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Traité plastique mondial : l'impasse américaine

Traité plastique mondial : l'impasse américaine

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

196 lobbyistes de l'industrie pétrochimique accrédités lors d'une seule session de négociation. Ce chiffre, documenté par le Center for International Environmental Law (CIEL) en avril 2024, résume à lui seul pourquoi le traité mondial contre la pollution plastique n'avance pas. Quatre ans après le vote historique de 175 nations mandatant un instrument juridiquement contraignant, les négociations sont dans l'impasse. Et le retrait de facto des États-Unis sous l'administration Trump enfonce le dernier clou.

Trois sessions, trois échecs#

En mars 2022, l'Assemblée des Nations unies pour l'environnement (PNUE) adoptait une résolution ambitieuse : un traité mondial contre la pollution plastique, juridiquement contraignant, couvrant l'intégralité du cycle de vie du matériau. 175 nations avaient voté pour. L'objectif initial prévoyait une finalisation fin 2024.

La réalité a été tout autre.

INC-5.1, décembre 2024, Busan (Corée du Sud) : les délégations n'ont pas réussi à s'accorder sur des plafonds de production de plastique vierge. La session s'est soldée par un constat d'échec sur le point le plus structurant du texte.

INC-5.2, août 2025, Genève : deuxième échec. Plus de 1 480 passages du texte restaient contestés. Le président équatorien du comité de négociation a démissionné, épuisé par l'obstruction systématique d'un bloc d'une vingtaine de nations productrices de pétrole, menées par l'Arabie Saoudite, la Russie, l'Iran et le Koweït.

INC-5.3, 7 février 2026, Genève : une session administrative d'une seule journée. Le Chilien Julio Cordano a été élu nouveau président. C'est à peu près tout ce qui s'est passé.

J'ai couvert INC-5.2 à distance, en lisant les comptes-rendus de session tard le soir. Quand j'ai vu la démission du président, j'ai compris que les pétrostats avaient gagné du temps. Ce qui est exactement leur stratégie.

Le facteur Trump#

L'administration Trump n'a pas formellement retiré les États-Unis des négociations. La réalité est pire : Washington y participe pour les saboter de l'intérieur.

Selon plusieurs sources concordantes, l'administration a diffusé un mémorandum pressant d'autres nations de rejeter tout plafond contraignant sur la production de plastique. Lors d'INC-5.2 en août 2025, les États-Unis soutenaient activement le bloc des pétrostats, s'opposant à toute mesure qui limiterait la production.

Les signaux sont limpides. Trump a signé un décret en faveur des pailles en plastique, un geste symbolique mais révélateur. Le 27 janvier 2026, les États-Unis se sont retirés de l'Accord de Paris. Le 7 janvier, un décret ordonnait le retrait de 66 organisations internationales, dont la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), ratifiée en 1992.

Ce que les chiffres ne disent pas : quand le premier producteur mondial de pétrole et de gaz torpille activement les négociations, ce n'est pas juste un siège vide. C'est un signal envoyé aux pays hésitants qu'il est acceptable de refuser les contraintes.

460 millions de tonnes par an, 9 % recyclées#

Pendant que la diplomatie patine, la production continue d'accélérer. Les données de l'OCDE et de GoodPlanet établissent le constat suivant :

IndicateurValeur
Production mondiale annuelle460 Mt
Projection 20601,2 milliard de tonnes
Déchets plastiques (2019)353 Mt
Taux de recyclage mondial9 %
Déversements en milieux aquatiques19 à 23 Mt/an
Part du plastique dans les déchets marins85 %
Émissions CO2 (2019)1,8 Md t CO2 éq. (3,4 % des émissions mondiales)
Plastique à usage uniqueenviron 50 % de la production

Neuf pour cent de recyclage. Le chiffre mérite d'être répété. Sur 353 millions de tonnes de déchets plastiques produits en 2019, 91 % ont fini en décharge, incinérés ou dans l'environnement. Les solutions techniques existent, mais elles ne suffiront jamais sans réduction à la source.

