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PFAS dans les sols agricoles : 2 700 ha contaminés par des boues

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

457 microgrammes de PFAS par kilogramme de terre. C'est ce qu'ont mesuré les analyses sur une parcelle agricole à Villy, petit village des Ardennes, selon l'enquête conjointe de France 3 Champagne-Ardenne et Disclose publiée en février 2026. La norme pour les sols agricoles en Europe ? Elle n'existe pas encore. Et c'est tout le problème.

Une papeterie, des boues, 44 communes#

L'histoire commence à Stenay, dans la Meuse. L'usine Ahlstrom y fabriquait du papier ingraissable pour l'industrie alimentaire. Ce type de papier, celui qui emballe les sandwichs, les frites, les boîtes de pizza, nécessite des PFAS pour ses propriétés anti-adhérentes. La production génère des boues chargées en polluants. Ces boues, il faut bien les mettre quelque part.

Pendant des années, trois exploitations agricoles ont épandu les déchets boueux de la papeterie sur leurs champs. Directement, comme engrais. Natura Verde, une entreprise de compostage basée dans la Meuse, a réceptionné au moins 55 000 tonnes de boues d'Ahlstrom et les a transformées en compost, redistribué ensuite sur 225 hectares de grandes cultures, dont 50 hectares situés en zone de captage d'eau potable. Au total, plus de 2 700 hectares répartis sur 44 communes des Ardennes et de la Meuse ont reçu ces boues ou ce compost contaminé.

Les PFAS sont des molécules persistantes. Le surnom "polluants éternels" n'est pas une figure de style : leur demi-vie dans les sols se compte en décennies. Ce qui a été épandu ne disparaîtra pas. Il migre dans les nappes phréatiques, remonte dans les végétaux, entre dans la chaîne alimentaire. C'est un empoisonnement lent, discret, et pour l'instant sans solution technique de remédiation à grande échelle.

Dix ans de signaux ignorés#

Ce qui rend cette affaire particulièrement amère, c'est que les signaux existaient. France 3 a documenté dix ans de manquements : des alertes non suivies d'effet, des contrôles insuffisants, des préfectures informées de la problématique des polluants éternels sans que les autorisations d'épandage soient remises en question. La préfecture de la Meuse a fini par signaler Natura Verde au procureur pour "violations graves des règles d'épandage". Mais le mal était fait depuis longtemps.

J'ai suivi ce dossier depuis les premières révélations sur la contamination de l'eau potable dans le Grand Est, il y a plus d'un an. À l'époque, le sujet restait cantonné à l'eau. Ce que l'enquête de février 2026 change, c'est qu'elle montre que la contamination des sols est plus étendue que ce qu'on pensait, et que la voie d'entrée principale n'est pas un rejet industriel classique, mais l'épandage agricole. On a mis des déchets toxiques sur des cultures destinées à l'alimentation, et ça a duré des années sous le nez des autorités.

Le procureur de Nancy a ouvert une enquête judiciaire en janvier 2026. Neuf infractions sont visées, dont "mise en danger d'autrui" et "rejet de substances nuisibles dans les eaux souterraines". L'enquête est en cours.

Eau potable : le record de France qu'on n'affiche pas#

Les analyses de France 3 et Disclose ont aussi révélé un autre chiffre : les Ardennes et la Meuse détiennent le record de France de contamination aux PFAS dans l'eau potable. Trois cours d'eau dépassent la norme de 0,1 microgramme par litre, le seuil réglementaire européen applicable depuis janvier 2026 : le Loison et la Bar dans la Meuse, l'Ennemane dans les Ardennes.

Pour les habitants raccordés à ces captages, la situation est concrète. L'eau du robinet qu'ils boivent, celle avec laquelle ils cuisinent et arrosent leur potager, contient des substances qui perturbent le système hormonal. La chambre d'agriculture des Ardennes a réagi par un arrêté préfectoral suspendant temporairement l'épandage de boues et de digestats de méthanisation en zones de captage sur l'ensemble du département. Une mesure conservatoire, pas une solution.

