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PFAS dans les boues d'épuration : règles avril 2026

PFAS dans les boues d'épuration : règles avril 2026

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

À Villy, dans les Ardennes, la quantité de PFAS retrouvée dans l'eau du robinet dépasse 27 fois la limite autorisée. Vingt-sept fois. Le chiffre date d'avril 2026, et il résume à lui seul pourquoi le gouvernement a fini par bouger.

Juillet 2025 : l'eau interdite#

Tout commence à l'été 2025. Selon France Bleu, une dizaine de communes des Ardennes, de la Meuse et des Vosges interdisent la consommation d'eau du robinet. Au pic, 16 communes sont touchées, soit environ 3 400 habitants privés d'eau potable courante. La source du problème : des boues issues d'une papeterie à Stenay (Meuse), épandues sur les terres agricoles depuis 2007, auxquelles s'ajoutent celles d'une blanchisserie de Gérardmer, en activité depuis 1998.

L'enquête révèle que 225 hectares de grandes cultures sont contaminés, dont 50 dans un périmètre de captage d'eau potable. La papeterie de Stenay a fermé en novembre 2024, mais le mal est fait. Les PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées que l'on nomme « polluants éternels », ne se dégradent pas. Elles sont là pour des décennies.

J'ai couvert ce dossier dès les premières interdictions, et ce qui m'a frappée, c'est le décalage entre la gravité de la contamination et le silence initial des autorités. Les données publiques, elles, racontent autre chose que les communiqués rassurants.

Octobre 2025 : la suspension préfectorale#

Dès le 1er octobre 2025, le préfet des Ardennes prend un arrêté de suspension des épandages de boues et digestats dans toutes les aires d'alimentation de captage du département. Selon la Chambre d'agriculture des Ardennes, c'est une première à cette échelle. Parallèlement, la loi n° 2025-188 du 27 février 2025 entre en application avec son décret n° 2025-1376 du 28 décembre 2025. Un arrêté du 3 septembre 2025 impose déjà la surveillance des PFAS en entrée et sortie des stations de traitement des eaux usées (STEU) urbaines.

Depuis le 1er janvier 2026, la France intègre la mesure de 20 PFAS dans le contrôle sanitaire de l'eau potable, avec un seuil fixé à 0,1 µg/L pour la somme de ces 20 substances. La question évidente : combien de réseaux dépassaient déjà ce seuil sans qu'on le sache, faute de mesures obligatoires avant cette date.

9 avril 2026 : le ministre annonce la circulaire#

Le 9 avril 2026, Mathieu Lefèvre, ministre délégué en charge de la Transition écologique, se rend à Thénorgues (Ardennes). Sa déclaration, rapportée par France Bleu : « Je suis venu présenter le projet de circulaire que nous allons prendre pour éviter que ce qui s'est passé dans les Ardennes ne se reproduise. »

Concrètement, selon Maire-Info et SocialMag, le dispositif prévoit :

  • 1 100 STEU de plus de 10 000 équivalents-habitants sont concernées en phase 1. Elles représentent 6 % du parc national (23 001 stations au total), mais produisent 85 % des boues épandues en France.
  • 1 analyse par trimestre dès 2026.
  • Extension aux stations de moins de 10 000 eqH à partir de 2027.
  • Seuils provisoires calqués sur le modèle wallon : 40 µg/kg de matière sèche pour 6 PFAS, 400 µg/kg pour 22 PFAS.
  • En cas de dépassement : incinération ou mise en décharge obligatoires. L'épandage agricole sera interdit pour les boues non conformes.
  • Un arrêté ministériel définitif est annoncé pour l'été 2026, applicable au 1er janvier 2027. Le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), saisi par le ministère, doit rendre son avis en début d'été pour fixer les seuils nationaux.

Sur ce point, j'hésite encore à qualifier cette annonce de rupture ou de rattrapage. Le modèle wallon existe depuis des années. La France a attendu qu'une crise sanitaire éclate pour s'en inspirer.

Ce qui change pour la filière boues#

La France produit environ 850 000 tonnes de matière sèche de boues d'épuration chaque année. Selon les données Eurostat, 77 % de ces boues sont valorisées en agriculture, contre 53 % en moyenne dans l'UE-15. Ce modèle d'épandage, longtemps présenté comme vertueux (retour au sol, économie circulaire), se heurte désormais au mur des PFAS contenus dans les sols agricoles.

Si les seuils provisoires sont confirmés, une part significative des boues actuellement épandues pourrait basculer vers l'incinération. Les collectivités qui gèrent les 1 100 plus grosses stations devront s'adapter. La redevance pollueur, instaurée par la loi 2025-188 à hauteur de 100 € par 100 grammes de PFAS émis dans les rejets aqueux industriels, vise à responsabiliser les émetteurs en amont. Mais le surcoût pour les communes n'est pas chiffré publiquement.

La pyrolyse des boues apparaît comme une alternative technique, mais son déploiement à grande échelle reste embryonnaire. Le problème structurel demeure : qui paie quand l'épandage n'est plus possible ?

Avril 2026 : 14 réseaux toujours non conformes#

Au moment de l'annonce ministérielle, la situation dans les Ardennes n'est pas réglée. Selon EconomieMatin, 14 réseaux d'eau potable desservant environ 3 900 habitants restent non conformes aux PFAS. Sur les 16 communes initialement touchées, 7 ont été rétablies au 9 avril 2026. Les 9 autres attendent.

Officiellement, le gouvernement agit. En réalité, les habitants de ces communes boivent de l'eau en bouteille depuis bientôt un an. Et les agriculteurs dont les parcelles sont dans les 225 hectares contaminés n'ont toujours aucune visibilité sur l'indemnisation.

La surveillance du TFA dans l'eau potable, autre PFAS longtemps ignoré, s'inscrit dans le même mouvement de rattrapage réglementaire. Tardif, mais réel.

Ce qui reste en suspens#

Le texte exact de la circulaire n'est pas publié au moment où ces lignes sont écrites. Le HCSP n'a pas encore rendu son avis. Les seuils définitifs pourraient différer du modèle wallon. Et la question du financement de l'incinération pour les collectivités reste entièrement ouverte.

Ce qui est certain : la France compte 23 001 stations d'épuration. Seules 1 100 seront surveillées en 2026. Les 21 901 autres attendront 2027, au mieux. En attendant, les boues continuent d'être épandues.

Sources#

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