Un masque sur le museau d'une vache. Un mini convertisseur catalytique qui transforme le méthane en CO2 et en vapeur d'eau. Des essais financés par l'Union européenne. Et la Fondation Bill Gates qui signe un chèque de 4,5 millions de dollars. On est le 1er avril, et pourtant tout est vrai.
Le jour où j'ai cru à un canular#
J'ai découvert ZELP en préparant un papier sur les fuites de méthane des gazoducs européens. Un lien en bas de page. Une photo de vache avec un dispositif blanc accroché sous les naseaux. J'ai fermé l'onglet. Rouvert cinq minutes plus tard. Puis j'ai passé trois heures à vérifier.
ZELP, pour Zero Emissions Livestock Project, existe depuis 2017. La startup est basée à Londres. Son fondateur, Francisco Norris, originaire d'Argentine et issu du milieu agricole, a développé le concept pendant son Master au Royal College of Art. Il a cofondé l'entreprise avec son frère Patricio Norris. Le Royal College of Art a retenu ZELP parmi les quatre lauréats inauguraux du Terra Carta Design Lab. On est loin du projet de garage bricolé sur un coin de table.
Le principe repose sur un fait que la plupart des gens ignorent. Selon Carbon Herald, 95 % du méthane émis par les bovins sort par la bouche et les narines, pas par l'arrière. C'est l'éructation, pas la flatulence. Le dispositif ZELP se fixe sur le museau de l'animal et capture ce méthane expiré. Un mini convertisseur catalytique l'oxyde en CO2 et en eau. Selon le programme CORDIS de la Commission européenne, l'appareil a une durée de vie d'environ quatre ans sans recharge, car il récupère l'énergie dégagée par la réaction d'oxydation elle-même.
ZELP recommande de poser le masque dès l'âge de six à huit mois. Les essais menés dans le cadre du projet H2020, sur une durée de quatorze jours, n'ont pas montré d'impact négatif sur le bien-être animal, selon CORDIS.
J'avoue que je reste partagée. Quatorze jours, c'est court pour conclure quoi que ce soit sur le confort d'un animal qui porte un objet sur la gueule toute sa vie.
Les chiffres, justement#
Selon les essais menés dans le cadre du programme H2020 de l'Union européenne et documentés par CORDIS, le dispositif ZELP a permis une réduction moyenne de 26,5 % des émissions de méthane, avec un maximum de 32 %. ZELP revendique par ailleurs un chiffre supérieur à 50 % obtenu en chambres respiratoires, relayé par Carbon Herald et précisé à 53 % dans les communications de Cargill. Cette dernière valeur n'a pas été vérifiée de manière indépendante. Je m'en tiens aux données UE.
Pour comprendre pourquoi ces pourcentages comptent, il faut remonter d'un cran. Selon l'Université de Californie à Davis, l'élevage représente 14,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et les vaches à elles seules en produisent 44 %, d'après les données du Royal College of Art et de ZELP. Selon la FAO, les bovins sont responsables de 75 % du méthane entérique mondial. Et l'agriculture génère 40 % du méthane anthropique, dont 32 % pour l'élevage et 8 % pour la riziculture.
Une vache émet environ 100 kilogrammes de méthane par an, soit à peu près 500 litres par jour, selon UC Davis et les données compilées par PMC. Or le méthane est 28 fois plus réchauffant que le CO2 sur 100 ans, et 84 fois sur 20 ans, toujours selon UC Davis.
Le Global Methane Pledge, signé par plus de 150 pays selon la FAO, vise une réduction de 30 % des émissions de méthane d'ici 2030. Un masque qui en capture 26,5 % sur chaque animal, si on équipe suffisamment de têtes, s'inscrit directement dans cette trajectoire. Du moins en théorie.
L'argent suit#
La startup n'a pas manqué de soutiens financiers. Un grant H2020 de 50 000 euros, selon CORDIS. Puis un financement total dépassant 25 millions de dollars, d'après Unreasonable. En septembre 2021, une levée de fonds Series A menée par Collaborative Fund, avec Novo Holdings, Danone Manifesto Ventures et Starlight Ventures parmi les investisseurs, comme l'a détaillé Francisco Norris sur Medium. Et donc les 4,5 millions de dollars de la Fondation Gates, rapportés par AGDAILY.
