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Sargasses Antilles 2025 : 3e pire année, le NAO en cause

Par Jennifer D.

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Les journaux métropolitains en ont à peine parlé, absorbés par d'autres urgences. Et pourtant : entre juillet et septembre 2025, les côtes de Martinique et de Guadeloupe ont subi une invasion de sargasses que les services de l'État classent comme la troisième pire depuis 2011. 4 500 tonnes collectées en trois mois rien qu'en Martinique, sur les communes qui ont activé leurs plans d'urgence. Plages fermées, hôtels vides, pêcheurs bloqués au port, habitants obligés de porter des masques dehors. J'ai longuement discuté avec des élus locaux en septembre, et la frustration est palpable : personne à Paris ne semble vraiment écouter. L'été 2025 a confirmé une évidence : les sargasses ne sont pas une anomalie, c'est la nouvelle normalité aux Antilles.

Ce que dit la science sur la crise de 2025#

L'explosion des échouages de 2025 a une cause météorologique identifiée : une phase négative de l'oscillation nord-atlantique (NAO, North Atlantic Oscillation) particulièrement marquée entre janvier et avril 2025. La NAO est un système de pression atmosphérique qui régit les vents dominants sur l'Atlantique Nord. En phase négative, les alizés s'affaiblissent sur l'Atlantique tropical, les eaux de surface se réchauffent davantage et les courants marins qui transportent les sargasses depuis le Grand Banc des Sargasses (au large des Bermudes) vers les Caraïbes sont amplifiés.

Des chercheurs de l'université des Antilles et de l'IRD (Institut de recherche pour le développement) ont publié en octobre 2025 une analyse montrant la corrélation entre les indices NAO négatifs des mois précédents et les pics d'échouage observés. Selon cette modélisation, les années 2011, 2018 et 2022 (les deux pires crises précédentes) correspondent également à des phases NAO négatives prolongées. Ce n'est pas une coïncidence : c'est un mécanisme physique documenté.

Mais c'est plus compliqué que juste la NAO. Le réchauffement des eaux de l'Atlantique tropical, dopé par le changement climatique, fertilise les sargasses en augmentant les nutriments disponibles, notamment le phosphore des rejets agricoles des fleuves africains. Les sargasses poussent plus vite dans une eau chaude et riche. Les scientifiques de la NOAA estiment que la biomasse totale dans l'Atlantique tropical a été multipliée par 4 à 5 depuis les années 2000, indépendamment des courants. C'est là que ça se complique : ça signifie qu'on peut pas compter juste sur un retour à la normale météorologique pour résoudre le problème.

Les chiffres derrière le désastre de l'été#

Pour comprendre l'ampleur de la crise, quelques repères concrets. La collecte des sargasses en Martinique en 2025 a mobilisé 47 communes sur 34 intercommunalités, un chiffre record. Les équipes de ramassage des services de l'État (ONF, collectivité territoriale de Martinique, renforts de la sécurité civile) ont travaillé 7 jours sur 7 sur les plages les plus touchées : les communes du Nord-Atlantique (Trinité, Sainte-Marie, Le Robert) et une partie du Nord-Caraïbe ont été particulièrement exposées.

Le coût économique est difficile à chiffrer précisément, mais les estimations convergent autour de 80 à 120 millions d'euros de pertes pour le seul secteur touristique martiniquais en 2025. Les annulations de réservations ont débuté dès mars, soit trois mois avant le pic des échouages, signe que la réputation des plages antillaises souffre durablement. Le Comité martiniquais du tourisme a enregistré une baisse de 18 % des nuitées sur la période juillet-octobre 2025 par rapport à 2024.

La Guadeloupe a été épargnée en 2025, grâce à sa forme en aile de papillon qui crée des zones d'abri naturel et des courants locaux différents. Mais Grande-Terre et Marie-Galante ont quand même subi des échouages importants en août-septembre. Le contraste Martinique/Guadeloupe existe, mais ne préjuge rien pour les années suivantes.

Le H2S : un danger de santé publique mal documenté#

Les sargasses fraîches échouées ne posent pas de problème de santé majeur. Le problème vient de leur décomposition : en se putréfiant sur les plages et dans les eaux côtières, elles libèrent du sulfure d'hydrogène (H2S), un gaz au seuil d'odeur détectable très bas (on le perçoit dès 0,5 microgrammes par litre d'air), mais dont les effets sur la santé commencent à se manifester à des concentrations bien inférieures aux seuils réglementaires actuels.

Les associations de riverains des zones touchées dénoncent depuis plusieurs années une sous-évaluation des impacts sanitaires. Une étude épidémiologique conduite par Santé Publique France en 2024, portant sur les données de consultations médicales aux urgences de Fort-de-France entre 2018 et 2023, a montré une corrélation significative entre les pics d'échouage et les consultations pour troubles respiratoires, maux de tête et irritations oculaires. Mais les seuils d'alerte officiels restent peu contraignants, et la surveillance en temps réel des concentrations de H2S n'est pas encore généralisée à l'ensemble des communes exposées.