Anne et Sébastien Abraham, maraîchers dans les Ardennes, ont dû fermer leur exploitation en janvier 2026 après que des analyses ont révélé des concentrations record de PFAS dans leurs légumes. Ils cultivaient sur des parcelles qui avaient reçu ces boues. Leur terre est inutilisable. Leur activité, détruite. Personne ne leur a proposé de compensation à ce jour.

Sur ce point, j'avoue que je ne sais pas trop quel mécanisme juridique pourrait les indemniser rapidement. Le droit français des installations classées n'a pas été conçu pour ce type de contamination diffuse, et l'enquête judiciaire prendra des années avant d'aboutir.

Un problème national, pas régional#

L'affaire Ardennes-Meuse est la plus documentée. Elle n'est pas la seule. L'enquête de Disclose et Reporterre a analysé plus de 400 000 résultats de prélèvements d'eaux usées industrielles entre juillet 2022 et décembre 2025. Résultat : parmi les 100 installations françaises les plus émettrices de PFAS, un quart ont recyclé leurs déchets en agriculture ces dernières années. L'industrie papetière et l'industrie textile sont les deux secteurs les plus impliqués, un tiers des 23 installations identifiées appartenant à ces filières.

L'épandage de boues d'épuration sur les sols agricoles est une pratique courante en France, encadrée par la réglementation sur les boues d'épuration et leur traitement. Le principe est logique : valoriser les matières organiques plutôt que les enfouir ou les incinérer. Le problème, c'est que la réglementation française ne fixe aucun seuil maximal de PFAS dans les boues destinées à l'épandage. On contrôle les métaux lourds. On contrôle les pathogènes. Les PFAS ? Rien. Un vide réglementaire complet, que plusieurs parlementaires ont dénoncé à l'Assemblée nationale via des questions écrites restées sans réponse opérationnelle.

La loi sur les PFAS (loi n° 2025-188), promulguée en février 2025, prévoit des restrictions sur la fabrication de produits contenant des PFAS et un renforcement de la surveillance de l'eau potable. Elle ne dit rien sur les boues d'épandage. Rien sur les sols déjà contaminés, ni sur l'indemnisation des agriculteurs touchés.

Ce que révèle la contamination des sols sur le système de contrôle#

Le mécanisme est toujours le même. Une industrie utilise une substance chimique pendant des décennies. Les déchets sont évacués par la voie la moins coûteuse. Les autorités autorisent, contrôlent peu ou mal, et ne revoient pas les autorisations quand de nouvelles données scientifiques émergent. Quand le scandale éclate, on découvre que les sols sont pollués, que l'eau est contaminée, que des gens ont été exposés pendant des années. L'amiante, c'était le même schéma. Le chlordécone aux Antilles aussi. L'arsenic dans les sols agricoles, pareil.

Les PFAS y ajoutent une dimension supplémentaire : leur persistance. Avec l'arsenic, on peut stabiliser le sol, confiner la pollution. Avec les PFAS, la contamination se diffuse par l'eau et remonte dans les plantes. Dépolluer un sol contaminé aux PFAS à grande échelle, personne ne sait faire ça aujourd'hui de manière économiquement viable. Les techniques existent en laboratoire (oxydation avancée, adsorption sur charbon actif). À l'échelle de 2 700 hectares, c'est une autre affaire.

Sur le papier, la France renforce sa réglementation sur les PFAS. En réalité, les autorisations d'épandage de boues industrielles sur des terres agricoles continuent dans la plupart des départements, sans analyse systématique des PFAS. Le décalage entre le discours politique et la pratique administrative est un gouffre.

Les 44 communes des Ardennes et de la Meuse ne sont probablement que la partie visible. Quand on cherche, on trouve. Et pour l'instant, on ne cherche pas assez.


Sources#

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