Le 26 mars 2026, Carrefour a déposé à l'AMF son document d'enregistrement universel 2025 sous la référence D.26-0143. C'est le premier rapport CSRD complet du distributeur, première mouture de l'état de durabilité version directive 2022/2464 pleinement appliquée. J'ai épluché ce que la presse en a publié, les communiqués officiels et les analyses indépendantes. Verdict : le cadre est neuf, l'image reste la même, et le scope 3 continue de poser exactement les mêmes questions qu'avant.
Précision utile dès l'entrée : les chiffres scope 3 de l'exercice 2025 ne sont pas encore accessibles dans les sources secondaires que j'ai pu consulter. Le PDF de l'état de durabilité 2025 lui-même renvoie un 403 quand on essaie de le récupérer. Les derniers chiffres confirmés disponibles portent sur l'exercice 2024, publiés dans le Sustainability Statement déposé en juillet 2025. C'est ce socle que j'utilise ici, en signalant la limite à chaque fois qu'elle compte.
Le poids du scope 3 : 98 % des émissions du groupe#
Le chiffre frappe. 98 % des émissions de gaz à effet de serre de Carrefour proviennent des activités indirectes. Autrement dit, ce que le distributeur achète, transporte, vend, et ce que les clients consomment ensuite, pèse environ cinquante fois plus que ce qui sort de ses propres magasins, entrepôts et flotte. Pour donner une idée d'échelle, le scope 3 du groupe représentait environ 146,3 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2024, en baisse d'environ 2 % par rapport aux 149,3 millions de tonnes de 2023.
À l'intérieur de ce scope 3, la composition est connue. Les produits achetés et revendus en magasin pèsent l'écrasante majorité, autour de 70 à 72 % selon les agrégats. L'usage des produits vendus, et plus précisément les carburants distribués dans les stations Carrefour, représente 14 %. Le transport amont des marchandises ajoute 8,7 %. Le reste se répartit sur des postes plus diffus.
Cette structure n'est pas une particularité Carrefour. Toute la grande distribution est dans la même configuration : 93 à 98 % des émissions selon les enseignes proviennent des activités indirectes. C'est pourquoi je tique systématiquement quand un distributeur communique sur la baisse de ses scopes 1 et 2. La performance sur 2 % du problème.
Scopes 1 et 2 : la vitrine qui marche, mais qui n'épuise pas le sujet#
Côté magasins, flotte et électricité, Carrefour a annoncé en février 2025 une réduction de 48 % des émissions scopes 1 et 2 par rapport à 2019. L'objectif initial était de moins 30 % d'ici 2025. La cible est largement dépassée, après un -39 % en 2023 contre un objectif intermédiaire de -40 %. La trajectoire 1,5°C scopes 1 et 2 a été validée par la SBTi en février 2026, avec une cible de -67,2 % d'ici 2035. Sur ce périmètre, le travail est sérieux.
Mais la SBTi n'a pas validé pleinement le scope 3. La fiche Climate Action 100+ de Carrefour, datée de février 2026, précise noir sur blanc que le scope 3 n'est "pas complètement couvert" par les sous-objectifs validés. Le distributeur revendique un objectif de -32 % d'émissions indirectes d'ici 2030 par rapport à 2019, avec des sous-cibles couvrant 90 % du scope 3. Les 10 % restants ne sont pas couverts par cette ambition.
J'avoue m'être demandé pendant deux jours si je trouvais cette part raisonnable ou problématique. Verdict provisoire : couvrir 90 % d'un poste qui pèse 98 % du total reste honnête sur le papier. Mais ce qui se cache dans les 10 % non couverts mérite d'être nommé.
Ce qui sort du périmètre : franchisés et clients en voiture#
Deux exclusions structurelles, déjà soulevées en mai 2023 par une coalition d'actionnaires (Phitrust, La Banque Postale AM, Sycomore AM, représentant 1,1 % du capital) qui demandait plus de transparence.
D'abord, les magasins franchisés. Carrefour opère dans une trentaine de pays via des franchisés dont les émissions ne sont pas clairement intégrées à la comptabilité carbone consolidée. C'est un trou de périmètre classique en grande distribution. La méthode de contrôle financier choisie par Carrefour pour son reporting ESG laisse mécaniquement hors champ des activités qui portent pourtant l'enseigne.
Ensuite, les déplacements des clients vers les magasins. L'objectif de réduction du scope 3 exclut explicitement les émissions liées aux voitures des clients qui viennent faire leurs courses. Le sujet est techniquement compliqué (responsabilité partagée, comptage difficile), mais l'exclusion totale interroge quand on parle d'un modèle hypermarché de périphérie pensé pour la voiture.
Bertrand Swiderski, le directeur RSE du groupe, l'a dit lui-même dans une interview à l'ILEC : "nous sommes complètement dépendants de notre supply chain pour le scope 3". Constat lucide. Mais cette dépendance n'est pas un alibi quand on choisit de sortir certains pans du périmètre.
