Aller au contenu
La Clusaz : une eau interdite sans dépassement mesuré

La Clusaz : une eau interdite sans dépassement mesuré

Par Julien P.

10 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Julien P.

Depuis 2007, l'arrêté qui fixe les limites de qualité de l'eau française consacre une ligne aux hydrocarbures; elle vit dans l'annexe réservée aux eaux brutes, jamais dans celle qui régit l'eau distribuée au robinet. Le 1er août 2026, à La Clusaz, dans les Aravis, ce vide réglementaire a pris la forme concrète d'une odeur: celle qui a fait basculer un captage de montagne dans l'interdiction de consommer, sans qu'aucun chiffre ne l'ait d'abord justifiée.

Une odeur, pas un dépassement#

Dans la matinée du samedi 1er août 2026, une pollution de l'eau est détectée sur la commune de La Clusaz, en Haute-Savoie. La SPL Ô des Aravis, société publique locale qui exploite le réseau pour le compte des communes actionnaires, déclare l'eau impropre à la consommation « jusqu'à nouvel ordre » sur les secteurs alimentés par le captage de Combe Rouge. Le déclencheur, selon le communiqué de l'exploitant du 7 août, est net: « le signalement d'une odeur d'hydrocarbure dans l'eau du robinet ». Pas une valeur d'analyse qui dépasse un seuil. Une odeur.

Un point de gouvernance mérite d'être posé ici pour ce qu'il est, rien de plus: le registre national des entreprises enregistre Didier Thévenet, maire de La Clusaz, comme directeur général de la SPL Ô des Aravis. C'est une donnée publique, courante dans les sociétés publiques locales dont l'actionnariat est détenu par les communes membres, et rien dans le dossier ne la relie à un manquement quelconque dans la gestion de cet épisode.

Le maire, Didier Thévenet, confirme le constat auprès de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes: « Une forte odeur d'hydrocarbures a été détectée. » Il précise aussitôt les mesures prises: « Le nécessaire a été fait, la canalisation a été immédiatement branchée sur un autre réservoir d'eau non polluée. On a purgé des réservoirs intermédiaires, l'odeur disparaît de plus en plus. » Le réservoir de secours s'appelle La Gonière. Le 2 août, l'alimentation est interrompue sur les secteurs des Riondes et des Riffroids le temps d'un nettoyage complet du réservoir.

Ce détail compte, parce qu'il détermine tout ce que la suite de l'article va démontrer sur le cadre légal. Une eau « impropre à la consommation » n'est pas nécessairement une eau dont on a mesuré la contamination. C'est parfois, comme ici, une eau qu'on a mise sous précaution en attendant de savoir.

Sept jours, trois listes de secteurs#

La restriction s'étend sur exactement sept jours calendaires: du samedi 1er août au vendredi 7 août 2026, 10 heures. Entre ces deux dates, l'exploitant publie cinq communiqués qui balisent la chronologie officielle. Le 4 août, il annonce le maintien du dispositif. Le 5 août, il précise les usages concernés (boissons, cuisson, lavage des aliments, brossage des dents) et prévient que le lavage de la vaisselle « reste un risque d'exposition » tant que l'odeur persiste. Un point de distribution s'ouvre au Centre Technique Municipal, 268 ZA du Gotty, avec des créneaux fixes en matinée et en fin de journée.

La levée arrive le 7 août à 10 heures, sur la base des analyses effectuées les 3 et 5 août: « Les résultats des analyses effectuées les 3 et 5 août, transmis par l'Agence régionale de santé (ARS), confirment l'absence de risque sanitaire. » La levée est complète, pour l'ensemble des secteurs desservis par Combe Rouge, en une seule fois. Cette absence de risque a été établie après le basculement de réservoir et la purge du 1er et du 2 août, pas dans l'eau telle qu'elle circulait au moment du signalement.

Reste un point que le lecteur mérite de voir posé sans raccourci: trois sources donnent trois périmètres de secteurs différents, et les fusionner produirait un tracé qui n'existe dans aucun document.

SourceSecteurs cités
SPL Ô des Aravis (communiqués du 1er et du 7 août)Chemin du Battieu, route des Riondes, chemin des Riffroids, Riffroids Haut, ainsi que les voies et antennes desservies
Presse locale (France 3 AURA, La Radio Plus, ODS Radio)Combe Rouge, les Riondes, les Riffroids, Grand Maison, habitations Piste Verte
Arrêté municipal du 2 août, rapporté par Librinfo74Combe Rouge, Batieu, Peclière, Riondes, Riffroids, Grand Maison, Pré de la Foire, La Bataille, Bas du Village

Le périmètre rapporté s'élargit entre le 1er et le 2 août, et l'exploitant a conservé dans ses communiqués une liste de voies plus restreinte que celle de l'arrêté municipal. C'est un écart entre sources à constater, pas une dissimulation à instruire: aucun document public disponible n'explique à ce jour pourquoi ces trois listes diffèrent, l'arrêté municipal du 2 août n'étant lui-même pas consultable en ligne.

Le vide réglementaire qui explique tout#

Voici le point que la couverture locale de l'épisode n'a pas creusé, et qui donne à cette affaire sa cohérence: la réglementation française ne fixe aucune limite de qualité « hydrocarbures totaux » pour l'eau distribuée au robinet.