En juin 2021, Cargill, le géant américain de l'agroalimentaire, s'est positionné comme distributeur exclusif pour le marché laitier européen, selon Dairy Reporter. Les objectifs de production initiaux annoncés par Carbon Herald visaient 50 000 unités la première année et 200 000 la deuxième.
Il faut être honnête : je n'ai pas trouvé de données publiques sur l'état actuel de ce partenariat ni sur le nombre d'unités effectivement déployées. Le fossé entre les annonces et la réalité de terrain est un classique de la greentech, et ZELP n'y échappe pas forcément.
ZELP n'est pas seul sur le terrain#
D'autres approches existent pour réduire le méthane bovin, et certaines ont des résultats vérifiés par des pairs.
L'algue rouge Asparagopsis taxiformis, administrée dans l'alimentation, a réduit les émissions de méthane de 82 % en feedlot selon une étude publiée dans PLOS ONE, et de 37,7 % en conditions de pâturage d'après les travaux publiés dans PNAS. Le Bovaer (3-NOP), développé par dsm-firmenich, affiche une réduction d'environ 30 % pour une cuillère par vache et par jour. Il est déjà approuvé dans l'Union européenne, aux États-Unis et dans plus de 25 pays, avec plus de 500 000 vaches traitées. ArkeaBio travaille sur un vaccin qui a montré une réduction de 15 % lors d'un essai sur 10 vaches, avec un objectif de 20 % et une disponibilité prévue en Nouvelle-Zélande en 2028.
Chaque approche a ses limites. L'algue pose des questions de production à grande échelle. L'additif alimentaire nécessite un accès quotidien à l'animal. Le vaccin en est encore au stade expérimental. Et le masque ZELP suppose qu'un animal porte un dispositif sur le museau pendant des années.
Il n'y a pas de solution miracle. Il y a un éventail d'outils, chacun avec ses compromis. Le déclin des pollinisateurs en Europe nous rappelle que les problèmes environnementaux complexes ne se règlent jamais avec un seul levier.
Le prochain chapitre : ZELP Sense#
ZELP a annoncé un nouveau produit, ZELP Sense, un wearable à bas coût destiné à mesurer les émissions de méthane et de CO2 ainsi que l'ingestion alimentaire de chaque animal. La livraison est prévue au second semestre 2026, selon le site de ZELP.
Passer de la réduction active (le masque catalytique) à la mesure passive (le capteur) ouvre la porte à une toute autre échelle de déploiement. Mesurer coûte moins cher que traiter. Et sans mesure fiable au niveau individuel, toute politique de réduction des émissions bovines reste approximative.
Quand j'ai commencé ce papier, je pensais écrire un billet d'humeur sur l'absurdité d'une vache masquée. J'en sors avec un sujet de fond. Le concept a l'air ridicule. La science derrière est solide, les résultats UE sont documentés, et le problème qu'il tente de résoudre ne va pas disparaître. Aucune blague là-dedans.
Sources#
- ZELP - Zero Emissions Livestock Project
- ZELP - About
- Royal College of Art - ZELP
- Francisco Norris - Series A announcement (Medium)
- CORDIS - H2020 Project 877091
- CORDIS - Wearable livestock device reduces methane emissions
- Carbon Herald - Cow masks to absorb methane
- Dairy Reporter - Cargill and ZELP partnership
- AGDAILY - Gates invests into smart gas masks for cows
- Unreasonable - ZELP
- UC Davis - Making cattle more sustainable
- FAO - Enteric methane
- PLOS ONE - Asparagopsis taxiformis methane reduction
- PNAS - Asparagopsis in grazing cattle
- dsm-firmenich - Bovaer
- ArkeaBio - Methane vaccine
- RCA - Terra Carta Design Lab / ZELP