La méthode : facteur monétaire, et c'est là que ça coince#
Pour estimer le scope 3, Carrefour utilise un facteur d'émissions monétaire appliqué par catégorie de produit, multiplié par le montant des achats. Les référentiels sources sont identifiables : DEFRA GHG Conversion Factors, IPCC, UNEP, GHG Protocol. La méthode est standard, acceptée par la CSRD, mais elle a une limite que tout le monde connaît dans le milieu : elle reflète mal les efforts réels d'un fournisseur qui aurait décarboné sa production. Si vous achetez pour 100 millions d'euros de yaourts à un industriel qui a coupé ses émissions de 30 %, votre scope 3 ne bouge pas tant que la base monétaire ne change pas.
Pour compenser, Carrefour a lancé l'initiative "20 mégatonnes" qui vise à engager ses fournisseurs sur des trajectoires individuelles. 38 fournisseurs internationaux étaient signataires au lancement. Côté top 100 fournisseurs, la progression vers une trajectoire 1,5°C s'élevait à 44 % en février 2025, avec un objectif de 53 % pour 2026. Je n'ai pas trouvé de chiffre cumulé public sur le tonnage effectivement évité depuis le lancement, ce qui est une lacune notable pour un dispositif aussi mis en avant.
Le classement Superlist Europe : 12e et 2/100 sur le végétal#
L'évaluation indépendante la plus récente vient du rapport Superlist Environment Europe 2026, repris par Novethic. Lidl est en tête. Albert Heijn et Jumbo suivent. Carrefour ressort au 12e rang, loin derrière les enseignes nordiques et l'allemand discount. Le détail qui pique : 2 sur 100 sur l'indicateur de transition alimentaire (part du végétal dans le mix de vente). Deux. Sur cent.
Ce score raconte une histoire que le rapport CSRD ne dit pas frontalement. La décarbonation du scope 3 d'un distributeur passe mécaniquement par la modification du panier moyen, et notamment par la substitution d'une partie de la viande par des protéines végétales. Sans ce levier, on travaille à la marge sur les facteurs d'émission. Carrefour a une stratégie alimentaire historique très carnée, et le score Superlist reflète cette inertie.
Omnibus : la simplification arrive, mais pas tout de suite#
Côté cadre réglementaire, le paquet Omnibus a été publié au JOUE le 26 février 2026 et est entré en vigueur le 18 mars 2026. Le périmètre CSRD passe d'environ 50 000 à environ 10 000 entreprises, une réduction de 80 %. Les ESRS seront révisés, avec une simplification des points de données qui pourrait toucher le calcul scope 3.
Pour Carrefour, classé vague 1 (entreprise déjà soumise à la NFRD), l'impact à court terme est limité. Les analyses d'EY confirment que les allègements substantiels du scope 3 et de la complexité ESRS arriveront seulement avec l'exercice 2027. Le rapport 2025 (publié mars 2026) a donc été rédigé sous le régime ESRS pleine version. Le suivant pourrait être nettement allégé. Pour le lecteur, c'est une fenêtre de comparaison de deux ans qui risque de se refermer assez vite, ce qui rend le rapport 2024-2025 important comme point de référence pour les analystes.
Ce qu'il faut retenir, sans concession#
Le premier rapport CSRD de Carrefour respecte le cadre. Méthode documentée, périmètres explicités, objectifs alignés sur la SBTi pour la partie validée. Mais le tableau global, lu à froid : 98 % des émissions sur le scope 3, 90 % du scope 3 couvert par les sous-objectifs, scope 3 non pleinement validé par la SBTi, franchisés et clients hors périmètre, méthode monétaire qui plafonne la sensibilité aux progrès fournisseurs, et un score de 2 sur 100 sur le végétal qui révèle l'absence de levier sur le poste dominant.
La grande distribution française a un problème structurel avec son scope 3. Le rapport CSRD ne le résout pas. Il le documente. C'est déjà mieux que le silence. Mais lire ce rapport en croyant qu'il traduit un engagement aligné Accord de Paris serait une erreur d'interprétation. L'engagement existe sur 50 % du chemin (les scopes 1 et 2 plus une partie du scope 3). Le reste reste à construire, et il dépend autant de la stratégie commerciale que de la déclaration extra-financière.
Pour creuser le contexte réglementaire européen, lire notre article sur le bilan mi-mandat du Pacte vert et l'Omnibus. Sur les outils de financement vert et leurs limites, voir obligations vertes, ISR et greenwashing. Et pour situer la question dans la politique environnementale française, parcourir la catégorie dédiée.
Sources#
- Carrefour publie son DEU 2025 (Finanzwire, mars 2026)
- Mise à disposition du DEU 2025, réf. AMF D.26-0143 (Webdisclosure)
- Fiche Carrefour, Climate Action 100+ (février 2026)
- Actionnaires demandent plus de transparence sur les émissions Carrefour (L'Info Durable, mai 2023)
- Bertrand Swiderski : « complètement dépendants de notre supply chain » (ILEC)
- Lidl champion européen, Carrefour 12e (Novethic, Superlist Europe 2026)
- Initiative 20 mégatonnes : méthode et signataires
- Directive Omnibus : allègements et calendrier (EY)
- AFII, Revue critique du Sustainability-Linked Bond Carrefour
- Fiche CSRD : publication JOUE 26 février 2026, entrée en vigueur 18 mars (Sami.eco)





