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TFA dans l'eau potable : le PFAS invisible

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

En 2024, des analyses de PAN Europe ont retrouvé du TFA dans 94 % des échantillons d'eau du robinet prélevés dans onze pays de l'Union européenne. En France, l'ANSES a confirmé fin 2025 que 92 % des 627 échantillons d'eau distribuée contenaient de l'acide trifluoroacétique, avec une concentration moyenne de 1,15 microgramme par litre. Depuis le 1er janvier 2026, cette molécule figure enfin sur la liste des substances recherchées dans l'eau potable. Un projet d'arrêté, mis en consultation le 20 février 2026, prévoit d'étendre cette surveillance aux stations d'épuration.

Mais surveiller ne veut pas dire traiter. Et c'est toute l'ambiguïté de la position française sur ce PFAS que personne ne savait vraiment mesurer il y a cinq ans.

Le TFA, un polluant éternel pas comme les autres#

L'acide trifluoroacétique est le plus petit des PFAS. Deux atomes de carbone, trois de fluor, un groupement acide. Il passe à travers tout : charbon actif, membranes, résines échangeuses d'ions. Les technologies qui fonctionnent (osmose inverse haute pression, traitements électrochimiques avancés) coûtent entre cinq et dix fois plus cher que les filières conventionnelles.

J'ai visité une station de potabilisation en Île-de-France en novembre dernier. Le directeur technique m'a montré les résultats de ses campagnes d'analyses internes : le TFA représentait à lui seul plus de 98 % de la charge totale en PFAS mesurée dans l'eau brute. Les vingt autres PFAS réglementés par la directive européenne, ceux qu'on surveille officiellement depuis des années, pesaient moins de 2 %. On cherchait sous le lampadaire.

Le TFA provient de plusieurs voies. Les pesticides fluorés utilisés en agriculture se dégradent dans les sols et les eaux en libérant du TFA. Les gaz réfrigérants (HFC et HFO) de la climatisation et des pompes à chaleur se décomposent dans l'atmosphère et retombent avec les pluies. Les rejets industriels des sites de production de fluoropolymères s'y ajoutent. Contrairement aux PFAS à longue chaîne comme le PFOA ou le PFOS, le TFA ne bioaccumule pas dans les organismes vivants. Mais il s'accumule dans l'eau, indéfiniment, parce que rien ne le dégrade.

On parle de bioaccumulation comme d'un problème technique. Le TFA pose une question différente : que se passe-t-il quand une molécule indestructible s'accumule non pas dans les corps, mais dans la ressource qui les alimente tous ? Les PFAS à longue chaîne contaminent les individus. Le TFA contamine le cycle de l'eau lui-même. Les concentrations ne peuvent qu'augmenter, année après année, sans mécanisme naturel de retour en arrière.

Ce que l'ANSES a vraiment trouvé#

L'étude de l'ANSES, la plus vaste jamais réalisée en France sur les PFAS dans l'eau potable, a porté sur 647 eaux brutes et 627 eaux distribuées entre 2023 et 2025, avec 35 PFAS recherchés. Le constat est net.

Le TFA domine massivement le profil de contamination. Sur les 627 échantillons d'eau traitée, 577 contenaient du TFA au-dessus du seuil de détection. La concentration maximale, 25 microgrammes par litre, a été mesurée près de Salindres dans le Gard, site historique de la chimie fluorée. En moyenne, 1,15 microgramme par litre. C'est loin de la valeur indicative française de 60 microgrammes par litre, fixée en attendant les conclusions de l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments). Mais cette limite de 60 microgrammes fait l'objet de critiques sévères.

Générations Futures, UFC-Que Choisir et PAN Europe considèrent ce seuil comme insuffisamment protecteur. L'objectif affiché par les autorités est de descendre sous les 10 microgrammes par litre, sans calendrier contraignant. J'ai changé d'avis sur ce seuil en creusant le dossier : au départ, 60 microgrammes me semblait une précaution raisonnable vu l'absence de données toxicologiques solides. Mais quand on regarde la trajectoire des concentrations dans les nappes, et le fait que rien ne dégrade le TFA une fois qu'il est là, attendre les conclusions de l'EFSA revient à accumuler le problème pendant qu'on décide s'il en est un.

La surveillance arrive, le traitement non#

Depuis janvier 2026, la directive européenne 2020/2184 sur l'eau potable impose aux États membres de surveiller 20 PFAS. La France y a ajouté le TFA et le 6:2 FTSA, portant le total à 22 substances. Mais l'inclusion du TFA dans le contrôle sanitaire officiel ne sera effective qu'en janvier 2027, selon les décrets d'application de la loi PFAS du 27 février 2025.

Le projet d'arrêté mis en consultation le 20 février 2026 va plus loin : il modifie l'arrêté du 3 septembre 2025 pour ajouter le TFA à la liste des PFAS surveillés en entrée et en sortie des stations de traitement des eaux usées urbaines. L'objectif est de cartographier les flux de TFA qui transitent par les stations d'épuration avant rejet dans le milieu naturel. Savoir ce qui entre, ce qui sort, ce qui finit dans les rivières.

Surveiller une molécule qu'on ne sait pas retirer de l'eau pose une question que personne n'aime formuler : à quoi servent les données si on n'a pas les moyens d'agir dessus ? La Fédération professionnelle des entreprises de l'eau (FP2E) alerte depuis 2024 sur le coût d'un traitement généralisé du TFA. Les technologies existent en laboratoire. Les déployer sur les 12 000 stations d'épuration françaises et les milliers d'unités de potabilisation, c'est un investissement de plusieurs milliards d'euros. Selon un rapport de la Revue EIN, les exploitants se préparent à "détecter les niveaux de TFA, à défaut de pouvoir les traiter".

Les sources du problème ne tarissent pas#

Pendant qu'on discute surveillance et seuils, les sources d'émission continuent de fonctionner. Les pesticides fluorés restent autorisés dans l'agriculture française. Les gaz réfrigérants HFO, présentés comme une alternative "verte" aux HFC à fort potentiel de réchauffement, se dégradent en TFA dans l'atmosphère. Les retombées atmosphériques de TFA augmentent d'année en année, selon les mesures des stations de surveillance de la qualité de l'air.

La contradiction est là. La France met en place une surveillance du TFA dans l'eau. Mais elle ne touche pas aux sources d'émission. Les pesticides fluorés ne sont pas visés par les interdictions de la loi PFAS de 2025. Les gaz réfrigérants HFO bénéficient d'un cadre réglementaire favorable au titre de la transition énergétique. Les rejets industriels font l'objet d'une trajectoire "zéro PFAS" dont les premières étapes n'ont pas encore été définies par décret.

Tant qu'on injecte du TFA dans le cycle de l'eau par l'agriculture, l'industrie et la climatisation, surveiller les concentrations en sortie de robinet, c'est mesurer la montée des eaux sans fermer la vanne.

Et maintenant ?#

La question que pose le TFA est politique avant d'être chimique. Les concentrations actuelles sont sous le seuil de 60 microgrammes par litre. Mais le TFA ne se dégrade pas, il s'accumule. Les niveaux mesurés aujourd'hui sont le plancher, pas le plafond. A quelle concentration les autorités décideront-elles d'agir sur les sources, et non plus seulement sur la mesure ?

Sources#

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