Trois tempêtes en six semaines. Goretti le 8 janvier, Nils le 12 février, Pedro le 19 février. En toile de fond, 40 jours de pluie consécutifs sur l'Hexagone, du jamais-vu depuis le début des mesures en 1959 selon Météo-France. Et un débat qui revient à chaque fois : est-ce que c'est "normal" ou est-ce que quelque chose a changé ?
La réponse courte : les deux, et c'est précisément le problème.
Ce que les météorologues appellent le clustering#
Le clustering de tempêtes désigne la concentration de plusieurs dépressions sur une même zone en peu de temps, au lieu d'une répartition aléatoire sur la saison. Le mécanisme repose sur le courant-jet, ce ruban d'air en altitude qui canalise les perturbations atlantiques vers l'Europe. Quand le courant-jet se verrouille sur une trajectoire, il y reste. Les dépressions suivent la même route, frappent les mêmes régions, et la météo semble bloquée en mode "tempête".
Ce n'est pas nouveau. L'hiver 1999-2000 avait connu Lothar et Martin à 36 heures d'intervalle. L'hiver 2013-2014 avait aligné une douzaine de tempêtes sur les îles britanniques en deux mois. Le phénomène existe. La question est de savoir s'il s'intensifie.
J'ai couvert la tempête Nils sur le terrain, dans le Médoc. Les vignerons que j'ai rencontrés ne parlaient pas de clustering. Ils parlaient de fatigue. "On n'a pas fini de réparer que ça recommence." C'est une phrase que j'entends de plus en plus souvent, et pas seulement chez les agriculteurs.
L'Atlantique surchauffé, moteur invisible du train de tempêtes#
Le débat entre aléa classique et signal climatique se joue en grande partie sous la surface de l'océan.
Les températures de surface de l'Atlantique Nord (SST) ont atteint des niveaux sans précédent en 2023 et 2024, avec des anomalies de 2 à 3 °C au-dessus des normales saisonnières. Le record de 2023 reste la référence : c'est l'année la plus chaude jamais mesurée pour les océans européens, selon le service Copernicus. L'hiver 2025-2026 hérite de cette chaleur accumulée. Un océan plus chaud, c'est plus d'évaporation, plus d'humidité injectée dans les perturbations, et des précipitations plus violentes quand elles touchent terre. La relation est physique, pas spéculative : chaque degré de réchauffement atmosphérique permet à l'air de contenir environ 7 % d'humidité supplémentaire (relation de Clausius-Clapeyron).
Le lien entre SST élevées et clustering de tempêtes est plus subtil. Une étude publiée dans Nature Communications en 2023 montre que le réchauffement thermodynamique amplifie l'exposition aux tempêtes en Europe du Nord et prolonge la persistance des configurations de blocage atmosphérique. Le courant-jet ne se contente pas de transporter les perturbations : il se modifie lui-même sous l'effet du gradient de température réduit entre l'Arctique (qui se réchauffe deux à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale) et les latitudes moyennes. Le résultat : un courant-jet plus lent, plus ondulant, qui piège les situations météo pendant des semaines.
Le programme de recherche AXA sur les tempêtes européennes (European Windstorms in a Changing Climate) identifie le clustering comme un risque à part entière : la dépendance entre tempêtes successives, entre extrêmes de vent et de précipitations, génère des dommages cumulés que les modèles d'assurance classiques sous-estiment.
Ce que disent les chiffres de l'hiver 2025-2026#
Météo-France a publié son bilan climatique de l'hiver 2025-2026 et les données sont frappantes. Entre le 7 janvier et le 19 février, la France a connu un "défilé de perturbations et tempêtes actives" sans interruption significative. La série de 40 jours de pluie consécutifs (14 janvier au 22 février) constitue le record absolu depuis 1959. Les cumuls sur certains secteurs du sud-ouest atteignent 400 à 550 mm, l'équivalent de deux à trois mois de précipitations normales.
Les conséquences se lisent dans les bilans de sinistres. Les sols saturés n'absorbent plus rien, chaque nouvelle pluie ruisselle directement vers les cours d'eau, ce qui déclenche des crues en cascade sans que les débits aient le temps de redescendre. Cinq départements en alerte rouge simultanément en février. 1,2 milliard d'euros de sinistres selon France Assureurs et la CCR (900 millions pour le vent, 290 millions pour les crues).
On parle de tempêtes comme d'événements isolés. Sauf que le problème du clustering, c'est l'accumulation. Une tempête, ça se gère. Trois en six semaines sur les mêmes territoires, avec des sols gorgés d'eau, des rivières pleines et des infrastructures déjà fragilisées, ça n'a plus rien à voir.
