Bon, on en parle de ce sondage Odoxa qui vient de tomber ? 61 % des Français disent aux politiques d'arrêter avec l'environnement et de s'occuper de l'économie. C'est publié le 7 mai 2026, terrain réalisé les 29 et 30 avril sur 1 005 personnes pour AGIPI, Challenges et BFM Business. Et ça fait beaucoup de bruit.
Spoiler alert : si tu lis vite, tu vas croire que la France vient de claquer la porte à l'écologie. Sauf qu'en regardant les chiffres de plus près, l'histoire est carrément moins binaire que les titres laissent penser.
Le chiffre qui fait du bruit#
37 % des sondés veulent poursuivre les politiques environnementales malgré la crise. 61 % pensent l'inverse. C'est l'image qui tourne partout, et elle est cash : depuis 2021, c'était la majorité opposée qui dominait. À l'époque, 60 % disaient « on continue ». Aujourd'hui, c'est 61 % qui disent « on lève le pied ».
Pour situer, en 2021 et 2023, seuls 35 % des Français demandaient une pause. En 2022, 36 %. La bascule s'est faite en quelques mois.
Et le précédent record ? Il faut remonter à avril 2015, première mesure d'Odoxa sur cette question, où 50 % demandaient déjà ce coup de frein. Le niveau actuel est 11 points plus haut. Gaël Sliman, président d'Odoxa, parle d'un retournement comme on n'en avait jamais mesuré sur cette série.
La nuance que tout le monde zappe#
C'est là que je vais te demander de bien lire, parce que c'est précisément le truc que les gros titres ne reprennent pas.
Quand Odoxa pose la question autrement, à savoir « à long terme, faut-il privilégier le développement des renouvelables ou du nucléaire ? », 53 % des Français répondent renouvelables. 46 % nucléaire. Le score est quasiment identique à janvier 2023 (52 % vs 47 %).
Autrement dit : les Français demandent une pause conjoncturelle, pas un rejet structurel. C'est pas la même chose. Pas du tout.
L'un dit « on a une guerre en Iran depuis fin février 2026, le détroit d'Ormuz est fermé, les prix de l'énergie déraillent, alors la priorité du moment c'est l'emploi, pas le décret sur les haies ». L'autre dit « la transition reste la bonne direction ». Les deux cohabitent dans la même tête. Honnêtement, je sais pas trop si les sondés eux-mêmes ont conscience de cette dissonance, mais elle est mesurable.
À mettre en regard du baromètre IPSOS BVA pour le Réseau Action Climat publié en octobre 2025 : 89 % des Français se disaient inquiets du changement climatique, dont 32 % « très inquiets ». 56 % voulaient que la lutte climatique reste prioritaire pour le gouvernement, et 68 % chez les moins de 35 ans. Six mois plus tard, le ressenti économique a basculé. Mais la conviction de fond, elle, n'a pas disparu.
C'est aussi ce qu'on observe quand on lit les analyses du retournement chez d'autres acteurs comme les collectivités qui ont 5 milliards en moins pour la transition : tout le monde sait que le sujet reste là, mais personne ne veut payer maintenant.
Le nucléaire prend le large#
Sur la question des énergies à privilégier pour l'avenir, le nucléaire passe à 50 % de citations. +4 points en moins de 4 ans. Le photovoltaïque tombe à 41 % (-4 pts vs 2022). L'écart entre les deux passe de 1 point en septembre 2022 à 9 points aujourd'hui.
L'éolien arrive à 35 %, ex-aequo avec la géothermie. L'hydrogène stagne à 27 %. Et tout en bas du classement, le charbon et le gaz de schiste à 5 % chacun.
Ce qui m'intéresse là-dedans, c'est moins le score du nucléaire en lui-même que la vitesse du décrochage du photovoltaïque dans les préférences. En quatre ans, le solaire a perdu sa parité avec l'atome dans la perception des Français. Sur ce point, j'hésite encore à dire si c'est dû à la lassitude des débats sur les fermes solaires (le sujet revient régulièrement sur le débat parcs solaires vs biodiversité), à la communication pro-nucléaire qui a saturé l'espace médiatique depuis 2022, ou aux deux à la fois. C'est probablement les deux à la fois.
L'éolien, c'est l'exception NIMBY#
L'éolien, lui, c'est un cas à part. 52 % des Français sont opposés à l'installation d'une éolienne près de chez eux. C'était 51 % en janvier 2023, 53 % en septembre 2021. Majorité courte, stable depuis cinq ans.
Sauf qu'il y a une fracture territoriale et générationnelle énorme :
- 55 % d'opposition dans les communes rurales et petites villes
- 52 % de soutien dans les grandes villes (autrement dit là où personne ne risque d'en voir une)
- 39 % d'opposition chez les 25-34 ans
- 63 % chez les plus de 65 ans
- 67 % des sympathisants de gauche favorables
- 64 % des sympathisants de droite opposés
En gros : ceux qui ne verront jamais l'éolienne sont pour, ceux qui pourraient l'avoir au bout du champ sont contre. C'est pas nouveau, mais ça explique pourquoi les projets d'éolien terrestre en France galèrent autant à passer les contestations locales, et pourquoi le plan AO10 éolien offshore en 2026 mise tout sur le large.
Le moral général joue à plein#
Faut pas oublier le contexte économique. 83 % des Français se disent moins confiants dans la situation économique du pays. +4 points en un an. Depuis la dissolution de septembre 2024, le pessimisme moyen tourne au-delà de 80 %. La guerre en Iran ajoute une couche : prix du gaz qui passe à plus de 60 euros par mégawattheure en mars 2026, baril à 80-82 dollars, 20 % des approvisionnements pétroliers mondiaux perturbés.
Quand les gens galèrent à finir le mois, l'urgence climatique perd la priorité immédiate. C'est pas un scoop, c'est documenté depuis Maslow, mais le sondage le mesure clairement.
Ce que ça veut dire, sans bullshit#
Pour les pressés : les Français ne rejettent pas l'écologie. Ils mettent l'économie devant pour les 12 prochains mois, parce qu'ils flippent pour leur pouvoir d'achat et que la guerre en Iran a tout chamboulé. La preuve : à la question « long terme », ils gardent les renouvelables en tête.
Le risque politique, par contre, est réel. Quand un sondage à 61 % existe sur la place publique, n'importe quel élu peut s'en servir pour justifier de défaire ce qui a été voté. Le décret pesticides, la rénovation thermique, les ZFE : tout devient négociable au nom du « les Français nous demandent une pause ». Et là, on bascule d'un signal conjoncturel à une politique structurelle. Pas la même chose.
Méthodo rapide : 1 005 répondants, panel internet, quotas sexe/âge/profession, stratification région et agglomération. Marge d'erreur autour de 3 points. Pas un sondage parfait, mais conforme aux standards Odoxa.
Mon verdict : ne pas surinterpréter le 61 %, et surtout pas comme un mandat pour démolir les politiques climat. La dissonance entre la priorité du moment et la conviction de fond est mesurable, et c'est elle qui compte sur cinq ans.





