En février 2025, lors du Sommet sur l'IA, la France a engrangé 109 milliards d'euros d'engagements d'investissement dans l'IA, dont une part significative doit financer des data centers. Derrière le chiffre, il y a des bâtiments de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, souvent posés sur d'anciennes terres agricoles, et des circuits de refroidissement branchés sur le réseau d'eau potable. On en parle comme d'une affaire d'attractivité. Banal.
Sauf que ça ne l'est pas.
Mise à jour, 2 octobre 2026#
Le 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel a rendu sa décision n° 2026-903 DC sur la loi de simplification de la vie économique, promulguée ensuite sous le n° 2026-403 du 26 mai 2026 et parue au Journal officiel du 27 mai. La section de cet article consacrée au statut de projet d'intérêt national majeur (PINM) a été corrigée sur trois points.
- La date. La possibilité de qualifier un centre de données de PINM vient de l'article 35 de cette loi de mai 2026. Elle n'existait pas en 2025.
- Le ZAN. Le paragraphe IV du même article 35, qui créait des dérogations au décompte de la consommation d'espaces naturels, agricoles et forestiers, a été censuré pour une raison de procédure. Le statut PINM n'ouvre donc aucune dérogation à l'objectif zéro artificialisation nette.
- Les espèces protégées. Selon la décision, le législateur « n'a pas prévu » qu'un centre de données qualifié PINM puisse se voir reconnaître de manière anticipée une raison impérative d'intérêt public majeur. La dérogation à la protection des espèces reste instruite dans les conditions ordinaires.
La qualification, écrit le Conseil, « permet seulement » à l'État d'engager la mise en compatibilité des documents locaux de planification et d'urbanisme. La mention d'un raccordement électrique accéléré au titre du statut a été retirée.
560 milliards de litres par an, et ce n'est que le début#
Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les data centers ont consommé environ 560 milliards de litres d'eau en 2023 au niveau mondial. Le chiffre devrait doubler pour atteindre 1 200 milliards de litres par an d'ici 2030. La raison tient en deux lettres : IA.
Les serveurs qui font tourner les modèles d'intelligence artificielle chauffent beaucoup plus que les serveurs classiques. Un rack de calcul IA peut dissiper 40 à 100 kW, contre 5 à 10 kW pour un rack standard. Pour évacuer cette chaleur, les opérateurs utilisent massivement le refroidissement par évaporation : de l'eau, souvent de l'eau potable, circule dans des tours aéroréfrigérantes et s'évapore. Elle ne revient pas.
Selon Reporterre, qui cite le rapport environnemental de Google, l'entreprise a prélevé 28 milliards de litres d'eau en un an, dont les deux tiers, de l'eau potable, pour refroidir ses data centers. Entre 2018 et 2022, ses prélèvements ont bondi de 82 %.
Selon une étude de l'UC Riverside, une session de 20 à 50 échanges avec un modèle d'IA consomme indirectement l'équivalent d'une bouteille d'eau de 500 ml, essentiellement pour le refroidissement des serveurs. Ça paraît dérisoire pris isolément. Multiplié par les milliards de requêtes quotidiennes, le volume devient vertigineux.
La France, terre promise des data centers#
Les 109 milliards d'euros du Sommet de février 2025 ne sont pas le seul signal. Le secteur français du data center prévoit d'investir 12 milliards d'euros sur les dix prochaines années, principalement en Île-de-France.
Cette attractivité s'explique : électricité nucléaire à prix compétitif, climat tempéré qui réduit les besoins en refroidissement par rapport au Texas ou à l'Arizona, réseau fibre dense, et cadre juridique qui s'assouplit. Le rapport du BSI Group classe d'ailleurs la France parmi les pays les moins exposés au risque de pénurie d'eau lié aux data centers, contrairement aux États-Unis.
Reste que « moins exposé » ne signifie pas « sans risque ». Et c'est là que le raisonnement dérape.
Statut PINM : ce que la loi de mai 2026 permet, et ce qu'elle ne permet pas#
Depuis la loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique, un centre de données peut être qualifié par décret de projet d'intérêt national majeur (PINM). Le texte, inséré à l'article L. 300-6-2 du code de l'urbanisme, vise le centre de données qui revêt une importance particulière « eu égard à son objet et à son envergure, notamment en termes d'investissement, de puissance installée ou de soutien à l'émergence d'écosystèmes domestiques compétitifs ». Selon le Conseil constitutionnel, cette qualification « permet seulement » à l'État d'engager une procédure de mise en compatibilité des documents locaux de planification et d'urbanisme, et elle ne modifie pas les conditions de fond des autorisations nécessaires à la construction. La procédure ne s'engage d'ailleurs qu'après accord du maire, ou du président de l'intercommunalité quand le plan local d'urbanisme est intercommunal. Le statut n'ouvre pas de voie rapide pour déroger à la protection des espèces, et donc de la biodiversité des sols : la décision du 21 mai 2026 relève que le législateur « n'a pas prévu » de reconnaissance anticipée d'une raison impérative d'intérêt public majeur pour un centre de données.
On parle de l'objectif « zéro artificialisation nette » (ZAN) à horizon 2050. On parle de la loi Climat et Résilience. Le Parlement avait bien voté, dans le même texte, des dérogations au décompte de la consommation d'espaces naturels, agricoles et forestiers pour certains projets industriels d'intérêt national majeur. Le Conseil constitutionnel les a censurées le 21 mai 2026, faute de lien avec le projet de loi initial. Un bâtiment de 20 000, 30 000 ou 50 000 m² construit sur des terres non encore urbanisées ne bénéficie donc d'aucune exemption au titre du ZAN.
