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Taxe petits colis : Shein et Temu ont déjà trouvé la parade

Par Jennifer D.

8 min de lecture
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Deux semaines. Il aura fallu deux semaines pour que la taxe de 2 euros sur les petits colis importés, entrée en vigueur le 1er mars 2026, soit réduite à un exercice de communication politique. Selon les dernières données d'Aéroports de Paris, une cinquantaine de vols de fret en moins par semaine atterrissent à Roissy depuis l'entrée en vigueur de la mesure. Le gouvernement s'en félicite. Ce que les chiffres ne disent pas : ces avions n'ont pas disparu. Ils atterrissent ailleurs.

Le mécanisme de la taxe, et sa faille béante#

La taxe s'applique aux envois d'une valeur inférieure à 150 euros en provenance de pays tiers à l'Union européenne. Elle est fixée à 2 euros par « ligne de marchandise » déclarée en douane. Trois t-shirts identiques dans un colis : 2 euros. Un t-shirt, une paire d'écouteurs et un bijou : 6 euros. Le principe semblait solide. Dissuader les achats impulsifs de produits à bas coût, protéger le commerce local, réduire l'empreinte carbone du fret aérien intercontinental.

La faille, c'est le mot « importés ». La taxe ne concerne que les marchandises entrant directement en France depuis l'extérieur de l'UE. Un colis expédié depuis un entrepôt situé en Pologne, en Belgique ou en Hongrie n'est pas concerné. Il circule au sein du marché unique européen. Pas de douane, pas de taxe.

Shein l'a compris avant tout le monde. L'entreprise a inauguré en 2025 un centre logistique de 740 000 mètres carrés à Wroclaw, en Pologne. Cinq mille emplois créés en Basse-Silésie, 170 PME locales sous contrat. L'investigation révèle que ce n'est pas un simple entrepôt : c'est le hub logistique principal de Shein pour l'ensemble du continent européen. Les marchandises arrivent de Chine par conteneurs maritimes, sont dédouanées en Pologne à moindre coût, puis redistribuées par camion vers la France, l'Allemagne, l'Espagne.

Résultat : un client français qui commande sur Shein reçoit son colis depuis Wroclaw. Aucune taxe de 2 euros. Le prix affiché ne bouge pas.

Des avions qui changent de piste, pas de ciel#

Les données de fret aérien confirment le déplacement, pas la réduction. D'après le Journal du Geek, des dizaines d'avions-cargos initialement programmés pour atterrir à Milan ont été détournés vers Liège en Belgique et Budapest en Hongrie. Ces aéroports, situés dans des pays qui n'appliquent pas de surtaxe nationale équivalente, deviennent les nouvelles portes d'entrée du fret chinois en Europe.

J'ai échangé avec un transitaire basé à Liège qui m'a confirmé une hausse significative du volume de fret e-commerce depuis début mars. « On voit passer des palettes entières de colis Temu et Shein depuis deux semaines. Avant, ça passait par Roissy ou Milan. Maintenant, ça arrive ici et ça repart en camion vers la France. » Le trajet aérien est le même. Le trajet routier est plus long. L'empreinte carbone globale du transport n'a pas diminué : elle a augmenté.

C'est là où le raisonnement environnemental de la taxe s'effondre. L'objectif affiché était de réduire les volumes de fret aérien et, par ricochet, les émissions de CO2. Mais si les volumes se déplacent au lieu de baisser, et si le dernier kilomètre s'allonge de plusieurs centaines de kilomètres en poids lourd, le bilan carbone net est probablement négatif. Personne au ministère n'a publié de projection sur ce scénario. Peut-être parce que le résultat ne serait pas présentable.

5,8 milliards de colis et un modèle économique intouchable#

Pour comprendre pourquoi la taxe ne pouvait pas fonctionner en l'état, il faut saisir l'échelle du phénomène. En 2025, 5,8 milliards de petits colis ont été livrés en Europe, dont environ 95 % en provenance de Chine (97 % pour la France selon les données de Roissy). Le volume a plus que triplé depuis 2022 (1,4 milliard). Près de seize millions de colis par jour. La taxe carbone aux frontières européenne cible les matières premières industrielles, pas les t-shirts à 3 euros.