Thèse contre thèse : variabilité naturelle ou signal climatique ?#
Les climato-sceptiques de la tempête (oui, ça existe) avancent un argument recevable : la variabilité interannuelle du jet stream produit naturellement des hivers plus ou moins agités. L'Oscillation Nord-Atlantique (NAO) module la trajectoire des dépressions. Un hiver de clustering ne prouve pas un changement structurel.
C'est vrai. Un seul hiver ne prouve rien.
Sauf que les données sur plusieurs décennies montrent une tendance. Le projet PESETA IV du Centre Commun de Recherche européen (JRC) projette une augmentation des dommages liés aux tempêtes en Europe du Nord et centrale, en lien avec l'extension vers l'est du rail des perturbations atlantiques sur le continent. Une étude publiée dans Nature Communications en 2023 (Little et al.) montre que l'indice de sévérité météorologique des tempêtes fait plus que doubler sous l'effet du réchauffement. Une autre étude, parue dans le Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society (2024), distingue les tendances forcées par le réchauffement de la variabilité interne, et conclut que la sévérité moyenne des tempêtes augmente sur le nord-ouest et le centre de l'Europe, portée par l'extension de la surface des emprises de vent.
L'argument "c'est la variabilité naturelle" fonctionne pour un épisode. Il ne fonctionne plus quand la fréquence et l'intensité des épisodes dérivent sur trente ans.
Honnêtement, j'ai changé d'avis là-dessus en creusant. Je pensais que le clustering restait principalement un phénomène de dynamique atmosphérique, largement déconnecté du réchauffement. Les publications récentes montrent que la thermodynamique (océan chaud, atmosphère chargée en humidité) et la dynamique (jet stream modifié par la réduction du gradient Arctique) se renforcent mutuellement. C'est un système couplé, pas deux problèmes séparés.
Ce que ça change pour la France#
Le réchauffement stratosphérique soudain de début 2026, qui a contribué à fragmenter le vortex polaire et à dévier le courant-jet vers le sud, n'est pas une anomalie isolée. C'est un type d'événement dont la fréquence semble augmenter (le conditionnel reste de rigueur, les séries statistiques sont courtes). Quand le vortex polaire se fragmente, l'air froid arctique descend, le gradient thermique se réorganise, le rail des tempêtes se déplace. Pour la France, cela signifie une exposition accrue de la façade atlantique et du sud-ouest, des régions où l'érosion côtière pose déjà des problèmes structurels.
On parle de transition climatique comme si c'était un processus lent et linéaire. Le clustering montre autre chose : le climat ne bascule pas progressivement, il bascule par à-coups. Des hivers calmes suivis d'hivers où tout s'accumule. C'est cette non-linéarité qui rend la planification si difficile, et qui explique pourquoi les assureurs tirent la sonnette d'alarme bien avant les politiques.
Questions fréquentes#
Le clustering de tempêtes va-t-il devenir systématique chaque hiver ?#
Non. Le clustering dépend de configurations atmosphériques spécifiques (blocage, position du jet stream). Tous les hivers ne seront pas concernés. Ce qui change, c'est que quand le clustering se produit, les tempêtes sont potentiellement plus intenses et plus chargées en eau, à cause du réchauffement océanique.
La France est-elle plus exposée que ses voisins européens ?#
La façade atlantique française est particulièrement vulnérable parce qu'elle se situe dans la zone de convergence du rail des tempêtes dévié vers le sud. L'Irlande et le Royaume-Uni restent les plus touchés en fréquence, mais la France subit des impacts hydrologiques plus graves en raison de ses bassins versants étendus et de sols plus facilement saturés.
Les modèles climatiques avaient-ils prévu cet hiver ?#
Pas dans le détail. Les modèles régionaux français prévoyaient une augmentation des extrêmes pluvieux pour la décennie 2020-2030, mais la prévision saisonnière ne capture pas le clustering à l'avance. C'est une limite connue : on sait que le risque augmente, on ne sait pas quand il se concrétise.
Sources#
- Météo-France, bilan climatique hiver 2025-2026
- Saison des tempêtes hivernales en Europe 2025-2026, Wikipédia
- Future increased risk from extratropical windstorms in northern Europe, Nature Communications (2023)
- AXA Research Fund, European Windstorms in a Changing Climate
- Projections of winter windstorm damage in Europe, NHESS Copernicus (2024)
- Reporterre, Un train de tempêtes frappe la France, l'Espagne et le Portugal
- JRC PESETA IV, Global warming and windstorm impacts in the EU