La Mission régionale de l'autorité environnementale d'Île-de-France recommande d'implanter les data centers sur d'anciennes friches industrielles. Sur le papier, c'est logique : on réutilise du foncier déjà artificialisé, on limite les conflits d'usage avec l'agriculture. En pratique, les friches disponibles ne correspondent pas toujours aux critères techniques des opérateurs (puissance électrique disponible, proximité des nœuds réseau, surface nécessaire). Alors on construit sur des champs.
J'ai changé d'avis là-dessus en creusant le dossier. Je lisais le statut PINM comme un passe-droit environnemental. Le texte promulgué dit autre chose : ni dérogation au ZAN, ni raccourci sur les espèces protégées, et une autorité administrative qui « peut refuser l'octroi du permis de construire d'un centre de données implanté sur un territoire connaissant des tensions structurelles sur la ressource en eau ». Reste que ce refus est une faculté, pas une obligation. Tout dépendra de l'usage que l'administration en fera.
L'eau potable qui disparaît dans les tours de refroidissement#
Un data center de 1 MW peut consommer jusqu'à 25,5 millions de litres d'eau par an pour le refroidissement seul. Les plus gros centres, comme ceux exploités par les GAFAM, pompent entre 3,8 et 19 millions de litres par jour.
Le problème n'est pas seulement le volume. C'est la nature de l'eau utilisée. Beaucoup de data centers utilisent de l'eau potable du réseau public. Pas de l'eau de rivière, pas de l'eau recyclée : de l'eau traitée, contrôlée, acheminée par les mêmes réseaux qui alimentent les robinets des habitants. Dans un contexte où les sécheresses printanières se multiplient et où les arrêtés de restriction d'eau touchent de plus en plus de départements, la question de la priorité d'usage se pose brutalement.
Scaleway, hébergeur français, revendique un refroidissement adiabatique en circuit fermé sur son data center de Vitry-sur-Seine, qui réduit fortement la consommation d'eau sans l'éliminer complètement. La preuve que des alternatives techniques existent. Mais elles coûtent plus cher à l'installation, et les hyperscalers américains qui débarquent en France ne les adoptent pas systématiquement.
On se retrouve dans une situation absurde où l'on demande aux agriculteurs de réduire leur irrigation, aux particuliers de limiter l'arrosage de leur jardin, et où l'on autorise en parallèle la construction de data centers qui pompent l'équivalent de la consommation d'une ville moyenne dans la nappe phréatique ou le réseau d'eau potable. C'est un arbitrage politique déguisé en question technique. Et personne ne le formule comme ça dans le débat public.
Ce que le décret de mars 2026 change (et ne change pas)#
Le décret 2026-146 du 2 mars 2026 a retiré les raccordements électriques souterrains des data centers du champ de saisine de la CNDP, suscitant la critique des associations environnementales. Loin de renforcer la transparence, ce texte réduit le droit de regard des riverains et des collectivités sur les projets d'implantation.
Le décret, en revanche, ne fixe aucun plafond de consommation d'eau. Il n'impose pas de recours à des sources d'eau non potable. Il n'exige pas de bilan hydrique préalable. Les Agences de l'Eau mobilisent plus de 2 milliards d'euros par an de 2025 à 2030 pour accompagner la transition écologique de l'eau, avec un objectif de réduction des prélèvements de 10 % d'ici 2030. Les data centers pourraient en bénéficier pour installer des systèmes de recyclage des eaux grises, mais rien ne les y oblige.
La face cachée du numérique « propre »#
Le discours ambiant présente le numérique comme une solution de décarbonation : dématérialisation, optimisation, efficacité. Et c'est partiellement vrai. Mais chaque requête IA, chaque modèle entraîné, chaque image générée a un coût physique en eau, en électricité, en foncier. Ce coût est invisible pour l'utilisateur. Il est très concret pour les territoires qui accueillent les infrastructures.
Les Agences de l'Eau, les DREAL, les préfets ont les outils réglementaires pour encadrer les prélèvements. La question est de savoir s'ils les utiliseront face à des projets portés par des investisseurs qui promettent des milliards d'euros et des milliers d'emplois. L'histoire industrielle française montre que quand l'emploi et l'environnement s'affrontent, l'environnement perd presque toujours. Les sols pollués qu'on découvre aujourd'hui sous les anciennes friches industrielles en sont la preuve.
Le parallèle me frappe : on a laissé les usines du XXe siècle contaminer les sols en échange de l'emploi, et on dépense aujourd'hui des centaines de millions pour nettoyer. Les data centers ne polluent pas les sols au sens chimique. Mais ils assèchent les nappes et bétonnent les terres arables. Et dans trente ans, on se demandera pourquoi on n'a pas posé de conditions plus strictes quand il en était encore temps.
Sources#
- Agence internationale de l'énergie (AIE), « Data centres and data transmission networks », 2024
- Reporterre, « Data centers : leur consommation d'eau va exploser »
- Journal du Geek, « Les data centers IA ont soif : Google promet de lever le pied sur la consommation d'eau »
- Scaleway, « Consommation d'eau dans les datacenters : brisons l'omerta »
- Vie-publique.fr, « Énergie, environnement, IA : les data centers en sept questions »
- NovLaw, « Implantation de Data Center en France : enjeux et réglementations »
- Conseil constitutionnel, décision n° 2026-903 DC du 21 mai 2026, loi de simplification de la vie économique
- Sénat, dossier législatif de la loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique
- BSI Group, rapport « Data Center Water Risk Assessment », 2025