Et les microplastiques retrouvés jusque dans l'eau potable rappellent que cette pollution ne reste pas en surface. Elle s'infiltre partout.

La Coalition Haute Ambition face au mur#

Tout n'est pas perdu, formellement. La Coalition de Haute Ambition, co-présidée par la France, la Norvège et le Rwanda, regroupe plus de 75 membres. Elle exige des plafonds contraignants sur la production de plastique vierge, c'est-à-dire le point précis sur lequel les négociations échouent.

En juin 2025, lors de la conférence des Nations unies sur les océans (UNOC-3 à Nice), 97 pays avaient signé le Nice Wake-Up Call, un appel à accélérer. Mais un appel n'est pas un traité.

La feuille de route du nouveau président Cordano prévoit des consultations virtuelles toutes les quatre à six semaines, une réunion intersession à Nairobi du 30 juin au 3 juillet 2026, et une session formelle de dix jours (INC-5.4) fin 2026 ou début 2027. Autrement dit, au mieux, un accord ne serait pas finalisé avant 2027, soit cinq ans après le mandat initial.

Bjorn Beeler, directeur de l'IPEN (International Pollutants Elimination Network), a résumé la situation dans une formule que je trouve d'une justesse glaçante : "Consensus is dead. You cannot agree a deal where all the countries who produce and export plastics and oil can decide the terms."

Ce blocage n'est pas isolé. Le Panel intergouvernemental sur les produits chimiques, les déchets et la pollution, lancé en 2024, connaît des difficultés similaires. Les mêmes pays freinent, les mêmes lobbies s'activent. La gouvernance environnementale multilatérale est structurellement bloquée par le droit de veto informel des producteurs de fossiles.

Sur ce point, j'hésite encore à conclure que le multilatéralisme environnemental est mort. Peut-être qu'il n'a jamais vraiment fonctionné pour les sujets qui touchent directement aux intérêts pétroliers. L'Accord de Paris, déjà, reposait sur des engagements volontaires.

Ce qui pourrait débloquer la situation#

Cordano mise sur un format plus souple : des consultations informelles pour déblayer le terrain avant INC-5.4. L'idée est de réduire les 1 480 passages contestés à un nombre gérable. C'est une approche de patience, pas de rupture.

Trois leviers pourraient théoriquement changer la donne :

  1. Le vote à la majorité qualifiée. Plusieurs membres de la Coalition Haute Ambition plaident pour abandonner le consensus et adopter le traité à la majorité des deux tiers. Le précédent existe : le Protocole de Montréal sur la couche d'ozone l'a fait. Mais le PNUE n'a pas encore tranché sur les règles de procédure.

  2. La pression commerciale. L'Union européenne pourrait conditionner ses accords commerciaux au respect de normes minimales sur le plastique, comme elle l'a fait avec le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF). Ce levier n'est pas encore activé.

  3. La fragmentation stratégique. Si le traité mondial échoue, des coalitions régionales pourraient avancer seules. L'UE, le Canada, le Japon et la Corée du Sud ont déjà des cadres réglementaires avancés.

Ce qui se joue vraiment#

Derrière les acronymes et les sessions numérotées, l'enjeu est simple : 460 millions de tonnes par an, en route vers 1,2 milliard. Un taux de recyclage de 9 %. Des émissions de 1,8 milliard de tonnes de CO2 équivalent. Et un bloc de pays qui refuse toute contrainte sur la production parce que le plastique, c'est du pétrole transformé.

Le traité plastique est le test de vérité de la gouvernance environnementale mondiale. S'il échoue, ce ne sera pas par manque de données ou de volonté de la majorité, mais parce qu'une minorité de producteurs de fossiles dispose d'un pouvoir de blocage disproportionné. Les 175 nations qui ont voté en 2022 savaient ce qu'elles voulaient. Quatre ans plus tard, elles ne l'ont toujours pas obtenu.

Sources#

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