Shein a généré 11,2 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2024 au titre de sa chaîne d'approvisionnement, en hausse de 9,7 % par rapport à 2023 selon Earth.Org. Temu, de son côté, a commencé à prépositionner massivement ses stocks dans des entrepôts européens, rendant une part croissante de ses expéditions intra-UE et donc hors du champ de la taxe.

Face à ce volume et à cette capacité d'adaptation logistique, une taxe nationale de 2 euros par article n'est pas un frein. C'est un péage qu'on contourne par l'autoroute d'à côté.

(On parle de protéger le climat et le commerce local. Mais ce qu'on protège réellement, c'est l'illusion qu'une mesure fiscale nationale peut contraindre des multinationales dont le budget logistique dépasse le PIB de certains pays européens. Les 2 euros par colis, c'est l'équivalent réglementaire d'un panneau « défense de stationner » planté devant un parking de 740 000 mètres carrés déjà construit. La loi est en place; les camions roulent.)

La réponse européenne de juillet : suffisante ?#

L'UE a voté en décembre 2025 la suppression de l'exemption douanière pour les colis de moins de 150 euros. À partir du 1er juillet 2026, un droit forfaitaire de 3 euros par ligne tarifaire s'appliquera uniformément dans les 27 États membres. La taxe française est transitoire et devrait disparaître au plus tard le 31 décembre 2026.

Cette harmonisation élimine la faille du transit intra-UE. Un colis dédouané en Pologne pour être redistribué en France sera soumis aux mêmes droits qu'un colis entrant directement à Roissy. En théorie. En pratique, les marchandises déjà stockées dans des entrepôts européens avant le 1er juillet, importées en vrac par conteneur maritime et dédouanées comme marchandise commerciale classique (pas comme colis individuel), pourraient échapper au dispositif.

Honnêtement, j'ai des doutes sur la capacité des douanes européennes à contrôler efficacement le flux. Douze millions de colis par jour, des entrepôts répartis sur quinze pays, des déclarations douanières numériques dont la fiabilité dépend de la bonne volonté des déclarants. Les perturbations commerciales liées aux tarifs douaniers américains montrent à quel point les flux de commerce international s'adaptent vite aux nouvelles barrières.

L'angle mort environnemental : la fast fashion ne ralentit pas#

La taxe visait aussi à freiner la surconsommation textile. L'Assemblée nationale avait voté en mars 2024 une proposition de loi contre la fast fashion, avec des mesures de sensibilisation et d'interdiction de publicité. La taxe petits colis en était un pilier.

Mais deux semaines après son entrée en vigueur, les volumes de commandes sur Shein et Temu n'ont pas significativement baissé, d'après les premières estimations du secteur. La raison est simple : quand un article coûte 4 euros et que la taxe ajoute 2 euros, le prix final reste dérisoire. Le consommateur absorbe le surcoût. La fast fashion continue de générer des montagnes de déchets plastiques et de textiles synthétiques dont personne ne sait quoi faire.

Le vrai levier environnemental n'a jamais été la taxe. C'est l'affichage environnemental obligatoire sur les vêtements, porté par l'outil français Ecobalyse et encadré par le règlement européen ESPR, qui pourrait changer la donne en rendant visible l'impact environnemental réel de chaque produit. Mais sa mise en œuvre est reportée, et les lobbys textiles chinois poussent pour l'affaiblir.

Ce qui reste après le bruit politique#

La taxe de 2 euros aura au moins eu le mérite de poser le débat. Les 50 vols de fret en moins à Roissy sont réels. Mais ils ne représentent qu'un déplacement géographique du problème, pas une réduction. Les émissions de Shein augmentent. Les volumes de colis en Europe augmentent. Les entrepôts se multiplient.

La loi française sur la fast fashion, la taxe européenne de juillet, le futur affichage environnemental : ce sont des signaux. Pas encore des solutions. Et tant que le modèle économique de Shein et Temu reste intact, que les marges leur permettent d'absorber n'importe quelle taxe forfaitaire, et que la logistique européenne offre assez de points d'entrée alternatifs, ces signaux resteront exactement ça. Des signaux.

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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