L'annexe I de l'arrêté du 11 janvier 2007, celle qui régit l'eau destinée à la consommation humaine, ne retient que deux paramètres de cette famille chimique: les hydrocarbures aromatiques polycycliques, plafonnés à 0,10 microgramme par litre pour la somme de quatre composés (benzo[b]fluoranthène, benzo[k]fluoranthène, benzo[ghi]pérylène, indéno[1,2,3-cd]pyrène), et le benzo[a]pyrène seul, à 0,010 microgramme par litre. Le paramètre « hydrocarbures dissous ou émulsionnés », fixé à 1,0 milligramme par litre, existe bien dans ce même arrêté, mais en annexe II: celle des eaux brutes, prélevées avant tout traitement. Il ne s'applique jamais à l'eau qui arrive chez l'usager.

L'odeur, elle, relève d'un autre registre: une référence de qualité, définie comme « acceptable pour les consommateurs et aucun changement anormal ». Une restriction déclenchée sur une odeur, avant tout dépassement chiffré des paramètres hydrocarbures, n'est donc pas une anomalie de gestion. Elle est exactement ce que prévoient les normes de qualité de l'eau potable en vigueur en France: l'exploitant, en tant que personne responsable de la distribution, doit informer immédiatement le maire et le directeur général de l'ARS dès qu'un risque est identifié, et enquêter sans délai sur la cause, aux termes de l'article R1321-26 du code de la santé publique. Aucune valeur mesurée dans l'eau n'a par ailleurs été rendue publique à ce jour, dans aucun des cinq communiqués publiés par l'exploitant pendant l'épisode. Un vide de ce genre n'est pas propre aux hydrocarbures: la réglementation a mis des années à intégrer le TFA, un autre paramètre longtemps absent des grilles de contrôle.

Une plainte contre X, et rien d'autre à ce jour#

Le 3 août, ODS Radio rapportait encore: « À ce stade, aucune enquête n'a été ouverte. » La situation change dans la semaine. Selon le communiqué publié le 7 août par la commune de La Clusaz sur Facebook, et reproduit intégralement par Librinfo74 (seule source disponible sur ce point, ni le communiqué de presse de l'exploitant du même jour ni aucun média national ne le mentionnant), une plainte contre X a été déposée par la commune et par la SPL Ô des Aravis auprès de la gendarmerie de Thônes, « pour pollution de l'eau et du milieu naturel ». Le même texte précise: « Les investigations se poursuivent. »

Une plainte contre X ne désigne aucun auteur. Aucune source consultée pour cet article n'avance de piste, et il n'y a donc rien à en dire de plus. La Clusaz relève du ressort du tribunal judiciaire d'Annecy, mais aucune information publique n'établit à ce jour l'état de cette procédure au-delà de l'annonce du 7 août. Depuis cette date, ni l'exploitant, dont le flux d'actualités a été suivi jusqu'au 1er septembre 2026, ni la commune n'ont publié de nouvel élément sur le sujet: la page d'actualité que la mairie avait consacrée à l'épisode a même été retirée de son site, sans que cela permette de conclure quoi que ce soit sur l'avancement du dossier.

D'autres captages français ont connu des procédures qui, elles, ont fini devant la justice sans trancher le fond des faits, comme la carrière Imerys à Glomel: le seul point commun avec La Clusaz est la lenteur, quand une procédure existe, à produire une réponse publique sur l'origine d'une pollution.

Un terrain qui n'aide pas#

L'origine de la pollution reste hors champ de toute communication officielle. Le terrain, lui, est documenté de longue date. La fiche de caractérisation de la masse d'eau souterraine des Bornes et des Aravis, publiée par l'agence de l'eau Rhône-Méditerranée dans son état des connaissances de 2014, décrit des calcaires qui « bénéficient d'une faible protection vis-à-vis d'une pollution superficielle », avec une vulnérabilité qualifiée de forte à l'échelle de la masse d'eau. Rien dans cette fiche ne concerne l'épisode d'août 2026; elle documente une caractéristique géologique durable, pas un fait daté de cette année. Elle rappelle simplement que les nappes de montagne de ce type, alimentées par des captages de surface comme celui de Combe Rouge, sont structurellement exposées à ce genre d'incident. L'origine précise, elle, reste à ce jour sans réponse publique, comme dans la pollution de la Bouble dans le Puy-de-Dôme: un cours d'eau ou un captage vire, et le temps que prend l'identification de la cause dépasse largement celui de la couverture médiatique.

Ce que ce dossier laisse ouvert#

Le maire évoquait, dès le 2 août, « environ 200 usagers » concernés, un chiffre qu'il a lui-même donné, jamais confirmé depuis par l'exploitant ni par l'ARS. Il minimisait aussi l'ampleur: « Il n'y a que quelques quartiers touchés et relativement peu d'habitations. » Les deux affirmations viennent de la même source, au même moment, et rien ne permet de les recouper indépendamment.

Reste une question que je me pose sans trancher: un cadre réglementaire qui autorise, à raison, une interdiction sur simple odeur protège le consommateur avant que le mal soit fait; mais il laisse aussi, mécaniquement, un vide de communication chiffrée que le public interprète comme il peut, faute de valeur à lire. Je ne sais pas s'il faut y voir une faiblesse du système ou son fonctionnement normal. Ce que je sais, c'est qu'à La Clusaz, sept jours après l'odeur, l'eau coulait de nouveau. Sur l'origine de la pollution, en revanche, aucune source publique ne donne à ce jour la moindre réponse.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi