Aller au contenu
Abeilles d'Europe : 1 sur 10 menacée selon l'IUCN

Abeilles d'Europe : 1 sur 10 menacée selon l'IUCN

Par Jennifer D.

4 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Jennifer D.

172 espèces d'abeilles sauvages européennes figurent désormais sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), publiée le 11 octobre 2025 à Abu Dhabi. Sur 1 928 espèces évaluées, près de 9,2 % sont menacées d'extinction, un chiffre que l'organisation arrondit à « une sur dix ». La précédente évaluation, en 2014, en comptait 77. La hausse atteint 123 % en onze ans.

Une liste rouge revue à la baisse pour les pollinisateurs#

L'évaluation IUCN couvre l'ensemble du continent et inclut des familles peu médiatisées. Les bourdons paient le prix fort : 15 espèces menacées, soit plus de 20 % du genre Bombus. Les abeilles cellophanes (Colletes) comptent 14 espèces en danger. L'abeille minière Simpanurgus phyllopodus, endémique européenne, passe en catégorie « en danger critique » (CR), à un cran de l'extinction.

L'amélioration méthodologique masque mal le verdict. La part d'espèces classées « données insuffisantes » est tombée de 57 % à 14 % entre 2014 et 2025. Autrement dit, l'IUCN voit mieux. Et ce qu'elle voit s'effondre. Plus d'une espèce documentée sur quatre montre un déclin de population. Une seule sur soixante progresse.

En France, 983 espèces ont été évaluées, selon Adrien Perrard, entomologiste à l'Université Paris Cité. Le pays concentre une fraction majeure de la diversité européenne, et porte donc une part disproportionnée du recul. Le sujet n'est pas cantonné aux apiculteurs : voir notre dossier sur le déclin des pollinisateurs en Europe.

L'agriculture intensive en tête des causes#

L'IUCN identifie l'intensification agricole comme la première menace. 608 espèces sont affectées, dont 109 directement classées menacées. Mécanisation, monocultures, disparition des haies et des jachères fleuries réduisent les ressources florales et les sites de nidification. La logique productiviste sape les ressources dont dépendent les pollinisateurs.

Les pesticides aggravent le constat. Denis Michez, chercheur cité par l'ONG Pollinis, rappelle que les tests d'homologation européens portent sur trois espèces de référence, contre 2 138 espèces sauvages présentes sur le continent. Le filtre réglementaire est aveugle à l'essentiel de la diversité qu'il prétend protéger. Les néonicotinoïdes illustrent ce décalage : trois molécules ont été interdites en 2018 par l'UE, mais l'acétamipride reste autorisé jusqu'en 2033. Le détail dans notre analyse de l'interdiction de l'acétamipride.

Le changement climatique ferme la marche. 52 % des papillons menacés sont affectés par les dérèglements thermiques, un chiffre qui a doublé par rapport à l'évaluation précédente. Les cycles floraux décrochent, les espèces alpines remontent vers des sommets qui finissent par manquer. L'artificialisation termine la séquence : 20 000 hectares grignotés chaque année en France, selon les chiffres publics. Voir aussi pesticides France, bilan des usages.

Le coût économique d'un effondrement silencieux#

Le ministère de l'Agriculture chiffre la valeur de la pollinisation animale en France entre 2,3 et 5,3 milliards d'euros par an. Quatre cultures sur cinq dans l'Union européenne dépendent, à des degrés variables, des pollinisateurs sauvages ou domestiqués, rappelle Denis Michez. Le service rendu n'est pas substituable à court terme : aucune technologie de pollinisation manuelle ou robotisée n'est viable à l'échelle industrielle.

Le Plan national pollinisateurs 2021-2026, structuré en six axes, arrive en fin de cycle. À ce jour, aucun rapport d'évaluation public n'a été publié. La gouvernance interministérielle, présentée à l'origine comme une avancée, n'a produit aucun bilan chiffré accessible aux citoyens et aux scientifiques. Six axes, zéro évaluation rendue.

Ce que dit la liste rouge entre les lignes#

La hausse de 123 % du nombre d'espèces menacées en onze ans n'est pas qu'un effet d'optique méthodologique. La baisse drastique de la catégorie « données insuffisantes » prouve l'inverse : plus on regarde, plus on documente, plus le diagnostic se durcit. Le seul indicateur qui s'améliore est notre capacité à mesurer la chute.

172 espèces menacées sur 1 928, ce n'est pas un signal faible. C'est un panneau routier qu'on rate parce qu'on roule trop vite. Quand une homologation pesticide repose sur trois espèces tests pour 2 138 espèces réelles, ce n'est pas une politique publique : c'est une fiction administrative. Et elle coûte chaque année plusieurs milliards d'euros à l'agriculture qu'elle prétend défendre.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi