c'est documenté. Ce n'est pas un trip Twitter. La question qui suit, c'est : qui exploite ce truc, et qui fait juste son boulot d'informer.

Sincère ou clout : la vraie ligne de partage#

L'étude ADEME/OpinionWay 2023 sur les 15-25 ans est l'outil de lecture le plus utile que j'ai croisé sur le sujet. 79 % des jeunes accordent une grande importance aux sujets environnementaux. 77 % consultent les contenus d'influenceurs sur l'environnement. Et là, le truc qui change tout : 19 % seulement leur font confiance. Niveau écart entre exposition et confiance, c'est colossal. Les jeunes voient le contenu, ils ne croient pas l'émetteur. Sain, en fait.

Seuls 14 % des 15-25 ans ont participé à une manifestation climat. Le passage à l'acte reste rare. Beaucoup d'inquiétude, beaucoup d'exposition, peu d'engagement physique. C'est aussi ce que confirme l'amnésie environnementale chez les nouvelles générations : on intériorise la dégradation, on en parle, on agit peu.

L'ARPP, de son côté, a lancé son Certificat Influence Commerciale Responsable 2.0 le 14 avril 2025. Plus de 2 200 créateurs certifiés en 2025. Observatoire ARPP : les créateurs certifiés affichent 76 % de conformité contre 51 % pour les non certifiés. À peu près trois fois moins de risque de te raconter de la merde quand l'influenceur est passé par la case ARPP. La loi du 9 juin 2023 oblige déjà la mention « publicité » ou « collaboration commerciale » visible dès le début. Sauf qu'à peu près une vidéo sponsorisée climat sur deux passe entre les mailles, et tu t'en rends compte trois jours plus tard quand le compte poste sa cinquième story sur la même marque de cosmétiques « zéro déchet ».

La ligne de partage est là. Un créateur qui sourcerait pas ses chiffres, qui mettrait pas en avant sa rémunération quand il y a partenariat, qui te servirait le drame avant la nuance : c'est un signal. Pas un crime, mais un signal. À l'inverse, un Hugo Décrypte qui te poste une fact sheet sourcée sous chaque vidéo, ou un Bon Pote qui te renvoie vers le rapport GIEC plutôt que vers sa propre conclusion, c'est l'autre signal.

L'étude qui devrait vous faire flipper#

La désinformation TikTok n'est pas une lubie de boomer. Étude SIMODS 2025 (Science Feedback, 2,6 millions de publications, 24 milliards de vues, 6 plateformes, 4 pays dont France, terrain mars-avril 2025) : 20 % des contenus d'intérêt public sur TikTok contiennent des informations fausses. Sur le climat spécifiquement, ça monte jusqu'à environ 40 %. Et l'amplification algorithmique, je l'ai déjà dit, file +85 % de partages aux contenus trompeurs.

L'écosystème médiatique audiovisuel français n'aide pas. QuotaClimat compte 665 fake news climatiques dans les médias audio-visuels en 2025, avec un classement Sud Radio, CNews, RMC, Europe 1 en tête. Quand les médias traditionnels balancent du n'importe quoi, le contenu remonte sur TikTok via les extraits viraux, et le cycle se boucle. C'est un système, pas un accident.

Côté politique, le rapport parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, présenté le 11 septembre 2025 à l'AN, formule 43 recommandations dont l'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans. Je sais pas trop quoi en penser perso : interdire techniquement c'est niveau Far West à appliquer, et ça déresponsabilise les plateformes au lieu de les attaquer sur leurs algos. Mais le diagnostic, lui, est posé.

Pour distinguer, regarde ces signaux#

Au lieu de te lister les comptes recommandés, je préfère te filer la grille de lecture. Plus utile sur la durée.

  • Le créateur source-t-il chaque chiffre, ou il balance des « selon une étude récente » dans le vide ?
  • Met-il en avant ses partenariats marques avec la mention « publicité » visible dès le début ?
  • Renvoie-t-il vers des sources primaires (rapport GIEC, ADEME, Lancet) ou seulement vers son propre contenu ?
  • Pose-t-il la nuance ou il joue uniquement sur la peur pour booster l'engagement ?
  • Quand il se trompe, est-ce qu'il rectifie publiquement ou il fait disparaître la vidéo en silence ?
  • A-t-il une équipe et une vraie rédaction derrière, ou il poste seul depuis son lit ?

Ce sont les seuls critères qui tiennent dans le temps. Le nombre d'abonnés ne dit rien. L'esthétique de la vidéo non plus. Et certainement pas le ton « moi j'te dis la vérité que les médias cachent », qui est en général le red flag absolu, peu importe le bord politique.

À mettre en regard avec les 10 exemples concrets de greenwashing qu'on a documentés ailleurs : la même grille s'applique aux marques qu'aux créateurs. Si le greenwashing corporate est devenu repérable parce qu'on a appris à lire les rapports RSE, le greenwashing créateurs commence à peine à l'être pour la même raison.

Le mot de la fin#

L'éco-anxiété de la Gen Z est réelle, mesurée, sérieuse. Elle mérite mieux que des comptes opportunistes qui surfent dessus pour booster leurs stats ou refourguer des produits. Les créateurs francophones de qualité existent (Hugo Décrypte, Salomé Saqué, Camille Étienne, Bon Pote, Pierre Rouvière). Ils sont minoritaires en volume de production face au tsunami de désinfo, mais ils tiennent. La question pour 2026, ce n'est pas « TikTok est-il un bon canal d'info climat ». La réponse est « bien sûr que non, c'est un canal hostile par design ». La vraie question : est-ce que les jeunes développent assez vite leur capacité critique pour trier le signal du bruit dans ce canal hostile ? Le 19 % de confiance dans les influenceurs, ce taux qui paraît si bas, c'est peut-être le signe que oui. Et si quelqu'un me dit que les jeunes sont naïfs face aux algos, je lui rappelle qu'ils ont appris à les contourner avant qu'on apprenne à les nommer.

Et puis franchement, à voir le contenu que la moitié des sexagénaires partage sur Facebook sans vérifier, je me demande qui devrait donner des leçons à qui. Cette question, je vous la laisse, je vais aller jouer.

Sur le plan opinion politique, à mettre en parallèle avec le sondage Odoxa de mai 2026 qui montre que 61 % des Français veulent une pause environnementale : la jeunesse n'est pas le monolithe pro-climat qu'on raconte parfois, et les fractures sont plus générationnelles qu'on ne croit.

Sources#

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