La question des impacts sur les travailleurs exposés (pêcheurs, collecteurs de sargasses, personnels des établissements de soins côtiers) reste encore insuffisamment documentée. Des syndicats martiniquais ont interpellé les autorités sanitaires en 2025 sur ce point, sans obtenir d'engagement ferme sur une étude de cohorte de long terme. C'est un angle mort qui rejoint les préoccupations plus larges sur la disparition des zones humides côtières et leur rôle tampon face aux pollutions marines.

Ce qui distingue Martinique et Guadeloupe dans leur réponse#

Au-delà de l'exposition géographique différenciée, les deux territoires ont développé des approches de gestion assez différentes. La Martinique a choisi d'investir dans des équipements de collecte en mer (barres flottantes, bateaux aspirateurs) pour intercepter les sargasses avant qu'elles n'atteignent les plages. Ce dispositif, coûteux (environ 15 millions d'euros d'investissement sur la période 2022-2025), est efficace sur les plages dotées de structures portuaires adaptées, mais reste inopérant sur les côtes à faible profondeur ou battues par la houle.

La Guadeloupe a davantage misé sur la valorisation des sargasses collectées. L'archipel dispose depuis 2023 d'une unité pilote de compostage des sargasses à Capesterre-Belle-Eau, en partenariat avec l'INRAE. Les sargasses préalablement dessalées (pour éliminer l'arsenic inorganique naturellement présent en forte concentration) sont incorporées dans des composts agricoles. La filière est encore embryonnaire en volume, mais elle a l'avantage de transformer un problème en ressource, logique cohérente avec la dynamique des négociations sur la pollution plastique et les déchets marins.

Prévisions 2026 : l'incertitude comme seule certitude#

Les modèles océano-atmosphériques de l'université de Floride (qui maintient le seul observatoire mondial dédié aux sargasses, le Sargassum Monitoring System de l'USF) publient leurs prévisions trimestrielles avec une précision croissante, mais des incertitudes importantes demeurent au-delà de 3 mois d'horizon.

Les données de début 2026 indiquent un retour vers une phase NAO neutre à légèrement positive, ce qui devrait atténuer les conditions favorables aux grands échouages. Mais les réserves de biomasse dans le Grand Banc des Sargasses restent à des niveaux historiquement élevés. La prévision pour l'été 2026 est "moyenne à défavorable" selon la terminologie de l'USF : pas de catastrophe prévue comme 2025, mais des échouages significatifs restent attendus, surtout si les alizés faiblissent à nouveau en juin-juillet.

Les rapports annuels du World Economic Forum sur les risques mondiaux classent régulièrement les perturbations des écosystèmes marins côtiers parmi les risques environnementaux en forte progression. Les proliférations d'algues, dont les sargasses, s'inscrivent dans cette catégorie. La convergence entre dérèglements climatiques, pollutions aux nutriments et fragmentation des écosystèmes côtiers est pointée comme facteur aggravant majeur.

Ce qui manque pour changer d'échelle#

La réponse actuelle souffre d'une limite structurelle : elle est réactive et locale, quand le problème est préventif et global. Ramasser des sargasses sur des plages antillaises ne change rien aux dynamiques de production de biomasse dans l'Atlantique tropical. Seule une réduction drastique des apports en nutriments (notamment le phosphore et l'azote issus de l'agriculture et des eaux usées en Afrique de l'Ouest et en Amérique du Sud) pourrait ralentir la croissance de la biomasse à la source. C'est un problème de gouvernance internationale qui dépasse très largement les capacités d'action des collectivités locales ou même de l'État français. (Les sargasses sont une métaphore parfaite de la crise écologique : le symptôme (les algues vertes) est hypervisible et spectaculaire, la cause (les engrais chimiques à 5000 km) est invisible. Nous traitons le symptôme avec des tracteurs sur des plages tandis que la cause prospère dans les champs du Midwest et du Sahel. C'est la géométrie inverse du problème : plus on soigne le visible, moins on atteint le vrai ennemi.)

À court terme, les solutions existent mais ne sont pas appliquées : surveillance H2S en temps réel sur toutes les zones exposées, indemnisation durable des professionnels du tourisme et pêche, valorisation industrielle des sargasses aux Antilles, et intégration du risque sargasses dans tous les documents d'urbanisme côtiers pour arrêter la construction de resorts sur les plages menacées. Ces quatre mesures sont connues depuis 2019, les élus les demandent, et elles restent inexécutées. C'est l'inaction administrative qui tue.

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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